Catégorie : Discussion

Une accumulation de bêtises ?

Je trouve les arguments développés par Karine Mauvilly, ex-journaliste et ex-professeur d’histoire – géo en collège (elle semble avoir des difficultés à trouver sa voie) faux et orientés, mais peut-être ai-je tort ? Elle lance un cri d’alarme contre le numérique à l’école ici.
Florilège  :
– « Les aspects négatifs du numérique sont plus nombreux que les positifs. »
– « Cela ne vise qu’à vendre des objets numériques aux élèves et à l’Ecole. »
– « de nombreux aspects mettent en danger la santé des enfants, ou sont négatifs pour l’apprentissage : le numérique a des effets sur la vue : on constate, partout dans le monde, une augmentation de la prévalence de la myopie chez les enfants et adolescents, et un lien clair est fait avec l’utilisation abusive des écrans. Chez les 5-10 ans, la lumière bleue des écrans aurait aussi un effet irréversible sur une partie de la rétine. »
– « le numérique a un impact négatif sur le sommeil. La fréquentation des écrans le soir retarde l’heure de l’endormissement – or, on sait que les performances scolaires sont reliées à la qualité du sommeil. »
– « des études font le lien entre l’utilisation trop fréquente des écrans et le niveau de bien-être des enfants. L’anxiété augmente avec le temps d’écran. Enfin, des risques de d’addiction existent durant l’adolescence, et cela peut avoir un effet délétère sur l’apprentissage. »
– « nous faisons juste une distinction entre l’usage du numérique pour les adultes, qui peut avoir de grands avantages, et la généralisation des écrans dans la vie des enfants. Ce n’est pas parce qu’un objet a des avantages dans la vie adulte, qu’il a les mêmes avantages pour les plus jeunes. Il y a un temps pour se construire avec des outils traditionnels, avec une relation d’humain à humain, et un temps pour accéder aux objets du moment. »
– « Aucune étude ne démontre un meilleur apprentissage avec les objets numériques. »
– « Des études montrent qu’il n’y a pas de corrélation systématique entre la motivation pour quelque chose et l’efficacité dans l’apprentissage« .
– « ce qui nous apparaît aujourd’hui comme attrayant, ennuiera demain prodigieusement les élèves… il faudra alors passer au gadget suivant pour les motiver. »
Les arguments ne sont pas étayés par des preuve (on n’a pas les références des études en question), on a au mieux des arguments d’autorité ! Mais peut-être est-ce pour qu’on lise son livre…

Question : est-il disponible pour les tablettes ? Réponse :

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Jusqu’où ira l’hypocrisie ?

Cette dame affirme que l’école veut devenir tout numérique, ce qui est faux et même totalement illusoire à la vue du manque de moyen de notre institution. D’autre part, si elle veut que des adultes utilisent correctement ces outils numériques, ne faut-il pas que des enfants ou adolescents l’apprennent ? Le rôle de l’école est d’enseigner aux élèves un usage raisonné de ces outils.

Débat : qu’est-ce qu’être Français ?

Après avoir introduit le sujet du débat hier avec les propos de Nicolas Sarkozy : quand on devient français, « l’on vit comme un Français et nos ancêtres sont les gaulois« ; j’ai demandé aux élèves de troisième de réfléchir à ce que signifiait, pour eux, « vivre comme un Français ».
Ils ont pu aujourd’hui débattre de la question sous la direction de l’un d’entre eux, animateur du débat.
Premier constat : sur 23 élèves présents, seuls 10 ont pris la paroles pour exprimer leur avis (7 garçons et 3 filles). Il y avait 11 filles présentes pour 12 garçons.
Au cours du débat, voici les éléments qui ont émergé. J’ai demandé à tous les élèves présents de s’exprimer ensuite sur ces idées en levant la main (d’accord/ pas d’accord/ sans avis).
« Vivre comme un Français » ce serait donc pour eux :
– accepter l’égalité entre homme et femme (tous les élèves sont d’accord)
– s’adapter à / adopter le pays (tous d’accord)
– respecter les lois françaises (tous d’accord)
– accepter de payer des impôts (9 élèves ne sont pas d’accord)
– avoir la nationalité française (5 élèves pas d’accord)
– parler et écrire le français (12 pas d’accord, 5 sans avis)
– être citoyen et avoir des responsabilité (tous d’accord)
– élire le président de la République (9 pas d’accord / 4 sans avis)
– s’adapter à / adopter la culture du pays (10 pas d’accord / 2 sans avis)
– adopter les coutumes du pays (selon eux, Noël, 14 juillet..) (21 pas d’accord / 2 sans avis)
– accepter de vivre avec des gens différents (tous d’accord)
– avoir la liberté de faire ce que l’on veut (17 pas d’accord / 3 sans avis)

