Étiquette : La société au Moyen – Age

L’évolution de la société au XVe siècle

« Confesse tout de suite ce que tu ne peux réfuter et bats ta coulpe pour tes mauvais péchés ! Souviens-toi que tu crias « Noël ! » avec de vibrants accents de fête et d’allégresse pour l’événement pénible qui te fait maintenant dire « hélas » cent fois par jour. Demande à Dieu qu’il te pardonne ton aveuglement et ta folie, non pas qu’il punisse les autres, qui subissent avec toi les conséquences de cette erreur. À cause d’elle un grand nombre d’hommes de valeur ont été – horreur ! – enterrés dans les campagnes ou tués en ville par tels des tiens en de multiples et diverses occasions, sans aucune miséricorde […]. Derechef, alors que tu te plains si vivement qu’il semble que nul n’ait douleur ou désagrément en dehors de toi-même et que tu comptes pour rien les autres malheurs qui adviennent souvent à tout un chacun – bien que chacun plaigne sa douleur –, ne penses tu pas que les nobles, de leur côté, aient à souffrir autant que toi ? Combien y a-t-il de grands hommes et de nobles dames exilés de leur pays et mal reçus de toi et des autres, dépouillés de tous biens, en proie à l’inconfort et surchargés de maux pour avoir gardé une indéfectible loyauté ? Combien de mauvaises nuits, privés de boire et de manger, endurent souvent les familiers du métier de guerre, chargés de fer au vent et à la pluie, sans aucune couverture que le ciel ? Ils y perdent souvent leurs chevaux et leur patrimoine, mettent leur vie en péril mortel et, de fait, y meurent. Beaucoup d’entre eux, pour être en mesure de bien accomplir leur service, ont vendu ou engagé leurs terres et sombrent ensuite dans la pauvreté. Et un grand bourgeois qui, désœuvré, compte ses deniers ou un riche chanoine qui passe le plus clair de son temps à manger et à dormir récrimineront contre nous en nous demandant pourquoi nous ne combattons et ne chassons pas les ennemis comme l’on chasse les pigeons d’un champ de chanvre ou de pois, comme si c’était aussi facile à faire que d’en parler, accoudé à côté d’un verre de vin ! […] Voilà que le peuple se plaint de nous, que le vulgaire murmure contre le pouvoir au sujet de l’impôt levé sur lui pour la défense du pays ! Ils veulent être protégés et défendus mais la plupart se font forcer la main pour contribuer à la protection. Comme s’ils voulaient avoir les biens en partage sans rien souffrir et nous laisser les périls et les peines sans rien avoir ! Nous ne pouvons pas vivre de vent et nos revenus ne nous suffiront pas à supporter les frais de la guerre ; si le prince ne recueille auprès de son peuple de quoi nous payer et qu’en servant la collectivité nous vivons des biens que nous trouvons, je m’en rapporte à Dieu pour excuser nos consciences. Et puisque l’adversité est commune à tout le royaume, il est nécessaire que chacun supporte ce que Dieu lui envoie. »
Alain Chartier, Quadrilogue invectif, vers 1450.

Le Quadrilogue invectif d’Alain Chartier, maître ès arts de l’université de Paris, puis secrétaire de Charles VII, raconte un songe de l’auteur dans lequel dame France reproche à ses enfants, le Peuple, le Clerc et le Chevalier, de négliger leurs devoirs respectifs envers elle et de conduire le royaume à sa perte.

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Paris, BnF, fr. 24 441, fol. 5vo

Dans cette enluminure illustrant l’un des manuscrits du Quadrilogue, la France, personnifiée par une reine échevelée en signe de profonde détresse, et dont la couronne est sur le point de tomber, chancelle au milieu d’un palais autrefois bien construit, mais désormais lézardé et menaçant ruine. À droite sont représentés trois personnages : un clerc les bras croisés, au visage sévère, comme réprobateur ; un chevalier en harnois solidement campé sur ses deux jambes, une large épée dans la main gauche ; et, à terre, prostré, comme accablé, un paysan tenant dans ses bras un outil.
Dans le Quadrilogue, l’analyse de la crise par le Peuple, c’est-à-dire les paysans, est politique : sa ruine provient évidemment de la guerre civile et des pillages des soldats et des mercenaires en dehors des batailles.
Le Chevalier répond en insistant sur les conséquences sociales de la guerre sur la noblesse, qui pâtit aussi de la crise. Il en profite pour souligner que les bourgeois (il s’adresse aux gens des villes dans l’extrait ci-dessus) ont tiré profit de la crise alors qu’ils en sont autant que lui responsables. Ce qui est intéressant,  c’est que si l’illustration ornant le Quadrilogue continue à donner l’image tripartite de la société féodale (le chevalier, le clerc et le paysan), le texte lui introduit une quatrième composante, le bourgeois (au sens d’habitant de la ville).

