Catégorie : Marcel Conche

(Re)lecture de Conche

En attendant de lire le tome V de son Journal étrange, j’ai relu le tome IV ainsi que le recueil Analyse de l’amour et autre sujets.

J’aime beaucoup la pensée de Marcel Conche et il me semble un philosophe accessible au non – philosophe que je suis. Son explication de la non – existence de Dieu par la souffrance des enfants est séduisante et ses propos sur l’amour éclairants.

Voici quelques extraits :
– sur la politique :
« L’homme d’aujourd’hui n’a pas le temps de laisser les sentiments lentement croître. La décision devance l’âme, de sorte que l’homme n’est plus que volonté claire, sans âme. »
– sur le devoir :
« Dans les actions faites par devoir, il y a aussi des degrés nombreux, depuis les devoirs moraux inconditionnels jusqu’au devoir éthique de politesse, en passant par les devoirs conditionnels liés au métier, à la situation. »
« Vous devez être droit, et juste, et pur, et généreux, et calme, et cependant nul ne vous en saura gré, jamais. C’est cela, la morale. »
– sur le civisme et la civilité :
« La civilité n’est pas le civisme(de civis, citoyen).(…) le civisme du citoyen qui se regarde comme membre de l’Etat, qui se laisse conduire par les lois, et conspire avec elle au bien public »(…). L’incivisme est une faute envers l’Etat ou la patrie, l’incivilité est une faute envers l’homme. (…° Etre civil, c’est ne pas refuser d’accorder à autrui son honneur et sa dignité d’être humain ; c’est le contraire du mépris des autres, dit La Bruyère. »

Cependant, Conche est parfois désuet. En se voulant hors du temps, il est parfois d’un autre temps. Ses propos sur les femmes, parfois, peuvent paraitre misogynes.
Au chapitre XXIV de son journal, on peut lire aussi ces propos sur l’antisémitisme :
« Aujourd’hui, alors que l’on sait, que tout le monde sait ce qu’être « antisémite » peut vouloir dire, il me semble que l’antisémitisme n’est, au pire, qu’un relent du passé : les jeunes générations (sauf cas très particuliers) en sont exemptes, et l’idée qu’il est très répandu est largement un mythe ».

Comment un homme aussi éclairé peut-il écrire une telle contre-vérité ? Je crois que Marcel Conche ne connait pas toute la France ou du moins toutes ses composantes. Son métier de professeur ne l’a pas amené au contact des jeunes des banlieues, de la jeunesse  peu pensantes par elle-même qui peuple nos collège et nos lycées.

Je retrouve en le lisant le plaisir que j’ai à lire Gracq : une écriture lente et précieuse et les propos d’un homme plus proche du XIXe siècle que du XXIe.
Il y a dans Analyse de l’amour deux exposés qui m’ont plu : celui qui donne son titre au recueil dans lequel Conche décrit si bien l’amour vrai (de la page 6 à 12 notamment) même si je n’adhère pas au troisième côté (la volonté) et celui qui développe ce que la philosophie grecque doit à Homère. Ce texte m’a donné envie de lire un autre texte de Conche, ses Essais sur Homère.

Le dernier tome du journal de Conche

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Je vais sans doute acheter le cinquième tome du journal de Marcel Conche malgré son tire peu accrocheur.. J’ai acheté à nouveau son petit livre sur l’amour, De l’amour, pensées trouvées dans un vieux cahier de dessin, que j’ai mystérieusement égaré !

Un nouveau livre

C’est le premier à rejoindre ma bibliothèque essentielle. Il s’agit du quatrième tome du Journal étrange de Conche, paru aux éditions Encre marine, et dont, comme pour les livres de Gracq, les pages sont à découper.
Et le plus important, ce livre m’a été offert par une amie très chère.

