Étiquette : les campagnes de l’Occident médiéval

Un beau cadeau de fin d’année !

Je recherche depuis des années une copie du film L’An Mil de Jean-Dominique de La Rochefoucauld, et dont le scénario a été coécrit par Georges Duby. Et voici que quelqu’un en a mis une version sur YouTube. L’image n’est pas fameuse (c’est peu dire !), mais je vais enfin pouvoir revoir ce film en trois parties que j’avais vu en 1985 lors de sa diffusion sur TF1. Ce film est pour quelque chose pour ma passion pour la période médiévale et dans ma volonté de devenir historien.

Un contrat de métayage de 1450

« Adjudication de la borde de dame Humberte de Gavaret sise au lieu-dit A Laval.
L’année, le jour, le mois et le lieu ci-après écrits, Pierre Bernard et Bernard Bernard, frères, habitants de Gardouch […] les deux ensemble […] ont reconnu tenir en gasaille de noble dame, dame Humberte de Gavaret, co-dame de Gardouch, toute la borde sise dans les appartenances de Gardouch, au lieu A Laval, avec tous ses édifices, terres, champs, prés et autres possessions appartenant à la borde.
1. Item une vigne qu’elle dit avoir dans les dites appartenances au lieu-dit A Laval, et les terres qui furent à Pierre Cabosse, de Gardouch.
2. Item une pièce de terre qu’elle a dans les appartenances de Gardouch, au lieu-dit Al Gavelli, contenant 6 sétérées de terre ou à peu près, bornées au nord par un chemin charretier, au sud par Jean de Lontar, avec tous leurs droits, entrées, sorties […] pour les avoir depuis le présent jour pour les 4 récoltes prochaines pour lequel temps la noble dame Humberte a promis « d’être bonne garante […] sous hypothèque et obligation de tous ses biens […] Et les frères gasaillants ont promis de labourer et cultiver les terres et d’en livrer à la dame le quart de tous les fruits sur l’aire où ils seront battus sur le carreau.
3. Item, les gasaillants ont promis de fouir et biner la dite vigne en temps voulu et de donner à la dame le quart de la vendange, portée à Gardouch en la maison de la noble dame.
4. Item, il fut décidé que les gasaillants pourront chaque année durant ce temps prendre pour eux le foin des prés appartenant à la borde, sauf d’un pré au lieu-dit A las Correias, borné au nord par Hugues Le Feron, de Saint-Roman, et d’une parcelle au lieu-dit A la Perge.
5. Item il fut décidé que les gasaillants devront payer à la noble dame à Noël 6 poules chaque année pendant ce temps, et à la Pentecôte 6 poulets chaque année pendant ce temps. »
6. Item il fut décidé entre les deux parties que chaque partie, tant la dame que les gasaillants, devra mettre à la réparation des talus des possessions 8 journées chacune.
7. Item il fut convenu que les gasaillants devront à la fin du terme remettre des terres, 17 sétérées, labourées convenablement, en lesquelles les blés pourront être semés, ou bien donner à la dame 10 £t. au cas où ils ne voudraient pas labourer les 17 sétérées, au choix des gasaillants et ils devront l’avertir à la dernière Toussaint dans le terme susdit. »
8. Item il fut décidé que les gasaillants pourront prendre les bois de la borde et en user pour leur chauffage pendant le terme.
9. Item, il fut décidé entre les parties que les gasaillants devront donner à la dame la moitié de toutes les noix des noyers de l’exploitation, au cas où les gasaillants feront casser les noix, autrement la dame prendra les noix pour elle.
10. Item il fut décidé qu’à la fin du terme les gasaillants devront rendre la clé et la borde vide […]
11. Item les gasaillants devront fumer une éminée de terre à leur profit et une autre au profit de la dame et mettre le reste du fumier sur les terres de la borde.
12. Item les gasaillants devront cultiver une sétérée de terre et y semer du pastel et rendre à la dame le quart des coques du pastel.
13. Item il fut décidé que au cas où les gasaillants voudraient tenir leurs propres animaux dans la borde, ils pourront le faire, mais devront tenir de la même manière des animaux de la dame à gasaille, à moitié profit et à moitié perte.
Ces conventions, chaque partie a promis de les tenir dans les formes susdites sous hypothèque et obligation de tous ses biens […] et ont voulu être contraints par toute rigueur sans arrestation de leur personne. Ils ont constitué procureurs les notaires ordinaires et ont juré. Témoins : noble Étienne de Castillon, messire Étienne Truchand, prêtre, Pierre Charbonnier et Jean de Vaure, de Gardouch. »
Texte cité dans « Le métayage dans le Midi toulousain à la fin du Moyen Âge », G. Sicard, Mémoires de l’Académie de législation, II, Toulouse, 1956. Repris dans Le temps de la guerre de Cent ans, Boris Bove, Belin, 2015.