EDIT : pour répondre au commentaire exact sur le fond, mais incorrect dans la forme de monsieur Jacob Vabren, je me dois de préciser que je me suis servi de cet article de Philippe Contamine.

Un paysan du XVe siècle

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Miniature extraite du Livres des échecs moralisés, Jacques de Cessoles, XVe siècle, Bibliothèque municipale de Rouen, manuscrit français 3066, f°39v.

Le paysan figuré dans le Livre des échecs moralisés  possède un outillage performant composé de plusieurs outils de fer, même si la bêche reste une pelle de bois enveloppée d’une simple tôle. La faux est un outil onéreux qui permet de faire des provisions de foin pour les bêtes. Mais la moisson se fait cependant toujours à la faucille, car les coups portés par la faux feraient tomber les grains des épis.

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Cette copie du XVe siècle est conservé à la médiathèque d’Albi

En Italie au début du XIVe siècle, le dominicain Jacques de Cessoles composa en latin le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum. Il s’agit d’un traité de morale qui trouve dans le jeu d’échecs sa trame et son fil conducteur. L’ouvrage, connu en français sous le titre Le Jeu des échecs moralisés, est divisé en vingt-quatre chapitres regroupés en quatre parties : histoire du jeu d’échecs, description des pièces nobles, description des pièces secondaires, généralités sur les règles et l’échiquier. En fait, le livre ne considère le jeu d’échecs que comme un prétexte à moraliser l’ordre du monde et de la société.
C’est autour de la ville, devenue prééminente économiquement, que s’organise la société pour l’auteur. L’échiquier représente la ville. Les pions symbolisent les métiers et fonctions administratives qui régissent la cité.
À travers le jeu d’échecs, Cessoles développe une conception idéalisée de l’organisation sociale de la cité. D’une part, il attribue un pouvoir et des devoirs à chaque pièce « noble » : le couple royal (l’autorité suprême), les « alphins » (la justice), les « chevaliers » (la défense), les « rocs » (l’ordre public). Il ne s’agit plus de faire la guerre, mais d’administrer la cité. D’autre part, la masse jusqu’alors indifférenciée des pions est présentée selon des catégories sociales précises : le paysan, le forgeron et charpentier, le tailleur et notaire, le changeur, le médecin, l’aubergiste, le garde de la cité, etc. Les pions représentent donc des « acteurs sociaux », distingués par leur fonction et auxquels sont assignées des missions et des règles de comportement.
Destiné à l’origine aux prédicateurs, l’ouvrage connut un immense succès. Le jeu d’échecs était en effet alors d’un usage courant et figurait dans l’éducation des jeunes aristocrates des deux sexes. Tout en précisant les règles du jeu, le texte de Jacques de Cessoles servit de base à l’instruction civique des nobles féodaux, mais aussi des clercs cultivés, des grands bourgeois et des étudiants qui prenaient ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale.

Pour en lire quelques extraits suivez ce lien et pour en voir un exemplaire numérisé ici.