Lors de l’échange sur la culture du pays, ils en sont arrivés à préciser qu’il leur semblait nécessaire de connaitre un minimum de l’histoire du pays pour « vivre en Français » mais que l’idée de dire que les ancêtres de tous les Français étaient les Gaulois est absurde.

Je peux voir dans leur réponses une confusion entre « être Français » et « vivre comme un Français ». Je vais cependant pouvoir, à la suite du débat, construire les notions de citoyenneté et de nationalité.

Conclusion ?

Dans son ordonnance au sujet de l’arrêté « anti-burkini » de Villeneuve-Loubet, le Conseil d’Etat (en fait un collège de trois juges) précise que « l’arrêté litigieux a ainsi porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle. »
Dans les 30 autres communes ayant pris des arrêtés similaires, les arrêtés municipaux sont toujours en vigueur jusqu’à ce qu’ils soient contestés en justice. Mais la décision du Conseil d’Etat concernant l’arrêté de Villeneuve-Loubet se veut un arrêt de principe : en cas de recours, les autres arrêtés seront eux aussi cassés par la plus haute juridiction administrative française.
Il me semble parfaitement juste que ces arrêtés municipaux, mal rédigés, soit annulés.
Pour rappel, dans l’espace public, que ce soit dans la rue, les transports en commun, les commerces ou encore les centres commerciaux et donc les plages, chacun a le droit de porter un signe religieux ou le voile.
La loi de 2010 interdit cependant la dissimulation du visage dans l’espace public. Selon ce texte, « nul ne peut, dans l’espace public, porter une tenue destinée à dissimuler son visage ». Les voiles intégraux, Burqa et Niqab, sont par conséquent interdits. Toutefois, la loi prévoit des exceptions dans certains cas spécifiques. La dissimulation du visage est ainsi tolérée lors de pratiques sportives, manifestations festives et artistiques ou encore processions religieuses traditionnelles. La Cour européenne des droits de l’homme a estimé, en juillet 2014, que la loi votée en 2010 poursuivait un objectif légitime et était proportionnée au but poursuivi. Le gouvernement français avait en effet souligné que cette loi était motivée par des questions de sécurité, au motif que la dissimulation du visage rend impossible l’identification de la personne concernée.

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On distingue quatre grands types de voiles islamiques. Le Hidjab, souvent appelé « foulard », est la forme la plus courante de voile portée par les femmes musulmanes. Il couvre les cheveux, le cou et parfois les épaules. Le Tchador, lui, est une grande pièce de tissu, souvent noir, qui laisse le visage à découvert. Ces deux voiles ne sont donc pas en contradiction avec la loi de 2010.
Le Niqab est un voile intégral qui cache tout, sauf les yeux. La Burqa est un vêtement qui recouvre tout le corps et dissimule les yeux derrière une grille tissée. Ces deux voiles musulmans sont donc en infraction par rapport à la loi de 2010.

Ci-dessous, l’arrêté du Conseil d’Etat :

Conseil-d-Etat

Une réponse peut – être utile

Je réponds ici à un message que j’ai reçu suite à mon article expliquant pourquoi j’avais changé d’avis à propos du port du burkini. Les passages en italique sont ceux de mon correspondant. J’ai intercalé mes réponses au sein de son texte pour plus de facilité de lecture. J’en profite pour préciser que mes propos n’engagent que moi et ne correspondent pas à ce que je professe. Mon rôle de professeur d’histoire -géographie n’a donc rien à voir ici.