La borde était une exploitation agricole, correspondant le plus souvent à un habitat dispersé.
La sétérée et l’éminée sont des mesures de surfaces variables d’un endroit à l’autre (de   plus de 25 ares à moins d’un hectare).
Le terme gasaille est employé au départ pour les baux à cheptel dont les fruits sont partagés par moitié, mais finit par désigner par extension l’ensemble des contrats de métayage et même les métayers (les « gasaillants »).

 

Un paysan du XVe siècle

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Miniature extraite du Livres des échecs moralisés, Jacques de Cessoles, XVe siècle, Bibliothèque municipale de Rouen, manuscrit français 3066, f°39v.

Le paysan figuré dans le Livre des échecs moralisés  possède un outillage performant composé de plusieurs outils de fer, même si la bêche reste une pelle de bois enveloppée d’une simple tôle. La faux est un outil onéreux qui permet de faire des provisions de foin pour les bêtes. Mais la moisson se fait cependant toujours à la faucille, car les coups portés par la faux feraient tomber les grains des épis.

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Cette copie du XVe siècle est conservé à la médiathèque d’Albi

En Italie au début du XIVe siècle, le dominicain Jacques de Cessoles composa en latin le Liber de moribus hominum et officiis nobilium sive super ludum scacchorum. Il s’agit d’un traité de morale qui trouve dans le jeu d’échecs sa trame et son fil conducteur. L’ouvrage, connu en français sous le titre Le Jeu des échecs moralisés, est divisé en vingt-quatre chapitres regroupés en quatre parties : histoire du jeu d’échecs, description des pièces nobles, description des pièces secondaires, généralités sur les règles et l’échiquier. En fait, le livre ne considère le jeu d’échecs que comme un prétexte à moraliser l’ordre du monde et de la société.
C’est autour de la ville, devenue prééminente économiquement, que s’organise la société pour l’auteur. L’échiquier représente la ville. Les pions symbolisent les métiers et fonctions administratives qui régissent la cité.
À travers le jeu d’échecs, Cessoles développe une conception idéalisée de l’organisation sociale de la cité. D’une part, il attribue un pouvoir et des devoirs à chaque pièce « noble » : le couple royal (l’autorité suprême), les « alphins » (la justice), les « chevaliers » (la défense), les « rocs » (l’ordre public). Il ne s’agit plus de faire la guerre, mais d’administrer la cité. D’autre part, la masse jusqu’alors indifférenciée des pions est présentée selon des catégories sociales précises : le paysan, le forgeron et charpentier, le tailleur et notaire, le changeur, le médecin, l’aubergiste, le garde de la cité, etc. Les pions représentent donc des « acteurs sociaux », distingués par leur fonction et auxquels sont assignées des missions et des règles de comportement.
Destiné à l’origine aux prédicateurs, l’ouvrage connut un immense succès. Le jeu d’échecs était en effet alors d’un usage courant et figurait dans l’éducation des jeunes aristocrates des deux sexes. Tout en précisant les règles du jeu, le texte de Jacques de Cessoles servit de base à l’instruction civique des nobles féodaux, mais aussi des clercs cultivés, des grands bourgeois et des étudiants qui prenaient ainsi connaissance et conscience des différentes catégories sociales de la société médiévale.

Pour en lire quelques extraits suivez ce lien et pour en voir un exemplaire numérisé ici.

Une résidence seigneuriale du XIIe – XIIIe siècle

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Le site d’Albon est connu grâce à des fouilles archéologiques effectuées de 1995 à 1997. Au VIIIe siècle, il n’était occupé que par une petite chapelle en pierre à chevet plat, associée à plusieurs silos pour le stockage des céréales.
Le site connu un important développement au cours du XIIe siècle. La chapelle fut étendue vers l’est, sa nef  agrandie et l’abside  désormais semi-circulaire.

