Étiquette : Littérature

Des intelligences qui poussent

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Je lis en ce moment Littérature vagabonde de Jérôme Garcin , collection de visites d’écrivains dans leurs demeures, occasion pour moi de retrouver de vieilles connaissances (le livre s’ouvre sur une visite à Julien Gracq à Saint Florent – le – Vieil) ou bien de découvrir de « nouveaux auteurs » dans leur intérieur.

L’un d’eux est Jean – Louis Bory, qui habitait Méréville, dans la Beauce, et qui s’y suicida en 1979. Il était l’auteur de Mon village à l’heure allemande, un premier roman primé par le Goncourt, mais il était surtout un professeur, visiblement doué et passionnant. Voici ce qu’il disait de ses élèves :
 » Et ces intelligences poussent, constatait-il, émerveillé. Comme des arbres. Beau spectacle. Des arbres que l’on souhaite le plus vigoureux possible, dispensant les meilleurs fruits, le plus riche ombrage. Voilà un if, voici un bégonia. Tailler cet if, cultiver ce bégonia, mais non transformer cet if en bégonia, ce bégonia en if. »
« A la faveur de mon métier, j’ai vécu avec des gens qui ne vieillissent jamais, mes élèves : ils ont toujours le même âge puisqu’on les renouvelle chaque année« .

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Mon village à l’heure allemande, publié en 1945, dressait le portrait d’un village « fictif » (en fait Méréville) sous l’occupation. Vous pourrez en lire une chronique ici.

Nous pourrons parcourir bientôt la bibliothèque de Montaigne (et y lire) !

1783746_8012440_800x400Egyptologue et mathématicien de formation, Robert Vergnieux dirige Archéovision et met les technologies numériques les plus pointues au service des sciences humaines et de l’histoire.

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L’un des derniers projets en cours est la reconstitution intégrale de la librairie de l’écrivain Montaigne qui se trouvait dans la petite tour ronde de son château à Saint-Michel-de-Montaigne. Il s’agit de restituer la bibliothèque de l’auteur des « Essais » telle qu’elle était du temps où il y passait son temps à lire, écrire et penser : c’est – à – dire aussi bien le lieu que les livres qui y étaient entreposés. Il s’agit d’un vaste projet de numérisation de son œuvre, entamé l’an dernier et qui permettra à terme de se promener virtuellement dans la bibliothèque, de cliquer sur un livre pour accéder à son contenu numérisé et lire ce que Montaigne lisait, c’est-à-dire au moins une centaine d’ouvrages.

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Il a fallu également retrouver les maximes, que Montaigne avait fait graver sur les poutres et les solives du plafond de la bibliothèque, et leurs différentes versions (certaines se superposaient).

En croisant la description effectuée par Montaigne lui-même de sa librairie et les images restituées, les spécialistes discutent encore pour savoir combien d’étagères comptait la pièce et de quelle couleur était le plafond. Aux dernières nouvelles, le plafond aurait été blanc et il y aurait eu trois travées dont la troisième équipée de pupitres. Les simulations faites par Archéovision ont en effet montré que la phrase d’hommage à La Boétie qui, d’après les spécialistes, surmontait le meuble, était trop longue pour tenir sur deux travées seulement.

Julien Gracq ou la littérature, la géographie et l’histoire mêlées

Julien Gracq est sans doute mon auteur préféré. Dans cet extrait du livre Lettrines 2 lu par lui-même, il évoque tout à la fois l’histoire avec le temps de l’occupation et les changements des Trentes Glorieuses et la géographie de la Normandie au travers des paysages racontés dans une langue précieuse et précise que je trouve terriblement évocatrice.