Bonjour,
Que vous ayez changé d’avis est je pense une bonne chose toutefois vos arguments me laissent perplexe.
Je suis surpris venant d’un prof histoire géo de l’utilisation du terme civilisation occidentale. Qu’est-ce donc pour vous? Vous en faites un ensemble homogène. Or sur cette simple question les pratiques sont très différentes dans les pays que je suppose faire partie de « l’Occident ». Renseignez-vous la France fait partie maintenant des plus intolérants en la matière.

Nous ne devons pas parler de la même chose. Je considère ici les principes fondamentaux qui sous-tendent ce que j’appelle la civilisation occidentale (peut-être serait-il préférable d’employer le terme culture, d’ailleurs) : l’existence des libertés individuelles, l’égalité (au moins en droit) entre les hommes et les femmes, la tolérance (toujours en droit). Permettez-moi cependant d’affirmer que mon statut de professeur d’histoire -géographie m’autorise au contraire à utiliser ce terme. L’un de mes livres favoris est encore La civilisation de l’occident médiéval de Jacques Le Goff… Vous semblez assimiler pays et civilisation ou culture (je préfère définitivement ce terme, d’ailleurs).

Et le « Burkini » ne voile pas le visage des femmes (donc pas d’effacement identitaire) alors pourquoi l’interdire sinon pour stigmatiser certaines personnes? Donc c’est la question du vêtement qui montre une appartenance religieuse qui pose problème. Mais quid des curés en soutane dans les rues de Paris ou des juifs en Rekel que j’ai croisé hier à Roissy ?

C’est en effet le port du vêtement comme revendication religieuse qui pose problème. Je vous rejoins sur la tenue des juifs fondamentalistes mais pas sur le vêtement porté par les religieux eux-même (prêtre, iman, moine, nonne, rabbin, pasteur…) qui me semble tolérable sauf à être prosélyte. De même, sur les plages et à la piscine, il faudrait interdire le burkini comme le monokini ou le string comme des tenues inadaptées si les pouvoirs publics voulaient réellement suivre les arrêtés publiés qui mentionnent pêle-mêle respect de l’hygiène, des moeurs, de la laïcité et menace contre l’ordre public.
Mais je reconnais que la question est complexe. Ma femme me faisait remarquer qu’on autorisait les hommes à être torse nu à la piscine et à la plage, sans crier à l’indécence pour autant…

L’espace public n’est pas un espace d’où les religions doivent être bannies sinon démontez tous les calvaires. Chacun doit pouvoir s’y déplacer comme il le veut sauf à troubler l’ordre et/ou les moeurs (nudité par exemple).

Je suis d’accord avec cela, y compris le démontage des calvaires. Mais certains sont classés monuments historiques, comme d’ailleurs l’une des mosquées de Mayotte, datant de 1538 je crois. En tant que professeur d’histoire, je ne peux donc pas les démolir.

Et vous parlez d’intégration cela me semble traduire des préjugés pour le moins gênants. Ces femmes sont françaises elles sont chez elles, elles n’ont pas à s’intégrer à l »Occident », elles ne sont pas accueillies. Alors musulmans donc étrangers? Et si certains contestent la société et son organisation, ses valeurs c’est leur droit non? Vous allez dire aux punks qui rejettent la société de « consommation et les valeurs bourgeoises » de s’habiller autrement pourtant leur tenue traduit clairement ce rejet et nous les identifions bien comme cela. On n’a pas choisi la société dans laquelle on est né, on peut être en profond désaccord avec elle sur un plan politique, religieux économique et vouloir le montrer, le dire et le manifester non ?