L’aménagement principal résida dans la construction d’une résidence aristocratique que les textes nomment « aula ». Cet édifice rectangulaire mesure plus de trente mètres de long pour onze mètres de large. Il est bien visible à droite de la photographie. Cette aula est constituée de deux parties : la partie nord, où se superposaient deux vastes pièces (23 x 9 m), et la partie sud, plus petite (6 x 9 m), qui disposait d’un niveau supplémentaire. Dans la partie nord, le premier niveau était dédié au stockage des denrées, comme en témoignent les silos retrouvés au cours des fouilles ; le deuxième niveau, accessible par un escalier intérieur ou par un imposant escalier en pierre appuyé contre la façade ouest, était occupé par la salle de réception. De grandes baies donnant sur la vallée du Rhône devaient l’éclairer et ses murs étaient probablement ornés d’enduits peints. Des textes du début du XIVe siècle mentionnent l’existence d’une tribune appuyée contre le mur sud. En face, dans le mur nord, se trouvait une cheminée semi-circulaire, élément d’apparat autant que de chauffage. Les trois pièces superposées de la partie sud correspondaient aux appartements seigneuriaux (camerae).
Ce n’est qu’au début du XIIIe siècle que l’ensemble fut complété par l’édification du donjon carré sur motte qui domine aujourd’hui encore le site. Ce donjon ne mesure que huit mètres de côté et les trois niveaux qui le constituent ne disposaient d’aucun élément de confort. Les rares ouvertures dont il est percé suggèrent qu’il ne servit pas à la résidence. Son rôle semble avoir été surtout symbolique.

Informations tirées de Féodalités. 888-1180.

Description d’une seigneurie ecclésiastique au Xe siècle

« L’an de l’incarnation de Notre Seigneur Jésus-Christ 937, onzième de l’indiction, seconde année du règne de Louis [IV] et troisième de l’épiscopat de Rodmond, le doyen Gobert et les dignitaires du chapitre de Saint-Nazaire ont trouvé dans la villa de Tillenay une exploitation seigneuriale, sur la Saône, avec grange, jardin et cour. Il y a là une église dédiée à Saint-Denis, qui a en dotation trois manses et paie à la Toussaint un cens de dix sous. Il y a là un pré du seigneur ; on peut y récolter soixante chars de foin ; trois condamines où l’on peut semer trente muids ; trois bois où l’on peut engraisser deux mille porcs, compte non tenu du bois commun ; le port de la rivière apporte certains revenus à la seigneurie du chapitre. Il y a un pré de cinq charretées qui est au vidame.
Il y a là cinq manses garnis. Rictred et Gautier tiennent un manse libre qui paie en mars deux sous, en mai douze deniers, ou bien un porc valant un sou ; aux foires de Châlon douze deniers ; il fait la corvée [sur les condamines] et l’ansange  ; il fait deux quinzaines de travail, ou bien les rachète à la mi-mars douze deniers ; une troisième quinzaine de travail, sans possibilité de rachat ; pour le bois, à la Saint-André, deux deniers ; il sème dans l’ansange un muid du froment du seigneur, un muid du sien ; il étend deux chars de fumier dans l’ansange, s’il y en a ; à Pâques, trois poulets, ou un poulet et cinq œufs ; cent bardeaux à la Saint-Jean, ou bien il les rachète pour un denier ; douze cercles [de tonneaux]; pour le guet, un muid d’avoine en mars. Matusalem et Dominique tiennent à eux deux un manse qui doit la même chose ; Aydoen, Constantin et Constant tiennent un manse qui doit la même chose. Ildebert, Albert et Thierry tiennent ensemble un manse qui doit la même chose. Lebaud, Agni Guinus et Dominique, hommes libres, tiennent un manse servile qui doit la même chose. Bliger tient un quart de manse garni et servile. Il y a là neuf manses vides, et qui doivent ce que rapporte la terre. Il y a trois autres condamines où l’on peut semer cent muids.»
Descriptif du domaine de Tillenay en Bourgogne au Xe siècle, appartenant au chapitre cathédral Saint-Lazare d’Autun, extrait de La vie rurale en Bourgogne jusqu’au début du XIe siècle et reprit dans Féodalités. 888-1180.