Un chevalier modèle du XIIe siècle… Et la réalité plus probable

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« Le fils de Pierre, Ansoud, fut assez peu semblable à son père par ses mœurs, plus grand par sa valeur. Il était en effet d’un caractère excellent et plein de grandeur, courageux et puissant physiquement, très remarquable par sa loyauté de chevalier, d’une grande autorité et d’un jugement impartial, hardi et éloquent dans la discussion, presque l’égal des philosophes. Il fréquentait les églises et prêtait une oreille attentive aux sermons sacrés. Il apprenait par cœur les faits passés tels qu’on les trouvait dans les anciens manuscrits, les recherchait auprès de savants chroniqueurs et confiait à sa solide mémoire les biographies de ses ancêtres qu’il avait entendues […]. Il honora toujours sa mère la dévote Guindesmoth et, en fils fidèle, se conforma en toutes choses aux conseils de sa pieuse mère. Celle-ci, d’une famille noble de la région de Troyes, vouée à Dieu, survécut presque quinze ans à son mari lors de son veuvage. […] Puis son doux fils la fit amener avec respect à son tombeau et enterra son corps avec honneur dans la nef de l’église, près de celui qui avait partagé sa couche. Au temps de son apprentissage du métier des armes, notre chevalier se signala par ses hauts faits et, laissant ses connaissances, sa famille et ses chers parents, alla exercer à l’étranger les qualités qu’il avait en lui. Il gagna l’Italie et compagnon du très puissant duc Guiscard, participa à l’attaque de la Grèce. […] Revenu en Gaule quelque temps après sur la ferme demande de son père, il prit pour épouse une jeune fille noble et bien plaisante du nom d’Odeline, fille de Raoul dit Mauvoisin, châtelain de Mantes.
Homme de guerre, il incitait, par sa frugalité, tous ceux qui le fréquentaient à une vie dans l’honneur et servait aussi d’exemple aux réguliers par ses jeûnes. Il ne mangeait jamais de pommes dans le verger, jamais de grappes de raisin dans la vigne, et ne goûtait pas les noisettes dans la forêt. Se contentant d’une union légitime, il aimait la chasteté […] Il louait les jeûnes et toute sorte de continence de la chair. Il s’abstenait totalement de commettre des rapines et préservait habilement ses biens acquis par le travail. Il restituait, légitimement, les dîmes, les prémices et les aumônes données par ses prédécesseurs aux ministres de Dieu. […] De sa femme légitime qu’il avait épousée toute jeune fille, et que, pieusement il avait rendue docile en toute dignité, il eut sept fils et deux filles, dont les noms sont les suivants : Pierre, Raoul, Guérin, Lisiard, Gui, Ansoud, Hugues. Marie et Guindesmoth […]. Après le décès de son père, notre héros dirigea pendant dix-huit ans le domaine légitime de ses ancêtres : il témoigna envers les moines d’un fidèle patronage en toutes choses et s’appliqua chaque jour avec avidité à converser avec eux pour l’édification de ses mœurs. […]
Après avoir porté les armes de la chevalerie pendant cinquante-trois ans, Ansoud atteignit désormais les années de la vieillesse et tomba malade. Malade pendant presque sept semaines, il se prépara par la confession et la pénitence à se présenter devant le tribunal du Très-Haut. Il ne restait pas couché dans son lit et gagnait l’église chaque jour : il disposait de toute la vivacité de sa mémoire et de son éloquence. Cependant il savait qu’il avait perdu les facultés naturelles de son corps qui permettent aux médecins de prédire aux hommes leur perte ou leur salut, et qu’il ne pouvait pas fuir le sort d’une mort imminente. Ainsi, se souvenant du salut éternel, il se tourna totalement vers le Seigneur et, avide, se hâta d’accomplir ce qu’il avait entendu des sages et ce qu’il avait retenu de lui-même, afin de mériter la vie éternelle. Une nuit, il entendit le son d’une cloche et se leva pour se rendre à l’église avec un fidèle et prier Dieu d’accepter sa pénitence et d’accomplir sa volonté. À la fin du service des matines, il appela les moines, s’ouvrit à eux de son vœu et leur demanda de l’accepter comme moine […]. Ansoud souhaitait leur être associé par l’habit comme par l’esprit. […]. Il affirmait que c’était là tout son désir et toute sa volonté, vivre avec les pauvres du Christ, terminer sa vie avec eux, afin de réaliser la promesse que Dieu a faite aux siens. […] C’est pourquoi, après l’accord de sa femme, la nouvelle recrue du Christ fut bientôt tonsurée et le néophyte revêtit les vêtements sacrés. […] Trois jours après, enfin, sentant la mort venir, il fit appeler les frères et leur demanda qu’ils lui fassent la recommandation aux mourants. Celle-ci faite, il demanda que lui soient apportées l’eau bénite et la croix. Il s’aspergea d’eau, adora la croix et se recommanda au Christ. […] Puis, à ce que nous croyons, il expira dans la félicité. »

D’après Orderic Vital, Historia ecclesiastica, vol. V, 19.

