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«Il y a beaucoup de confusion chez les intellectuels»

Couverture de L_Obs

C’est par ces mots un peu courts et suffisants que le président de la République a répondu aux différents articles écrits dans le magazine L’Obs  à propos de la politique du gouvernement en matière d’immigration. J’ai lu ces articles et je n’y ai pas vu de confusion dans le texte de Patrick Boucheron ou celui de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

« La formule célèbre de M. Rocard, sur « la France [qui] ne peut pas accueillir toute la misère du monde » – formule reprise récemment par M. Macron, pour justifier une politique de grande fermeté à l’égard des migrants économiques – est d’abord un total non-sens, si l’on pense à la proportion de réfugiés que comptent de petits pays comme le Liban ou la Jordanie. C’est surtout un déni d’humanité insupportable.
Comment peut-on faire le tri ? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes ?
Comment faire la différence entre les demandeurs d’asile au titre du danger qu’ils encourent dans leur pays, et ceux qui fuient leur pays pour des raisons économiques ? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran ? Est-ce que ces tyrans, que la France a souvent soutenus, encensés, qu’elle a choyés et auxquels elle a généreusement ouvert ses frontières lorsqu’un coup d’État les jetait à bas, est-ce que ce ne sont pas ceux-là justement qui menacent la vie de leurs concitoyens les plus pauvres ? Est-ce que la France n’a pas une responsabilité dans le système dont elle a profité longtemps, et dont elle profite encore ?
On parle de budget, de limites dans le partage. Sans doute, mais où est le partage quand un pays extrêmement prospère, qui bénéficie d’une avance remarquable dans toutes les techniques, d’un climat modéré, d’une paix sociale admirable, refuse de sacrifier un peu de son pactole pour permettre à ceux qui en ont besoin de se ressourcer, de reprendre leurs forces, de préparer un avenir à leurs enfants, de panser leurs plaies, de retrouver l’espoir ?
Comment comparer les destins, dire que ceux-ci sont respectables et que ceux-là ne valent rien ? Comment laisser entendre que ces gens qui se jettent sur les routes, traversent les déserts, s’embarquent sur des radeaux au risque de leur vie, ou franchissent les montagnes en hiver, vêtus seulement de leurs habits de pays chauds, comment laisser croire que ces gens ont un choix ? Comment ne pas comprendre que la route qu’ils ont prise est un déchirement, qu’ils laissent derrière eux tout ce qui est cher à tout humain, le pays natal, les ancêtres, parfois les enfants trop jeunes pour partir ?
Il n’est pas question ici de sentimentalisme, ni d’apitoiement facile. Regardons-les, ces migrants, sur le pont des navires, couchés sur le sol, brûlés par le soleil, desséchés par la soif et la faim, regardons-les. Ils ne nous sont pas étrangers. Ils ne sont pas des envahisseurs. Ils sont nos semblables, ils sont notre famille.
J’ai été l’un d’eux jadis, quand ma mère nous a emmenés mon frère et moi traverser la France, en compagnie de mes grands- parents maternels, pour fuir la guerre. Nous n’étions pas des demandeurs d’asile : il n’y avait pas d’asile. Nous cherchions un endroit où survivre. Nous ne savions pas si la guerre que nous fuyions allait durer dix ans, vingt ans, ou cent ans. La pauvreté et la faim sont des états de guerre. Ceux qui les fuient ne sont pas des réfugiés, ni des demandeurs d’asile. Ils sont des fugitifs.
La politique est un monstre froid : elle agit en suivant des lois et des instructions qui ne tiennent pas compte du sentiment humain. S’il est avéré que pour faire déguerpir les migrants qui dorment sous une bâche par six degrés au-dessus de zéro les milices crèvent leurs tentes ; s’il est avéré que l’on rafle les pauvres dans les rues, en séparant les familles, et qu’on les enferme avant de les expédier par avion dans leur pays supposé, s’il est avéré qu’on pourchasse les misérables comme s’ils étaient des chiens errants. Eh bien, cela est dégueulasse, il n’y a pas d’autre mot.
Soyons clairs et pragmatiques, puisque c’est le mot d’ordre – et que les discours pleins de pathos n’ont pas d’autre effet que de nuire à la cause qu’ils prétendent servir. C’est le merveilleux de notre monde contemporain que d’être uni par la communication, le savoir, la reconnaissance de l’autre. Mais prenons garde : cette merveille est fragile, elle peut nous apparaître non comme un devoir, mais comme un privilège. Prenons garde à ne pas dresser autour de nous des frontières mentales encore plus injustes que les frontières politiques. A ne pas nous habituer justement à « toute la misère du monde » comme si nous vivions sur une sorte d’île parfaite, inaccessible, et que nous puissions regarder de loin, d’un regard cruel d’entomologiste, les habitants des rivages désolés se
débattre et s’étouffer dans leur malheur. Prenons garde à ne pas devenir sourds et aveugles à cette misère, et nous réfugier dans l’illusoire protection de nos armées, de nos juges et de nos législateurs. S’il n’est pas question de partage, et d’humanisme, qu’il soit question de stratégie. Les empires fondés sur l’injustice, sur l’esclavage, sur le mépris n’ont jamais survécu. Ils se sont écroulés de l’intérieur, parce qu’ils étaient corrompus.
Il est encore temps d’agir. Cela n’est pas si compliqué : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d’agir sous l’impression de la menace. Le partage n’est pas seulement l’accueil : c’est aussi la préparation de l’avenir, c’est-à-dire le soutien et le changement. Que l’invraisemblable budget qui sert à alimenter la machine de guerre à travers le monde accorde une part, une miette seulement, pour aider les citoyens des pays en détresse, pour l’eau potable, l’éducation, la médecine, la création d’entreprise, l’équilibre – la justice. »

Jean-Marie Gustave Le Clézio.