Je ne crois pas avoir de préjugés, sinon une méfiance absolue pour toutes les religions que je considère comme néfastes. Je dissocie appartenance à un état (qui ne signifie pas grand chose) et appartenance à une culture, choisie ou non. Il existe de nombreux musulmans qui arrivent à concilier les éléments de la culture occidentale (comme la place des femmes) et la pratique de leur religion. Pour reprendre l’exemple du burkini, je crois que de nombreuses  musulmanes fréquentent plage et piscine sans que l’on puisse identifier leur religion. Il en va de même pour des chrétiennes et des juives.
Je connais mal la culture punk que vous évoquez. Mais ce qui me parait clair, c’est que leur accoutrement traduit une volonté d’être remarqué. Comme pour les modes, d’ailleurs, au moins au début.
Selon moi, la contestation d’une société doit amener à vouloir la changer. Mais si volonté de changement il y a, cela ne doit plus être le fait de la religion. La religion, si elle doit être, doit appartenir à la sphère privée exclusivement.

Enfin il vous semble « nécessaire de pousser l’islam à s’adapter à « l’Occident » les bras m’en tombent. C’est quoi s’adapter? L’islam quel islam?

C’est toute la question, en effet.

Vous demandez au judaïsme ou au christianisme de le faire? Vous leur demandez de reconnaître l’avortement, d’arrêter de maudire les homosexuels et j’en passe.

Oui, tout à fait. Comme je l’ai dit plus haut, je préfèrerais un monde sans religion. Mais je ne décide pas. Il me semble que toute religion devrait reconnaitre le droit à l’avortement et  laisser la sexualité entre adultes consentants être une affaire privée.

Alors s’adapter c’est renoncer aux tenues confessionnelles, aux interdits alimentaires? Quand serez-vous satisfait, quand l’Islam sera-t-il adapté? Sans le voile intégral, le voile sur la tête, sans les barbes de ceux qui la portent? Elle est où votre limite? Le doigt est dans l’engrenage…

Je ne prétends pas avoir toutes les réponses. Lorsque la Révolution française ou le stalinisme ont voulu détruire les religions, ils ont échoué. Cela doit vouloir dire qu’un monde sans religion est impossible. Dommage. Toutefois, il me semble nécessaire que les religions se plient à la règle du vivre ensemble, et donc fassent des compromis ou bien qu’on les oblige à le faire en légiférant. Une religion ne doit de toute façon pas interférer avec le fonctionnement de la société.

Et le pousser comment, par quelles contraintes? Par pousser l’Islam malheureusement il s’agit surtout de contraindre les musulmans français par la stigmatisation, le rejet (eux/nous), par des amendes financières, par l’exclusion des plages aujourd’hui, des squares demain, en leur demandant en plus de se « faire discret ».

Les arrêtés anti – burkini sont une erreur, voire une faute tels qu’ils ont été rédigés. Mais la loi est le moyen de contraindre, comme cela a été fait pour le port du voile à l’école.

Je suis contre tous les clergés, et toutes formes d’autorités religieuses. Je suis agnostique. Tout homme qui dit ce que Dieu veut est pour moi, un menteur qui cherche du pouvoir sur les autres. Ce que font les hommes des textes religieux crée plus de souffrances et d’exclusion que de libération et d’ouverture aux autres.

Je vous rejoins, mais je suis athée. Les religions sont pour moi une invention humaine préjudiciable.

Et pourtant je pense que toutes les idées doivent pouvoir s’exprimer et que c’est par la confrontation des idées et l’éducation que l’on combat l’isolement et le repli sur soi, pas par l’interdiction.

Non, je ne suis pas d’accord. Certains idées sont condamnables et doivent être condamnées. Mais il est évident qu’il faudrait mieux parvenir à ce qu’elles ne (re)naissent pas, ce qui est complexe, sauf à user de propagande et de manipulation, ce qui n’est pas souhaitable. Je ne crois que modérément à la confrontation des idées, surtout dans la société actuelle qui ne prend plus beaucoup le temps.

Le vrai problème ici c’est que nos politiques ont trouvé et désigné un bouc émissaire pour tous les problèmes qui la traversent. La classe politique agite un chiffon rouge et tout le monde hurle à la protection de l’Occident. Les musulmans d’aujourd’hui sont les juifs des années 30. C’est cela qu’il faut dénoncer et qu’il faut empêcher et ne pas réclamer une adaptation de l’Islam qui n’a aucun sens tant l’Islam est divers dans le temps, dans l’espace, dans les pratiques de ses fidèles.

