Catégorie : Julien Gracq

Une définition de la poésie par Gracq (toujours dans Noeuds de vie)

« Le mal essentiel, de l’homme, est l’abstraction ou séparation. Séparation par le temps irréversible, par la distance infranchissable, réclusion dans la cellule étanche de la conscience individuelle. le but de la poésie est de porter remède à la racine du mal. Elle est la préfiguration par les signes du monde (sans doute monde d’après la mort) où tout est ensemble. Sa tâche essentielle est donc de mettre en contact immédiat les séries matérielles et mentales les plus éloignées, et de préférence les plus incompatibles, non seulement aux yeux du bons sens vulgaire, mais à la lumière réfléchie de la dure expérience vitale.
Cette tâche est remplie par l’image, dont le fonctionnement parfait (ne pas oublier que l’imagination n’est une fonction vitale au même titre que la respiration (c’est elle qui rend l’air respirable)) se présente ainsi de façon constante comme un court-circuit. Il ne suffit pas de dire avec Reverdy « Plus les deux temps mis en contact sont éloignés dans la réalité, plus l’image est belle » : il n’y a en fait image, et poésie, qu’à partir du moment où l’on s’aventure au-delà du réseau des coordonnées construit par les sens ou par la mentalité logique asservie aux fins pratiques.
En termes hégéliens, la poésie est la revendication permanente, a sein de l’existence, tourmentée parce qu’abstraite, de la quiétude absorbante et de la félicité totalitaire du concret.
Poésie pure : serait l’état mental pour lequel tous substantifs sans exception se trouveraient unis par l’indicatif présent du verbe être (ex : Charles Quint est une horloge) et du verbe faire (ex : l’électricité fait la sieste).
Une telle définition suffit certes d’emblée à établir la valeur poétique absolue du rêve par rapport à la vie « réelle ». elle manque à résoudre cette grave question, qui est la question par excellence en matière de poésie pratique : pourquoi l’esprit reconnaît-il immédiatement comme « poétique » et légitime-t-il seulement un petit nombre de ces écarts faits par-dessus les frontières logiques, – tandis qu’il en rejette comme sans valeur la majorité ? Pourquoi « Été, roche d’air pur » est-ce poétique – et « Mon âme est une infante en robe de parade » apoétique ? »

Qu’en penses – tu Barbara ?

Lectures de Gracq

J’avance doucement dans la lecture de Noeuds de vie, à la fois pour retarder le moment où je l’aurai lu, mais aussi par manque de temps. Si je retrouve souvent la prose extraordinaire de Julien Gracq dans ces lignes rédigées apparement dans les années 70 et 80 surtout, il m’apparait aussi que ce personnage souffrait du syndrome du « vieux con » comme dans ces extraits consacrés à la Suisse et aux Anglais :
« Naitre en Suisse : tous les souvenirs d’enfance sont des cartes postales. L’enracinement se fait dans un jardin public : variété imprévue pour Barrès. Sous l’écrasante superstructure touristique, la substance nationale a quasi disparu, tout ici se consacre au transit ponctionné. Qu’advient-il de la relation des indigènes avec leur bourgade, leur milieu, leur paysage, quand le rapport numérique des sédentaires aux visiteurs tombe comme ici au-dessous d’un certain seuil critique ? leur naît-il une âme saison saisonnière ? Une inquiétude fondamentale touchant à leur propre identité, semble se traduire dans le parti-pris terrien exaspéré des écrivains suisses (le vigneron, l’artisan, le villageois de Ramuz, efforts touchants pour rendre au village helvétique une substance, en faire autre chose qu’une enseigne parodique de la brocante de bon ton). L’écrivain wallon ne se sent jamais, au pire, qu’un Français un peu patoisant, marginal. mais il y a chez le Suisse romand le sentiment d’une résidualité maudite : plus rien que le dépôt qui reste au fond d’un vase dont n change le liquide jour après jour.
Pays sans aristocratie, sans château, sans noeuds de force, et qui semble fuir par toutes ses frontières. Une forte institution militaire aurait pu lui donner l’armature qui lui manque. La Suisse pouvait se faire le château fort inviolable de l’Europe et s’en instituer la garnison et la sentinelle : elle a loué ses lansquenets à toutes les monarchies du continent, et, de cette Europe, elle a préféré devenir le coffre-fort. »
(…)
« Il y a bien des étrangetés dans ce dernier tiers de siècle auxquelles je m’habitue mal, mais une de ses étrangetés capitales est d’avoir vu l’Angleterre, la fière Albion de mon enfance, qui était encore celle de Jules Verne et de Kipling, et comme l’étalon-or inaltérable de la Puissance – éclaboussant de rouge sur le planisphère les cinq continents, paissant par les cinq océans ses troupeaux de cuirassés, estampillant partout la finance du monde de son £ barré comme un chèque – comme autrefois l’Europe l’Empereur de son N majuscule – devenir cette lette hypothéquée, miteuse et banqueroutière, et Philéas Fogg avoir pour petits-fils ces clochards chevelus qui pique-niquent dans tous les fossés des routes d’Europe, et dont l’hôtel refuse les banknotes, comme s’il lui tendaient du papier hygiénique. »