Julien Gracq a laissé des « Souvenirs de guerre », première partie du recueil intitulé Manuscrits de guerre. Il s’agit du récit de la campagne de 1940 qu’il a vécu comme lieutenant entre le 10 mai et le 2 juin, de la Flandre aux environs de Dunkerque.
Composé a postériori, mais prenant la forme d’un journal de bord, ce récit de 125 pages nous montre la défaite française et nous l’explique aussi : « il s’établissait comme en langage chiffré, comme en morse, un dialogue mystique : d’un côté l’âme sage, timide et économe et de l’autre une volonté sauvage, farouche, d’étouffer, d’écraser, de courber sous son joug l’adversaire, d’avoir à tout prix le dernier mot.« Ou encore : « Rien d’authentique ne sera sorti de cette guerre que le grotesque aigu de singer jusqu’au détail 1870 et 1914. »
Gracq est un observateur lucide, tant de la menée de la guerre que des rapports humains qu’elle entraine.  » De notre situation désespérée ne naît, comme on pourrait le croire, ni communion, ni cordialité. Chacun se referme sur soi-même, dans sa boule dure, et il n’y a peut-être aucun moment de la guerre où je n’aie sentie jusqu’à la gêne les rapports entre hommes plus hypocrites, plus creux. Chacun est seul. Eh bien ! Va pour la solitude, et tant mieux.« 

Portrait de femme : Marie de Gournay (1565 – 1645)

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Marie de Gournay resta longtemps à l’ombre de son « père d’alliance », Michel de Montaigne, dont elle avait édité Les Essais en 1595.

Mais elle fut aussi auteur d’une œuvre importante et variée comprenant un roman Le Promenoir de Monsieur de Montaigne, publié en 1594, des traités sur l’éducation, des traductions latines (l’Énéide) ou des traités de linguistique et de poésie (elle défendit Ronsard et prit parti pour les Anciens contre les Modernes).

Elle a également pris position sur la question des femmes avec plusieurs essais comme De l’égalité des hommes et des femmes, ou Grief des Dames, plaidoyer en faveur de la parole féminine. Vous les trouverez en pdf ci-dessous (ils proviennent de la bibliothèque numérique Gallica mais figurent au sein des oeuvres « complètes » éditées en 1626, je les ai isolés pour plus de facilité de lecture).

Grief des dames

De l’égalité des hommes et des femmes

J’ai fait la connaissance de Marie de Gournay grâce au blog Ma librairie qui m’a d’abord fait acheter le roman L’Obèle de Martine Mairal, qui fait parler Marie en son temps. Et c’est encore sur ce blog que j’a entendu parler des oeuvres « féministes » de Marie de Gournay. Et tant que vous y êtes, visitez grâce à son auteur la demeure de Montaigne.

 

Portraits de femmes : Charlotte (1816 – 1855), Emily (1818 – 1848) et Anne (1820 – 1849) Brontë

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Portrait des trois soeurs par leur frère Branwell

Ayant manqué de temps et de courage ces deux derniers jours pour vous proposer des portraits de femmes « historiques », je me rattrape en trichant un peu avec le portrait de trois soeurs !

Issues d’une famille de six enfants (Maria, Elizabeth, Charlotte, Branwell, Emily et Anne), les trois soeurs perdirent leur mère en 1921.
En 1824, les quatre filles aînées, dont Charlotte et Emily, entrèrent comme pupille dans une école à la bonne réputation. Mais les conditions de vie difficiles du fait du manque d’hygiène, de chauffage et d’une alimentation équilibrée entrainèrent le décès des deux sœurs aînées, Maria et Elizabeth, tombées gravement malades en 1825.

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Carte de Glass Tow et Angria par Branwell Brontë