Le parallèle juifs des années 30 / musulmans est audacieux. Je vous en laisse la responsabilité. Je partage votre opinion sur la classe politique mais ce n’est pas une raison pour rejeter le débat qu’elle a ouvert pour de mauvaises raisons et n’importe comment. Comme vous le dites, il faut pouvoir s’exprimer sur le sujet et, pourquoi pas, confronter les idées.

 

Pourquoi j’ai changé d’avis

La polémique du Burkini va peut-être trouver son terme aujourd’hui, avec la décision du Conseil d’Etat concernant les arrêtés pris par une vingtaine de maires en France.
Après avoir réfléchi longuement et lu les arguments des uns et des autres, j’en suis arrivé à changer de position. Interdire le burkini est toujours une limitation de la liberté individuelle et invoquer les bonnes moeurs ou l’hygiène pour le faire me parait hypocrite et le trouble à l’ordre public exagéré. Cependant, tout comme le voile intégrale ou la burqa, ce vêtement communautaire n’a pas sa place dans l’espace public occidental.
La querelle du burkini ne porte pas sur un morceau de vêtement, mais sur ce qui est identifié par beaucoup comme un des signes visibles d’une forme d’affirmation identitaire sans doute agressive à l’endroit des sociétés occidentales. La question du burkini pose moins un problème de laïcité qu’un problème de civilisation.
Un des éléments constitutif des civilisations est la définition du rapport entre les hommes et les femmes. La civilisation occidentale, même si cela a pris du temps, a enfin permis aux femmes de vivre pleinement dans la cité (il reste toutefois des choses à conquérir). Le burkini témoigne d’un autre rapport au monde : la femme, dans l’espace public, doit être voilée, masquée et même dissimulée. Elle est ainsi en partie niée dans son identité et condamnée à l’effacement culturel.
Ce qui heurte autant dans le burkini, c’est qu’il représente un symbole militant du refus de l’intégration au monde occidental par une frange de l’islam. Il est devenu emblématique d’un communautarisme qui se définit contre la société d’accueil et qui entend contester de la manière la plus visible possible sa manière de vivre et ses représentations sociales les plus profondes.
Sous peine de devoir l’interdire, ce qui est difficilement concevable dans une démocratie, il semble nécessaire de pousser l’islam à s’adapter au monde occidental.

Evolution du métier d’enseignant et du statut de l’élève

Voici quelques réflexions issues de l’atelier « Le travail des enseignants face aux réformes de l’éducation » du groupe Travail de la Commission socio-économique, qui s’est tenu à Nuit Debout, le 16 juin 2016. Ces extraits proviennent d’un article plus long à lire ici.

« Ça paraît pourtant évident. Les enseignants transmettent des savoirs, organisent des évaluations qu’ils corrigent et classent les élèves (par rapport les uns aux autres ou à des étalons de réussite ou d’échec). Une telle description du travail des enseignants, plus qu’elle n’est fausse, est incomplète car les recompositions de l’institution scolaire depuis la seconde moitié du XXè s. ont complexifié les tâches mais se sont aussi accompagnées d’une redéfinition de ce que qui se passe à l’école, qui a obligé les enseignants à remettre en question y compris les parts les plus routinières de leur travail. Cela explique sans doute qu’il leur soit si difficile de se mettre d’accord sur la définition de leur travail car ce qu’on appelle « le cœur de métier » (transmettre, évaluer) lui-même est devenu incertain.

Du point de vue historique, une telle situation trouve sa place dans un processus de l’évolution de l’institution scolaire en France, celui de l’unification et de la massification du système scolaire, principalement menée à partir de la seconde moitié du XXè siècle en lien avec la croissance économique des Trente glorieuses qu’il fallait accompagner par une politique de formation d’une main d’œuvre qualifiée et, plus généralement, l’élévation du niveau de vie des populations. Alors que le secondaire était réservé à une élite, progressivement, pendant la seconde moitié du XXè siècle, les enfants de toutes les catégories sociales accèdent au collège et au lycée puis aux formations supérieures. Mais c’est précisément dans le cadre de cette massification de la scolarisation que l’école vient à être accusée de reproduire les inégalités sociales : accédant désormais aux mêmes études, les enfants des classes populaires y réussissent moins bien. Alors qu’auparavant, les enfants des classes populaires et ceux des catégories plus favorisées fréquentaient des systèmes d’enseignement parallèles, ils fréquentent désormais le même système avec des trajectoires différentes, qu’on peut qualifier d’inégales car statistiquement, celles des enfants des classes populaires sont moins bonnes.