Et si Conche…

Je ne peux pas m’empêcher d’être un peu déçu par le premier volume du Journal étrange de Marcel Conche. Il est un penseur et un écrivain extraordinaire, cela je le sais. Il joue déjà un grand rôle dans mon évolution psychologique et intellectuelle, mais ce premier tome laisse entrevoir un personnage qui ne réfléchit pas toujours jusqu’au bout….
Certains de ses « Et si » laissent transparaitre des préjugés décevants, parfois gênants. Je suis le premier à dire qu’il faut reconnaître et affirmer sa propre valeur, mais il cède parfois à la vanité.
Il reste évidemment quelques bons passages, et ce premier « Et si » qui m’a tant secoué. Je pense que je ne vais pas tarder à me procurer le second volume du journal et que je vais bientôt lire un autre livre de lui…

Et si Conche n’avait pas écrit ? Et si je ne l’avais pas lu ?

Absence

J’ai longtemps hésité à publier ce texte, toute la journée en fait. Mais je crois qu’il le faut. Je l’ai écrit, je l’ai pensé, je le pense encore. Je sais, j’espère, que mes proches comprendront.

Il y a des lectures difficiles… Je ne m’attendais pas à cela en ouvrant le premier tome du Journal étrange, ce matin. Le premier « et si » évoqué étant « Si ma mère eût vécu »…

La mère de Marcel Conche est morte à sa naissance et il se demande donc dans ce chapitre ce qu’aurait pu être sa vie avec elle. Il n’y parvient pas vraiment, ni même d’ailleurs à imaginer autrement ce père « lointain, sévère olympien », qui n’aurait pas été transformé par la mort de l’être aimé.

Mon histoire n’a pas grand chose à voir avec celle de Conche, ma mère est morte alors que j’avais 22 ans. Et pourtant ce texte m’a parlé.

(…) « toute ma vie en eût été changée.
J’aurais été différent. En quoi ? Jusqu’à quel point ?
(…) J’ai toujours eu le sentiment qu’il me manquait quelque chose, sans pouvoir dire quoi. »

Et, en ne citant plus, mais en plagiant, j’ai découvert une vérité (elle m’est plutôt « tombée dessus » ce matin) :

Si ma mère eût vécu, j’aurais été un père très différent – un père heureux -.

Montaigne, Heidegger, Auschwitz et Hiroshima

Dans l’un des chapitres consacrés à Heidegger, Marcel Conche revient sur sa conception du rôle de la philosophie.

« La philosophie est recherche de la vérité. Mais il lui est essentiel de ne pas aboutir à ce qu’elle a visé : le philosophe n’atteint pas la vérité, mais seulement sa vérité. (…) Autrement dit, les « vérités » philosophiques sont différentes parce que les philosophes vivent dans des mondes différents. Une grande philosophie est nécessairement en accord essentiel avec le monde du philosophe. Un professeur de philosophie d’aujourd’hui – qui n’est pas à proprement parler, un philosophe – , peut se dire « thomiste », « kantien », « hégélien », etc. En ce cas, vivant dans un certain monde, le nôtre, celui où il y eut Auschwitz et Hiroshima, il pense comme s’il vivait dans un autre, et donc dans l’abstraction à l’égard du propre de son monde. »

Puis il explique pourquoi la philosophie d’Heidegger introduisit une rupture dans la pensée :

« Il est en phase avec ce monde, ce qui n’est le cas, alors, d’aucune autre philosophie, au moins d’une façon aussi intime. Lorsque Heidegger questionne, c’est la souffrance même d’un monde qui questionne en lui. Voici ce qu’écrit F. Heinemann en 1935 : « Aujourd’hui notre intellect, loin de planer librement, se trouve enfoncé avec violence dans la profondeur de l’existence. Nous posons des questions, et c’est une souffrance profonde, inconcevable, qui les pose en nous : la souffrance suscitée par la dense cohue des évènements contemporains : guerre, révolution, décomposition de la société bourgeoise et des valeurs supposées éternelles d’une culture plus de deux fois millénaire, crise du capitalisme, inflation, déflation. En nous ce qui pose les questions, c’est ce fait central, dont les évènements ci-dessus énumérés ne sont que des aspects partiels : la catastrophe de l’homme. »

Aurais-je trouvé la philosophie « pessimiste » que je recherche ? Dois-je lire Heidegger ?