Une manse est une parcelle agricole suffisamment importante pour nourrir une famille, aussi appelée tenure (c’est le mot à connaître en cinquième).
Condamine et ansange désignent, en Bourgogne, une terre de la réserve du seigneur.

Une requête paysanne pour la suppression d’un four banal à la fin du Moyen – Age

J’explique chaque année aux élèves de cinquième la lourdeur des taxes et des corvées incombant aux paysans résidant dans une seigneurie au Moyen – Âge, et notamment les banalités consistant en l’obligation pour les paysans d’utiliser les infrastructures seigneuriales (four, moulin, pressoir) moyennant finance ou prélèvement en nature. Voici un document intéressant dans lequel des paysans argumentaient pour la fin du four banal de leur seigneurie.

« Les habitans de Villeneusve ont remontré aux officiers de monseigneur [le comte de Dammartin] que a l’occasion du four bannier dud. lieu de Villeneufve sont advenus et adviennent chacun jour plusieurs inconvenians, partes et dommages a eulx et a lad. ville en plusieurs manieres.
Primo quant il leur est necessité de cuire pain ou patisserie, estomnent que leurs femmes et familles laissent et abandonnent leurs hostelz et maison par long espasse de temps et sont en grant dangier mesme en saison d’iver de porter et rapporter parmy la ville leur paste, pain et patisserie ensemble le fouage pour chauffer led. four. […]
Item que a ceste cause, plusieurs mesnaigiers et gens de bien par cy devant ont delaissé et delaissent a eulx retraire heberger plusieurs masures en ruyne et inhabitees qui se pourroient refaire et rediffier et se pourroit led. lieu remparer et repopuler se ce n’estoit led. four bannier qui seroit le bien, l’onneur et prouffit de lad. seigneurie. »
« Item que a ceste cause, plusieurs mesnaigiers et gens de bien par cy devant ont delaissé et delaissent a eulx retraire heberger plusieurs masures en ruyne et inhabitees qui se pourroient refaire et rediffier et se pourroit led. lieu remparer et repopuler se ce n’estoit led. four bannier qui seroit le bien, l’onneur et prouffit de lad. seigneurie.
Sy supplient et requierent lesd. habitans a mons. [le comte] que, ayant consideration et regart aux choses dessusd., il veulle souffrir et permectre ausd. supplians de faire faire des fours en leurs maisons et cuyre a iceulx doresenavant a tousjours perpetuellement ainsy et semblablement comme en plusieurs autres villes, vilages et seigneuries. En quoy faisant lesd. suplians seroient contemps et d’acort de rendre et paier par chacun an a mondseigneur a sa recepte dud. Villeneuve, c’est assavoir chacun feu et mesnage deux solz parisis le jour Saint Jean-Baptiste et ung chapon le landemain de Noel, lesquelz deux solz parisis et chapon seront executés sur les biens desd. habitans pour toute charge et redevance en quoy lesd. habitans pevent et pourroient estre tenus a cause dud four bannier. […] »
Requête des habitants de Villeneuve-sous-Dammartin pour la suppression du four banal, fin du XVe siècle.

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Voici la photographie d’un four banal normand du XVIIe siècle, dans le hameau de Saint- Lambert. En 1773, la famille de Bricqueville échange avec l’évêque de Bayeux la seigneurie de Saint Lambert. L’évêque demande à son architecte de faire un état des lieux de ses nouvelles propriétés. En voici un extrait : « ferme de st Lambert, maison de la ferme composé de 3 corps de bâtiments et un colombier, un autre petit voutté servant d’ecurie, maison manable, en retour une écurie, charterie, un édifice estime pour 2 fours de 15 sur 15 pieds en pan coupé, sans four le tout voutté, boulangerie, et au bout de la maison un petit bâtiment tombé en vestuté. Fait en l’année 1777 »
Ce bâtiment est un four banal de seigneurie de construction hexagonale de 4,50 x 4,50 m, avec deux fours manquants à pan coupé, le tout voûté et entièrement fait en pierre.