Heureusement, je retrouve dans ce patchwork de textes quelques perles :
« Nul doute que les théologiens, comme on le remarque souvent, aient réponse à tout : l’ennui, c’est qu’ils n’arrivent pas à susciter en moi des questions. »
(…)
« Ce matin, au chaud dans mon lit, douillettement pelotonné, fort bien réveillé, en ce sens ue je prends parfaitement conscience de ma position, de l’heure, de la qualité du jour, de la rumeur de la rue, de tous les objets qui m’entourent, je songe que je devrais raisonnablement me lever, mais cette idée rôde inerte et nul mouvement préparatoire ne l’accompagne : un tégument plus fin que celui qui double la coque de l’oeuf m’ensache et m’isole – pour un instant, merveilleusement – non du monde de la lumière, des couleurs, du temps, du bruit, mais du tableau de bord de la volition ; l’embrayage du corps sur l’esprit, qui va donner le signal du début de la journée, hésite et patine, et tarde un moment encore à se mettre en place. »
(…)
« Il fait un jour de fin d’hiver clair et froid, de ce bleu métallique et luisant de zinc neuf qu’on voit au ciel des dernières gelées quand les jours allongent ; la sécheresse de ce froid est tonique et exhilarante. L’envie brusque m’a traversé, je ne sais pourquoi, d’être transporté aux pointes de Bretagne, dans le fleuve de vent acide, corrugant, qui décape les petites maisons blanches, sur la côte salives et fouettée, vers la mer qui dans chaque échancrure grumelle et monte comme la neige des oeufs battus.Là où les soleils du matin, que j’y ai adorés, sont plus neufs, plus blancs, plus crayeux qu’ailleurs ; au pays du monde rajeuni, parce qu’il semble sortir à chaque aube de l’écume. »

Gracq à propos du Seigneur des anneaux

Un livre de Tolkien dans la bibliothèque de Gracq conservée dans sa maison.