Dans un autre chapitre, toujours en évoquant Heidegger, Conche cite Montaigne :

« Pourquoi prenons-nous le titre d’être, de cet instant qui n’est qu’une eloise dans le cours infini d’une nuit éternelle, et une interruption si brève de notre perpétuelle et naturelle condition ? » (Essais, II, XII, PUF, p. 526). Notre condition quasi perpétuelle : de n’être pas encore, ou de n’être plus. »

Preuves et arguments

J’ai eu l’autre jour une conversation avec une amie mathématicienne (elle n’aimera pas ce terme !) au sujet de la beauté de cette science. Elle a parlé, si je me souviens bien, de recherche de la vérité, de plaisir de la démonstration. Comme je comparais cela au plaisir de la découverte en archive, elle m’a répondu ceci qui m’a frappé : dans les textes, on découvre quelque chose qui s’y trouvait déjà, on le révèle seulement. Alors que par la démonstration, on découvre quelque chose qui n’était pas et on le fait exister.

C’est la lecture d’un passage de Conche qui m’a rappelé cette conversation :
« Mais il n’y a pas de preuve en métaphysique. Car une preuve, une démonstration ne laissent pas libre de penser autrement. (…) Le philosophe métaphysicien ne démontre pas: il argumente, et argument n’est pas preuve. Car la preuve contraint la liberté de l’esprit, alors que l’argument n’a que le poids et la force que lui consent la liberté. »

Je crois que l’on touche là une différence fondamentale entre les sciences et les sciences sociales. Lorsque je parle d’histoire à mes élèves, j’argumente et si je veux qu’il adhère à mon raisonnement, je joue parfois sur l’autorité naturelle du professeur. Lorsque cette amie développe un raisonnement mathématique, elle prouve et cette preuve doit s’imposer (je dis « doit », car nous avons tout de même affaire à des élèves, êtres illogiques s’il en est).

Penser tout haut

Ce que je trouve fascinant chez Marcel Conche, outre sa clarté d’esprit et de style, c’est sa capacité à surprendre au détour de la page. Ainsi dans le chapitre « Dieu » où je découvre ce matin ceci :

« Car si l’on n’aime pas, on ne souffre pas, mais on ne vit pas. Celui qui aime sa femme a de la joie, mais la douleur n’est pas loin : il suffit qu’elle soit mécontente, ou triste, ou souffrante, ou n’ayant plus d’amour. (…) Si la vie est douloureuse, c’est que l(on ne peut pas s’abstenir d’aimer. »

Dans quel sens prendre tout ceci ? J’ai souvent voulu ne pas éprouver de sentiments (ne pas aimer ?), était-ce pour ne pas souffrir ? Ne pas vivre ?
Je me souviens d’une conversation avec un camarade, alors que nous révisions le CAPES, chez moi, peu après la mort de ma mère. Je lui soutenais alors que j’enviais les machines, purs mécanismes, agissant par « habitude » et que c’était là mon idéal de vie. Il m’objectait le contraire, argumentant que l’homme est avant tout esprit. Il avait raison, bien sûr. Je pense comme lui aujourd’hui. L’esprit est ce qui fait l’homme. C’est sa grandeur et son malheur.

J’accorde beaucoup de place à la souffrance. Non que j’aime souffrir, mais que par elle, je sais que je vis, que j’avance. C’est pour cela, je crois, que je rejette tous les produits « stupéfiants », comme autant de moyens de nier la vie.