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Un homme effrayant

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Voici le contenu de deux messages postés sur Twitter par le président des Etats – Unis…

« Actually, throughout my life, my two greatest assets have been mental stability and being, like, really smart. (…) I went from VERY successful businessman, to top T.V. Star….. to President of the United States (on my first try). I think that would qualify as not smart, but genius….and a very stable genius at that ! »
Ce que l’on peut traduire par :
« En réalité, tout au long de ma vie, mes deux plus grands atouts ont été la stabilité mentale et le fait d’être, disons, très intelligent.(…) J’ai été un homme d’affaires TRÈS prospère, puis l’une des plus grandes stars de la télévision… puis le président des Etats-Unis (du premier coup). Je pense qu’on peut considérer que ce n’est pas intelligent, mais génial… et un génie très équilibré avec ça !« 

Je crois vraiment qu’il faudrait légiférer pour interdire Twitter aux hommes et femmes politiques !

Georges Duby et la Sept

Dans mes recherches autour du film L’An Mil, j’ai découvert que Georges Duby avait  participé à la création et la gestion de l’embryon de ce que sera la chaîne de télévision Arte, à sa création le 27 février 1986 sous le nom La Sept et jusqu’en 1993. L’acronyme de la SEPT signifiait « Société d’Édition de Programmes de Télévision », sigle prêt, le moment venu, à se transformer en « Société Européenne de Programmes de télévision ». En effet, à son lancement la « chaîne » n’avait pas de canal à sa disposition. Il s’agissait donc dans un premier temps de concevoir les programmes, de les coproduire et de se comporter comme une société d’édition. La Sept fut dotée au départ d’un budget de 300 millions de francs prélevé sur la TVA payée sur la redevance télé.
Les statuts de la sept se présentaient sous la forme d’une société à Conseil de surveillance et Directoire, comme cela se pratiquait dans le monde de l’édition et de la presse. La nouvelle société était bâtie comme une filiale commune de FR3, l’INA, Radio France et l’État, pour une participation de 25% chacun. Le Conseil de surveillance fut présidé par Georges Duby entre 1986 et 1993, date à laquelle il fut nommé président d’honneur de la chaîne jusqu’à sa mort en 1996.
Comme société d’édition, l’ambition de la sept fut surtout de développer de nouvelles formes de captation de spectacles, de créer des magazines culturels européens, de soutenir le cinéma indépendant et de développer le documentaire de création.
Voici comment Jean-Michel Meurice, un peintre et réalisateur, raconte la naissance de la chaîne et le rôle de Duby dans un article de la revue Télévision, éditée par le CNRS (et que vous retrouverez en intégralité ici) :
« Et, si je fixe bien mes souvenirs, la vraie source, la naissance c’est au cours d’un dîner, chez Georges Duby, à la fin de l’hiver de1985. C’est là que l’utopie d’une chaîne culturelle, est née. Duby tenait, ce soir-là, à me faire rencontrer Pierre Bourdieu, lequel venait lui-même d’entrer au Collège de France. Je connaissais Duby, rencontré la première fois chez Pierre Soulages, depuis une quinzaine d’années, et très vite cette nouvelle amitié s’était nourrie d’une même passion pour l’art. Ses amis les plus proches étaient d’ailleurs des peintres. Un autre sujet nous rapprochait : l’usage humaniste des médias modernes pour offrir à un plus large public l’art de penser. Lui-même avait suivi avec intérêt l’adaptation de son oeuvre scientifique pour un public élargi, et notamment celle de son Guillaume le Maréchal en BD. Le Temps des Cathédrales avait fait l’objet d’une grande série documentaire produite avec succès pour la télévision, et Serge July écrivait d’après Bouvines le scénario d’un film dans lequel Gérard Depardieu allait interpréter le personnage de Philippe Auguste. Il avait encouragé mes efforts pour créer des magazines culturels à Antenne 2 où j’avais été l’un des premiers lâchés de la course à l’audience et dont j’avais fini par démissionner. Depuis, j’animais un petit groupe d’auteurs parmi lesquels Jean-Marie Drot, Pierre Dumayet, Daniel Karlin, Charles Brabant, et Michel Anthonioz préoccupé par la dégradation du service public et qui cherchait comment en préserver la valeur essentielle. Duby le savait et nous en parlions souvent. Il savait aussi que Bourdieu terminait la rédaction d’un rapport pour l’éducation de l’avenir demandé au Collège de France par François Mitterrand, et qu’il y avait dédié tout un chapitre sur le bon usage de la télévision comme outil éducatif. Ils en avaient parlé. Nous en avons parlé. Nos analyses se rejoignaient et nous convînmes ce soir-là d’y travailler ensemble.« 

Le 14 mars 1989, La Sept devint la « Société européenne de programmes de télévision » et changea de statut pour devenir diffuseur en plus de producteur de programmes. En avril, elle reçoit l’autorisation du CSA d’émettre sur un canal du satellite TDF 1, et commence la diffusion le 30 mai 1989. La chaîne passe des accords pour que son signal soit repris sur les réseaux câblés européens et sur les réseaux hertziens d’Europe de l’Est2. En France, Jérôme Clément, président de La Sept, obtint que ses programmes soient repris le samedi après-midi sur FR3 à partir du 3 février 1990.
Le 2 octobre 1990, un traité interétatique entre la France et L’Allemagne établit les fondements d’une chaîne culturelle européenne et le 30 avril 1991, la chaîne Arte, pour « Association relative à la télévision européenne », est créée, composée de deux pôles : la Sept en France et Arte Deutschland TV GmbH en Allemagne.
Depuis, la Sept a perdu son rôle de diffuseur et est redevenue une société d’édition de programmes de télévision intégrée dans Arte.