« Le Seigneur des anneaux de Tolkien, est la seule fiction que je connaisse qui semble née non pas en marge, comme il arrive, mais dans l’mission complète des religions en vigueur et en exercice. Ce qui s’y affronte, ce sont des Pouvoirs et non des Valeurs; non pas Bine et Mal, mais Pouvoirs Blancs et Pouvoirs Noirs. C’est par là surtout que se montre subtilement dépaysant cet étrange et inclassable ouvrage, qui tient de la chanson de geste et du conte de fées, avec par instants un clin d’oeil appuyé vers Lewis Carroll, et même une touche de populisme agricole. Il n’est pas marginal par rapport au christianisme, il est avant : les grandes religions n’ont pas encore marqué le monde d’Occident : le monde du livre régi par des puissances magiques hiérarchisées ignore le sacré et connaît à peine le surnaturel, tant celui-ci s’imbrique étroitement au réel – il a des contrepoisons et des contre-envoûtements, mais pas de rites de purification, des répertoires de pratiques, mais pas de cérémonial, et cette régression vers un climat de l’âme immémorial lui donne une cohésion qui triomphe en fin de compte des pires disparates comme des pires invraisemblances.
La lecture d’un tel livre met à nu l’une des composantes les plus rarement rencontrées dans un chef-d’oeuvre : la réalisation soudaine et achevée d’une possibilité jusque-là complètement insoupçonnée. Rien – ou presque rien – ici que des matériaux de rebut, aucun qui satisfasse aux normes littéraires officielles, comme si on construisait une maison avec les ressources d’une décharge, – et on y vit, plus fraîchement, plus sainement, plus joyeusement que dans toutes les résidences romanesques à architectes et permis de construire. Le plaisir que donne Tolkien est d’abord un plaisir d’affranchissement : la terre est neuve, la page est vierge, rien n’a encore été dit, la pure ivresse d’inventer se donne carrière : à bride abattue, en avant !
Quel amusement de penser qu’un surgissement aussi insolent du tout autre en littérature, d’Alice au pays des merveilles au Seigneur des anneaux, ait élu domicile chez de vieux dons britanniques blanchis sous le harnais, au somment d’un tchin universitaire digne du mandarinat chinois! En France, passé trente ans, les écluses ne se rouvrent plus pour laisser passage aux eaux printanières, sinon sous la forme douce-amère du souvenir. »

(Noeuds de vie, Julien Gracq, Editions Corti, 2021, pages 120 à 122)

Deux inédits de Gracq que j’avais ratés !

Lors de la dispersion de la collection de la société Aristophil à l’hôtel Drouot, à Paris, et en juin 2018, on a découvert l’existence d’un cahier manuscrit inédit de 138 pages, intitulé Partnership, signé Louis Poirier. Il s’agit d’un texte autobiographique dans lequel Julien Gracq, alors âgé de vingt et un ans, raconte une rencontre amoureuse, malheureuse, avec une étudiante de La Sorbonne. Le texte raconte une année de la vie d’un jeune étudiant de 1931 dont le quotidien est rythmé par les manœuvres qu’il élabore pour se trouver en présence de l’aimée et obtenir un regard d’abord, puis de brèves conversations avec d’autres étudiants, et à de rares moments des discussions en tête à tête. Parce qu’on ne quitte pas la bibliothèque et les salles de cours de la Sorbonne, les rues du quartier ou les deux jardins attenants, le texte vire au huis clos, à la répétition, au ressassement… L’ennui n’est pas très loin.
Selon l’expert de la vente à Drouot, Gracq aurait donné ce cahier à une amie, qui l’aurait transmis à sa nièce ; celle-ci l’aurait vendu à un éditeur qui à son tour l’a vendu à la société Aristophil. La date de 1931 aurait été donnée directement par Gracq, interrogé à ce sujet par l’éditeur.
L’État, la BnF et les bibliothèques publiques ne se déclarant pas intéressée, la région des Pays de la Loire s’est portée acquéreur du manuscrit, estimé à 80 000 €. L’État a toutefois exprimé son intérêt pour ce texte en accordant une aide importante à la région, à hauteur de 50 % du coût total de 93 600 €.
Pour des raisons de conservation, le document inédit est déposé à bibliothèque municipale d’Angers, qui possède un riche fonds de patrimoine écrit, et non à la maison de Julien Gracq.
Partnership est un document important pour comprendre Gracq et son oeuvre puisqu’il tient à la fois du témoignage et de l’exercice d’écriture, six ans avant la parution d’Au château d’Argol, première oeuvre revendiquée par l’auteur.
Conformément au souhait de Gracq, la publication de ce cahier reste pour le moment impossible. Dans le testament qu’il a rédigé en 2000, il est en effet indiqué explicitement que tout texte inédit ne pourra être publié qu’à partir de vingt ans après sa mort, soit en 2027.

D’après un article du site En attendant Nadeau.

A paraître en janvier 2021, chez José Corti évidemment, Noeuds de vie est un recueil de textes non publiés de Julien Gracq, rassemblés par son éditrice en Pléiade. Ces textes portent sur l’histoire, les écrivains, les paysages, l’accélération du temps, la détérioration de la nature, le passage des saisons, les jardins potagers, la vieillesse, le bonheur de flâner et celui de lire.