D’un point de vue sociologique, la transformation des publics scolaires du secondaire remet en question l’autorité de l’institution scolaire. La massification scolaire correspond à l’entrée à l’école de publics scolaires non-connivents : ils ne sont pas liés à l’école par un rapport de connivence de classe. Les contenus (lecture, théâtre, musées par exemple) et les formes scolaires (se tenir assis bien droit sur sa chaise, ne pas employer de mots vulgaires etc.), qui sont en fait les contenus culturels et les formes civilisationnelles jugés socialement légitimes par les élites sociales, ne leur apparaissent pas évidents. Les enseignants s’adressent à des élèves qui sont là, pour ainsi dire, sans savoir ni pourquoi ni pour quoi faire. Ils ne partagent plus avec leurs élèves une vision unifiée de l’école. Par ailleurs, dans une société qui connaît une forte élévation du niveau de vie et de diplôme, les enseignants ne sont plus des élites sociales et des détenteurs exclusifs du savoir et se trouvent mis en concurrence avec des parents plus diplômés et avec de multiples sources de savoir légitime autres que l’école (journaux, revues spécialisées, sites Internet, etc.).
(…)
Quatre définitions du public scolaire apparaissaient en général dans les débats des enseignants, qu’ils s’expriment dans les conversations ordinaires ou dans des rencontres plus formalisées comme l’atelier du groupe Travail de la Nuit Debout. Ces quatre définitions peuvent résumer à elles seules l’éclatement de la mission de l’école et sa difficulté à se poser comme une institution unifiée.

La première, la plus classique, est centrée sur la figure de l’élève. Cette figure peut être considérée comme représentative d’une vision traditionnelle de l’école secondaire élitiste dans laquelle l’enseignant transmettait à un élève, simple récepteur, de savoirs déjà constitués. Cette vision se met en place dans la première moitié du XIXè siècle, dans le cadre du lycée et de l’université napoléoniens. La composition, un exercice académique qui consiste à rédiger sur un sujet donné en s’appuyant sur des cours ou sur des citations de la littérature dite « classique », témoigne de cette forme d’enseignement qu’on peut considérer comme descendante.

La seconde est celle du citoyen. Le citoyen est un élève (il reçoit une formation qui lui est transmise), mais en plus de sa dimension culturelle, il possède une dimension politique : il est le produit de l’école républicaine telle qu’elle a été mise en place dans les années 1880 et qu’on surnomme l’école de Jules Ferry. Cette école (gratuite, obligatoire et laïque), qui s’adresse avant tout aux enfants de niveau primaire des classes populaires, qu’il s’agissait de scolariser massivement, ne visait pas seulement à instruire mais également à éduquer (à l’hygiène, à la morale, à la vie en société et à la patrie).

Notons que les deux premières figures, bien que complémentaires l’une de l’autre dans l’école dite « républicaine », peuvent entrer en conflit. Les enseignants du secondaire, plus proches de la première définition, peuvent ainsi mettre à distance leur rôle d’éducateurs, considérant qu’il revient plutôt aux familles, pour préserver leur rôle de transmetteurs. Ils placent alors l’instruction avant l’éducation. Au contraire, les professeurs des écoles, plus ou moins héritiers des instituteurs « hussards noirs de la République », sont plus ouverts à une vision de l’école qui relève de l’éducation.