Charlotte devient l’aînée des enfants qui furent élevés par une tante. Entre les soeurs, un lien très fort se créa et se traduisit entre autre par la littérature. Lisant beaucoup, elles imaginèrent tout un univers, la confédération de Glass Town, dont ils créent la géographie, l’organisation, l’histoire, à travers des journaux, pièces de théâtre, récits et poèmes composant trois jeux auxquels elles s’adonnaient. voici ce que Charlotte en écrivait en 1829 :
 « Nos jeux sont en place : Les Jeunes Hommes, juin 1826, Nos gaillards, juillet 1827, Gens des Îles, décembre 1827. Ce sont nos trois grands jeux qui ne sont pas secrets. Le 1er décembre 1827, Emily et moi, nous avons mis en place nos jeux de lit, les autres, en mars 1828. Jeux de lits veut dire jeux secrets. [ … ] Tous nos jeux sont très étranges. Je n’ai pas besoin de coucher sur le papier leur nature, car je pense que je m’en souviendrai toujours. Le jeu des Jeunes hommes est né à partir des soldats de bois de Branwell, Nos gaillards, à partir des Fables d’Ésope, Gens des Îles à partir de certains événements qui sont arrivés ».
Au fil du temps, les trois jeux initiaux se mêlèrent et donnèrent naissance au « grand jeu » qui racontait, dans un texte à quatre voix, alternant poèmes et proses, la naissance du royaume imaginaire de Glass Town (aussi appelé « Confédération de Verdopolis »), les intrigues qui s’y déroulaient, les guerres et les amours royales. L’univers de Glass Town s’articulait initialement autour des quatre héros du jeu des « Jeunes Hommes » de l’été 1826, symbolisant chacun un des enfants. Ce premier des trois jeux a eu pour origine un cadeau fait par le révérend à son fils Branwell après un voyage à Leeds en juin 1826. Suivant l’initiative de Charlotte, chacun des enfants prit un soldat et lui donna un nom de héros : pour Branwell, ce fut Napoléon en opposition au Wellington de Charlotte, tandis que pour les deux plus jeunes soeurs Emily et Anne, ce furent des noms d’explorateurs : Edward Parry et William Ross. Un jeu de rôle particulièrement complexe se mit alors en place entre les quatre frère et soeurs. Le monde qu’inventèrent les enfants Brontë était parfaitement structuré. Rien n’y était laissé au hasard : Glass Town avait son histoire, sa constitution, sa justice, son administration, son code civil et pénal et ses partis politiques. Une fois ce cadre mis en place et les lois édictées, les enfants y imaginèrent des aventures, racontant la vie et les fêtes à la cour, les assemblées, les luttes de pouvoir, les révolutions, les guerres, allant même jusqu’à créer un service de presse publiant régulièrement des éditions spéciales sur le modèle de The Blackwood’s Magazine, une revue que recevait leur  pèreThe Young Men’s Magazine a connu deux  séries de six magazines écrits entre août 1829 et septembre 1830. 

En janvier 1831, le départ de Charlotte en pension entraîna la chute de Glass Town mais des cendres de ce premier royaume naquirent deux nouveaux royaumes imaginaires, Gondal, nouveau monde « dirigé » par Emily et Anne, et Angria, né de l’imagination de Branwell et Charlotte, qui furent le théâtre de nouvelles aventures, intrigues et chroniques.

En 1842, Charlotte et Emily partirent à Bruxelles pour parfaire leurs connaissances linguistiques mais elles durent rentrer à la mort de leur tante, en 1845.
Cette année là, Charlotte découvrit les textes de sa sœur Emily. Les trouvant très bons, elle proposa à ses sœurs Emily et Anne de publier un recueil collectif de textes, qui parut l’année suivante sous le titre Poems by Currer, Ellis and Acton Bell. Anne et Emily publièrent ensuite Agnes Grey et Les Hauts de Hurlevent. Charlotte publia quant à elle Jane Eyre sous le pseudonyme de Currer Bell en 1847. Son texte scandalisa beaucoup mais devint malgré tout un immense succès, et Charlotte se lança dans la rédaction d’un troisième roman, Shirley.
En septembre 1848, leur frère Branwell, alcoolique et opiomane, mourut de la tuberculose. Emily décéda elle aussi de cette maladie en décembre de la même année, suivit d’Anne, en mai 1849.
Suite à ces malheurs, Charlotte sombra dans la dépression tout en continuant à travailler à son roman. Elle écrivit ensuite son dernier roman Villette, que certains considèrent comme son chef-d’œuvre.
En 1853, un vicaire demanda Charlotte en mariage. Malgré l’opposition de son père, elle l’épousa en 1854 mais atteinte d’une maladie, Charlotte Brontë mourut quelques mois plus tard.