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« J’aime le gai temps de Pâques, qui fait venir feuilles et fleurs ; j’aime à ouïr l’allégresse des oiseaux qui font retentir leur chant dans le bocage. Mais il me plaît aussi de voir, sur les prés, tentes et pavillons dressés ; et je ressens une grande joie quand je vois, rangés dans la campagne, chevaliers et chevaux armés.
Et je suis heureux quand les éclaireurs font fuir les gens avec leurs biens et quand je vois venir, derrière eux, un grand nombre de gens armés. Mon cœur se réjouit quand je vois les châteaux forts assiégés, les remparts rompus et effondrés, l’armée rangée sur les berges qu’entourent fossés et palissades en forts pieux serrés.
Et j’aime aussi quand le seigneur, le premier à l’attaque, vient tout armé sur son cheval, sans peur, enhardissant ainsi les siens de son vaillant courage ; et lorsque l’assaut est donné, chacun doit être prêt à le suivre de bon gré car nul homme n’a la moindre valeur tant qu’il n’a pas reçu et donné de nombreux coups.
« Nous verrons au début de la mêlée trancher et rompre masses d’armes et épées de combat, heaumes de couleur et écus ; nous verrons maints vassaux frapper ensemble, et s’en aller à l’aventure les chevaux des morts et des blessés. Lorsqu’il sera sur le champ de bataille, que chaque preux ne pense qu’à fendre tête et bras : car un mort vaut mieux qu’un vivant vaincu.
Je vous le dis : je ne trouve pas autant de plaisir à manger, boire ou dormir, qu’à entendre crier : « À eux ! » dans les deux camps, qu’à entendre hennir, dans l’ombre, des chevaux sans cavalier, au milieu des cris de : « Au secours ! Au secours ! » ; qu’à voir tomber, au bord des fossés, chefs et soldats dans l’herbe ; et contempler les morts qui, dans les flancs, ont des tronçons de lance avec leurs banderoles.
Barons, mettez en gage châteaux, villes et cités, plutôt que de ne point vous faire l’un à l’autre la guerre.
Paiol, de ton plein gré, va-t’en vite auprès de Oui-et-Non et dis-lui qu’il reste trop longtemps en paix. »
Eloge de la guerre et du gai temps de Pâques, Bertran de Born, avant 1197. Anthologie des troubadours, p. 213-216.

 

Les cinquièmes dans le château fort

Cette semaine, mes deux classes de cinquièmes ont passé deux heures à visiter virtuellement le château des ducs de Normandie à Caen grâce à l’application « Vivre au temps des châteaux forts ».
Il reste encore deux séances de jeu, mais certains ont déjà terminé. Ils reprennent donc l’application en mode visite pour compléter les fiches de cours. J’ai décidé que le nombre de deniers gagné en répondant correctement aux questions sur les différentes vidéos seront convertis en points d’expériences, ce qui les a encore motivés davantage.
Sur les PC de la salle, l’application n’est pas très stable et plante régulièrement, notamment lors des passages de « niveau » (entre la campagne et le château, la basse-cour et l’église, l’église et le donjon). Il y a aussi parfois des pannes de son, mais rien d’impossible à gérer.

 

Un tournoi bourgeois et intercommunal en 1330

En 1330 se tint, à Paris, dans la grande plaine qui s’étend alors autour de Saint-Martin-des-Champs, un grand tournoi qui opposa des bourgeois venus de Paris à d’autres venus de communes « voisines » : Valenciennes, Rouen, Amiens, Saint-Quentin, Reims, Compiègne, Verdelot en Berry, de Meaux, de Mantes, de Corbeil, de Pontoise, Saint-Pourçain et  Ypres.
Tous venaient pour représenter leur «pays» dans une tentative de déjouer ou au moins de canaliser des rivalités urbaines : les équipes des différentes communes s’affrontèrent farouchement pour faire triompher leur ville. Il s’agissait aussi de s’approprier les codes culturels de la noblesse, notamment ceux de la tradition courtoise. La mise en scène sous-tendait également une revendication politique, à une époque où la bourgeoisie et la noblesse féodale rivalisent pour le contrôle des grands offices du royaume, tandis que de nouvelles techniques militaires remettent en question le monopole seigneurial sur les arts martiaux. L’événement manifestait aussi une volonté d’ancrage dans la tradition plus ancienne des jeux grecs. En cette année 1330, le thème du tournoi était la Guerre de Troie. Les Parisiens jouaient les Troyens (en rappel avec l’origine mythologique de la ville de Paris) : les 36 membres de l’équipe se déguisèrent en Priam et en ses 35 fils. Tous les autres bourgeois, venus de 13 villes différentes, étaient les Grecs. En 1330, c’est l’équipe de Paris (donc les Troyens !) qui gagna, raflant tous les prix.