La troisième définition est celle du futur salarié. Plus récente, elle découle de l’impératif fixé à l’école dans la seconde moitié du XXè s. de fournir à l’économie française une main d’œuvre suffisamment formée. Cette vision, évidente dans les séries technologiques et professionnelles, est réputée « envahir » aujourd’hui également les sections générales. Depuis la fin, au milieu des années 1970, de la croissance économique et l’entrée dans une économie de chômage structurel, l’école est devenue le lieu ou le futur salarié capitalise son employabilité. Elle est désormais sous l’injonction de donner à chacun un diplôme qui lui permette de travailler, de recevoir un salaire décent et de s’élever socialement. D’où la question que lui pose le sociologue Stéphane Beaud « « 80% au bac »… Et après ? ». Dans notre économie actuelle « de la connaissance », la concurrence scolaire qui accompagne la dévaluation des diplômes liée à leur plus grande diffusion, semble s’intensifier et donne lieu à des assouplissements importants du fonctionnement administratif de l’école qui font parler les chercheurs de « quasi-marché » scolaire.

Enfin, la dernière figure fait de l’élève un individu au sens d’une personne autonome. Issus de l’éducation nouvelle (qui s’adresse, dès la première moitié du XXè s. principalement à des enfants qui ne trouvent pas leur place dans l’institution scolaire, qu’ils relèvent de cas médicaux ou de situations sociales très difficiles) et des pédagogies nouvelles qui essaiment dans le sillage de Mai 68, certains insistent sur l’importance d’accorder plus de centralité à l’enfant, à sa créativité, à son épanouissement psychologique et à son bien-être. Il s’agit ainsi de l’émanciper en en faisant un individu autonome.

Notons que la première figure est la seule qui fasse de l’école un espace totalement autonome : c’est un espace dans lequel le magister (c’est l’étymologie latine de « maître »), titulaire d’une autorité institutionnelle fondée sur sa maîtrise d’un domaine du savoir, transmet, selon des règles proprement académiques, des savoirs académiquement légitimes. Toutes les autres figures du public scolaire tendent plus ou moins à encastrer l’école dans une fonction qui est extérieure à son simple rôle d’instruction: politique (la formation d’un citoyen), économique (la formation d’agents productifs), socio-politique (la formation d’individus accomplis et émancipés). Généralement, on appelle les tenants des deux premiers modèles (qui, historiquement, vont de pair), les « républicains », tandis que ceux du dernier modèle sont appelés les « pédagogues ».

Néanmoins, ces figures de l’élève sont toutes politisées. Les tenants du savoir « gratuit » (le savoir pour le savoir) sont taxés d’élitisme et de reproduction des inégalités scolaires parce que le modèle académique qu’ils défendent est lui-même le produit de la domination d’une partie de la société (la « bourgeoisie ») sur une autre. Les tenants de l’école républicaine sont accusés de formater les enfants pour en faire de braves petits défenseurs d’une idéologie peu questionnée. Les tenants de l’école productive sont accusés d’inféoder l’école aux logiques néolibérales et ceux de l’école émancipatrice d’en faire une école de l’élite sociale pour l’élite sociale, seule capable de tirer profit d’une (non-)forme scolaire qui requiert, pour produire des effets, une connivence initiale avec les savoirs culturels.« 

En tant que prof qui évalue sans note, je voudrais proclamer haut et fort que je suis contre la pêche au thon rouge !

Peut mieux faire !

« M’sieur, vous avez vu on en parle de vos évaluations en ce moment à la télé !« .

Oui j’ai vu… et  j’ai entendu… et j’ai lu…

… beaucoup d’âneries… d’intervenants qui maîtrisaient bien mal le sujet… et pour cause…

Quelle légitimité ont dans ce débat des Brighelli, Bentolila, Girard (du Snalc) ou autre Bonod ? Comment peut-on avoir un avis sur ce qu’on n’a jamais mis en oeuvre ?

L’honnêteté intellectuelle voudrait qu’on se garde d’avoir un avis tranché sur des pratiques qu’on n’a jamais adoptées.

Mais il semble que l’honnêteté intellectuelle s’arrête là où commencent le narcissisme de certains et les intérêts commerciaux des autres.

S’il faut nécessairement des interviewés qui ont un livre à vendre, on aurait pu chercher des enseignants qui ont vraiment et récemment écrit sur le sujet à partir de leurs propres pratiques (Florence Castincaud et Jean-Michel Zakhartchouk, Dominique Natanson).

On ne peut…

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