Descendre la Loire

C’est le titre de l’article que Pierre Assouline consacre à ce livre qui a attiré le lecteur de Gracq que je suis, bien sûr. Si à la lecture de l’article, j’ai compris que cet ouvrage n’avait pas grand-chose à voir avec mon auteur favori, il m’a tout de même donné envie et la lecture des premières pages à confirmé cela.
En passant, je cite la fin de l’article de Pierre Assouline, parce que je trouve qu’il décrit magnifiquement l’acte de lire :
« A qui se destine ce genre de livre qui ne relève d’aucun genre ? Si c’est à tout le monde, c’est à personne. Ou n’importe qui. La réponse, je l’ai trouvée finalement dans un autre livre tout récemment disparu aussitôt que paru. Dans La fin de Bartleby (147 pages, 16 euros, fario), Thierry Bouchard prend prétexte de la destinée comique et tragique du fameux personnage d’Herman Melville pour s’interroger non plus sur le rendu fameux « I would prefer not to » (mais il le fait utilement sur les diverses traductions du titre Bartleby the Scrivener : le scribe, l’écrivain, le copiste, le commis aux écritures, le greffier, le copiste de pièces juridiques…) que sur ce que l’écriture exige de renoncement au monde. En filigrane, c’est une véritable réflexion sur le devenir d’un certain type de littérature, de passion pour ce qu’elle représentait jusqu’à présent et qui est peut-être en train de disparaître comme l’écrivain B. de son si fin récit. Tout tourne autour d’une expression qui revient à de nombreuses reprises :

« La communauté des lecteurs pénétrants ».

Surtout pas une élite, ou un microcosme qui se donnerait pour tel. J’y vois ceux qui sont prêts à s’offrir le luxe suprême de prendre le temps d’entrer dans un livre toutes affaires cessantes, de s’envelopper de son écriture, de goûter, de savourer, de comprendre, d’insister, de creuser et creuser sans fin sans rien attendre d’autre en retour que l’empreinte, légère mais durable, d’un supplément d’âme. Ils ne sont peut-être pas plus de deux mille en langue française, estimation basse. Sans employer la même expression, Philip Roth m’avait dit lors d’une conversation à l’époque de Pastorale américaine qu’il s’adressait à des lecteurs non pas profonds mais « attentifs et concentrés », capables de lire deux à trois heures par nuit trois nuits par semaine au moins et de tout mettre de côté pour lire un livre, de rentrer chez eux pour ça, de ne pas faire dix autres choses pendant qu’ils lisent au motif que la lecture sérieuse est une activité secrète et solitaire ; il ajoutait qu’ils étaient moins de cent mille dans tous les Etats-Unis. Quel que soit son nombre et sa qualité réels ou supposés, cette communauté de lecteurs pénétrants, c’est pour elle qu’Intervalles de Loire a été écrit- et pour tous ceux qui voudront s’y joindre. »

L’article de Pierre Assouline m’a aussi remis en mémoire le livre Remonter la Marne, de Jean – Paul Kauffmann, qui m’avait attiré à sa sortie, mais que j’avais laissé passer. La réouverture des librairies sera l’occasion d’acquérir ces deux pérégrinations autour de cours d’eau et sans doute de relire Les Eaux étroites.

Un balcon en forêt en DVD

Peu connu, le film, co­-produit par Antenne 2 est sorti brièvement en salle avant sa diffusion télévi­sée en 1979. Son réalisateur, Michel Mitrani, fut le défenseur d’une télévision exi­geante, portant les grands textes à la connaissance du public (il adapta Beckett, Sartre, Duras ou Ionesco). Un balcon en forêt témoigne de cette exigence, donnant corps au texte de Julien Gracq, réputé difficile et aride, car fondé sur l’attente et l’incertitude durant la « drôle de guerre ». Un balcon en forêt considère en effet la guerre sous son jour le plus aberrant, celui de l’inaction, du désœuvrement, du vide avec le perpétuel ajournement du combat, l’invisi­bilité d’un ennemi dont on vient même à douter.