Ce tournoi nous est connu grâce à une chronique parisienne anonyme, publiée dans le tome XI des mémoires de la Société Historique de Paris, éd. A. Hellot, 1884, § 212.
En voici le texte :
« Apres ce que aucunes dez villez de France, par plusieurs foiz, eurent appellez ceux de Paris pour jouster à eux, et [à] ceux qui y estoient de Paris le pris de leur festez donnés, et qui mont de grandez parollez disoient que ceux de Paris feste publique n’osoient faire, lez gouverneurs et les mesnistres et ceux de Paris, qui mont desiroient à la ville de Paris faire honneur et essaucier en toutez seigneuries par dessus toutez les villes du royaulme, comme soleil corporé, emprainte et ymaginacion dez trois fleurs de liz au royaulme de France [essaucié] par dessus tous aultrez royaulmes, et à qui lez parollez des gens d’estranges nacion estoient souvent rapportées, Jehan Gencien, Jehan Barbeite, filz jadiz sire Estienne Barbeite, Adam Boucel, prevost dez marchans, Jehan Billouart et Martin des Essars, maistre dez comptez, à eux aliez tous lez bourgoiz de Paris, supplierent au roy que, de sa grace, il voulsist donner congié aux bourgoiz de Paris de faire jouste contre les bourgoiz du royaulme. Adonc le roy de France Philippe de Valoiz, considerant la noblesce et la valeur de Paris, comment lez bourgoiz et tout le peuple de Paris de leur auctorité le rechurent à seigneur, par la proiere de son frere le conte d’Alenchon, Louys de Clermont duc de Bourbon, et Robert d’Artoiz conte de Beaumont, leur octroia leur feste à faire sans esmouvoir le peuple.
Lors lez diz bourgoiz, à l’exemple jadiz du roy Priant, soulz qui jadiz Troye la grant fut destruite, et de ses XXXV filz, ordenerent que ung des bourgoiz de Paris appellé Renier Le Flamenc seroit le roy Priant, et XXXV des jennes gens enffans de bourgoiz de Paris, donc l’en appelloit l’un, qui estoit en lieu de Hector le filz au roy Priant, Jaque des Essars, l’autre Jehan Bourdon de Nelle, Jehan Pazdoe, Symon Pazdoe, Hue de Dammartin, Denis Sebillebauch, Pierres Le Flamenc, Guillaume Gencien, Pierres de Pacy, Robert Miete, Jehan de la Fontaine, Robert La Pye, Jehan Maupas, et plusieurs aultrez filz de bourgoiz de Paris. Et ce fait, le dessus dist roy Priant, pour l’amour et honneur dez damez de Paris, manda par ses lettres à touz ceux des bonnes villes du royaulme cy aprez nommées, qui pour l’amour dez dames joustez et fait d’armes hantoient, que, en l’onneur de Pallaz, jadiz amoureuse dame en Troye, noble cité, et de la nobleté d’amours soustenir, comme à feste ronde que Artus, le roy de Bretaigne soulloit maintenir, feussent à Paris, chacun pour troiz foiz à courir à lances briser contre nostre roy Priant et ses filz, le lundi [et] le mardi ensuivant aprez la feste Nostre Dame en aust prouchain venant, qui furent en cest [an] de Nostre Seigneur MCCCXXX. Et pour ce, lez devans nommez bourgoiz de Paris, lez diz jours, delez Paris en ung champ qui est entre l’eglise Saint-Martin-des-Champs et l’ostel du Temple jadiz le manoir des Templiers, par devant toutez lez noblez dames et bourgoises de Paris mont très noblement et richement appareliés et la gregneur partie de ellez couronnées, qui sur grans eschauffaux et aultrez grant multitude de riche peuple de Paris sur aultrez eschaffaux, en iceluy champ faiz et sur maisons prouchaines d’illec sur aultrez eschauffaux estoient, ledit roy Priant et ses filz vindrent noblement en champ et contre tous les sourvenans asprement coururent et jousterent, c’est assavoir contre les bourgoiz