Mais je m’égare, continuons la lecture :

« Si l’on aime on a l’espoir, la joie, la douleur, la déception, la colère, la haine, jamais l’ennui. »

Et Dieu dans tout ça ? Il semble bien secondaire pour Conche…

Un peu de philosophie ne peut pas nuire

J’ai le sentiment que Marcel Conche devait un prof de philo assez extraordinaire, tant ses propos me semblent pédagogiques, tant il sait présenter des idées complexes de façon limpides.
A propos de la distinction entre homme et animal, par exemple :

« L’animal est pris dans le monde comme un bateau dans les glaces. L’homme est ouvert au monde : pour lui, il y a le monde.(…) L’homme est libre, car il juge, ou peut juger, en fonction des états de choses, en se laissant lui-même de côté, en faisant abstraction de soi, et donc en se fondant sur la seule vérité de la chose, sans être déterminé par ce qu’il est.(…) L’homme souffre de la souffrance animale ; l’animal ne souffre pas de la souffrance humaine. »

Ou bien la relation ente l’âme et le corps :

« On ne peut pas dire que l’homme soit composé d’une âme et d’un corps, car ce serait accordé au corps une importance égale à celle de l’âme.
C’est ce que platon a fort bien expliqué :
l’homme se sert de son corps mais n’est pas son corps, car « celui qui se sert d’une chose se distingue de la chose dont il se sert ». L’homme commande au corps. « Qu’est-ce donc que l’homme ? » Ce n’est pas le corps : il ne se donne pas des ordres à lui- même. est-ce le tout, corps et âme ?
« Socrate – Ce serait donc le tout, corps et âme, qui commanderait au corps, et c’est ceal qui serait l’homme ?
Alcibiade – Peut-être.
Socrate – Mais non vraiment ; car si l’une des deux parties ne participe pas au commandement, il est absolument impossible que ce soit le tout qui l’exerce.
Alcibiade – C’est vrai.
Socrate – Alors, puisque ni le corps, ni le tout ne sont l’homme, reste qu’ils ne soient rien, ou, s’ils sont quelque chose, il faut en conclure que l’homme, c’est l’âme »

Être malgré le Néant ?

Je conseille vraiment la lecture de l’entretien avec Marcel Conche paru dans Le Magazine Littéraire. J’aime le peu de la pensée de cet homme que l’on peut y lire et je vous en propose quelques extraits :

 » A cette époque, je suivais le précepte sartrien : »Tout anticommuniste est un chien »; j’étais proche des communistes parce que les Russes avaient payé le prix lourd pour la victoire contre les nazis : il y avait une reconnaissance pour l’URSS. Mais mon jugement, à ce moment – là, aurait bien eu besoin de Montaigne ! La puissace de rectification est venue plus tard. »
(…)
« Pour avoir un esprit équilibré et un bon jugement, il faut veiller à sa propre santé, dans la mesure où cela dépend de nous. Si la fatalité peut nous frapper, il faut éviter tout ce qui est destructeur et tout excès. Il y a deux sortes d’hygiène, l’hygiène du corps et l’hygiène de l’esprit. Il faut préserver et l’une et l’autre. L’esprit peut être maltraité par tout ce qui manque de légèreté, de pudeur et de sobriété. Garder son esprit ouvert, généreux et disponible, inspiré par la bonté à l’égard d’autrui, et considérer la vie comme un bienfait : c’est mon éthique personnelle ».
(…)
« C’est par obligation morale qu’il faut penser la finitude humaine : le temps infini amène pour les êtres le destin, donc la mort. Dans le temps « rétréci » de nos activités, nous nous donnons un certains temps pour faire ceci ou cela, nous oublions le temps immense de la nature. Si nous vivons dans le temps immense de la nature, nous ne pouvons plus croire que nous sommes un être, parce que, comme le dit Montaigne, pourquoi donner le nom d' »être » à cet instant qui n’est qu’un éclair dans le cours infini de la nuit éternelle… »