de la ville d’Amiens, de la ville de Saint-Quentin en Vermandoiz, de Rains, de Compiengne, et de Verdeloy en Berry, de Miaux, de Mante, de Corbeul, de Ponthoise, de Rouen en Normandie, de Saint-Pourcein, contre ung bourgoiz de Valenciennes et contre ses II filz, et contre ung bourgoiz de la ville d’Yppre. Et comme au dist champ les diz sourvenans dez dictez villes noblement entrassent, et à courir à plaine lance contre ceux de Paris se adrechassent, comme ceux qui cuidoient lez enffans de Paris trouver non saichans du fait de jouste et entre lez aultrez bourgoiz un bourgoiz de Compiengne que l’en appelloit Cordelier Poillet, vestu illec en habit de Cordelier, qui de ceux de Paris se moquoit et portoit en sa main ung rainceau d’une verge et en feroit de foiz en aultre ung de ses compaignons, demonstrant que il chastiroit lez enffans de Paris que il appelloit « pastez » ; toutefoiz nulle lance ne brisa et du plus heingre de ceux de Paris fut geté de son cheval à terre, son outrecuidance abessant, et inglorieux du dit champ s’en alla. Et comme au dist champ, par lez diz jours, ceux de Paris noblement courans et brisant lances contre tous venans, du dist champ, à la haultesse et franchise d’amours, en emporterent victoire.
Et l’endemain, qui fut jour du merquedi aprez la dicte feste Nostre Dame d’aoust, les diz bourgoiz des dictes bonnes villes, avec lez bourgoiz et les noblez dames et bourgoises de Paris, en l’ostel jadiz du Temple le manoir dez Templiers, dessoulz pavillons à ce apparellez, à trompes, timbres, tabours et nacaires, grant joie illec demenant, en la presence mons. Robert d’Artoiz conte de Beaumont, mons. Guy Chevrier, et des seigneurs et maistres de la court, en la presence du prevost de Paris Huguez de Crusi, le chevalier du gueit de Paris et la gregneur partie des sergens de Paris à pié et à cheval, tous vestus d’un drap, disnerent. Et quant de ceste grande feste quant à ceux de dehors Paris attendans, comme dessus dist, à ung bourgoiz de Compiengne qui estoit appellé Simon de Saint-Osmer, qui en joustant eust une de ses jambes brisées, le prix donnerent ; et en l’ostel où le dist Simon estoit herbegié, en la grant rue de Paris, jouxte le nouvel hospital de Saint-Jasque, en la maison que l’en dist d’ardoise, à grant compagnie de noblez bourgoiz de Paris, par une pucelle de Paris, jadiz fille d’un drappier et bourgoiz de Paris jadiz appellé Jehan de Chevreuse, la quelle chevauchoit ung cheval blanc, ceinte d’une riche cheinture à la quelle pendoit une noble aumosniere, et tenoit la dicte pucelle sur sa main ung esmerillon, le dist cheval, ceinture, aumosniere et esmerillon, à grant joye et à la louenge de Paris, comme à celuy de dehors dez attendans qui mieux c’estoit à la feste porté si comme l’en disoit, lez dis joyaux la dicte pucelle presenta et donna. Et au dessus dist Jaquez des Essars, quant pour ceux de Paris qui mieux s’estoit porté à ceste feste si comme l’en disoit, lez diz bourgoiz de Paris le prix donnerent.
Et ainssi ceste feste dez bourgoiz de Paris faicte au très grant honneur de Paris, tant de ceux de Paris comme ceux de dehors, chacun en son lieu paisiblement se retraist, XXV ans aprez lez joustez que Renier Le Flamenc et Pierre son frere et lez autrez bourgoiz de Paris firent à Paris, en la place de Greve. »

D’après un article de Boris Bove, « Les joutes bourgeoises à Paris, entre rêve et réalité (XIIIe-XIVe s.)« , dans Le tournoi au Moyen Age, Cahiers du centre d’histoire médiévale, n° 2, Lyon, 2003, pp. 135-163.