Catégorie : Entretien

Un bel exemple de langue de bois

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C’est un extrait de l’entretien accordé par le ministre de l’Education nationale au journal Le Parisien ce dimanche (c’est moi qui souligne) :

Le drapeau et «la Marseillaise» vont entrer dans les classes. C’est important de revenir aux valeurs patriotiques?
 » On a besoin de renforcer le civisme. Partout dans le monde, connaître les emblèmes de son pays est la chose la plus naturelle qui soit. Dans toute la France, a fortiori la France dite périphérique comme celle des banlieues, on constate un besoin d’adhésion à un pacte républicain puissant. Cela passe par les grands symboles de la République. »

(Ces symboles sont déjà étudiés en troisième en EMC ainsi qu’au lycée.)

Vous êtes réac, non ?
 » Pas du tout ! Je suis dans la lignée républicaine. Parler du drapeau n’est pas réac, c’est progressiste ! J’aime la France, viscéralement. Je veux que tous les enfants bénéficient de l’ascenseur social et que l’école leur transmette l’amour du pays. Pas besoin d’être de gauche ou de droite pour penser cela. »

(Ah, la fameuse école de la IIIe République si chère à nos personnalités politiques !)
(…)
Le président veut que l’antisionisme soit davantage sanctionné…
« Quand Alain Finkielkraut est traité de sale sioniste, n’est-ce pas une façon de dire sale juif ? Cela ne veut pas dire que la critique d’Israël est interdite, mais il ne faut pas que certains se cachent derrière. L’antisémitisme n’est pas la question des juifs, c’est celle de la République. C’est un combat des forces de vie contre les forces de mort. »

(J’ai beau lire et relire ce passage, je le trouve toujours insensé…)

Y a-t-il une progression de l’antisémitisme à l’école ?
« Oui, au cours des vingt-cinq dernières années. Récemment, c’est difficile de le dire. Nous le saurons dans quelques semaines quand les dispositifs que nous avons mis en place pour recenser ces actes livreront leurs premiers résultats. Mais il est vraisemblable que l’école n’échappe pas au phénomène global d’augmentation du nombre d’actes antisémites. Nous nous sommes donné les moyens offensifs de garrotter ce phénomène. »

(cela fait plus de 20 ans que ce problème est évoqué et que l’école se donne les moyens de « le garroter », d’un ministre à l’autre…)

Comment ?
« Nous avons mis en place des équipes laïcité, qui peuvent venir en appui d’un établissement. Mon message aux professeurs, c’est : vous n’êtes jamais seuls dans ce genre de situation. Nous avons aussi beaucoup de partenariats associatifs, qui nous permettent de dire que la République est claire et sereine sur ces enjeux. »

(C’est beau… Et le plus souvent faux !)

Le pouvoir des livres

Dans un entretien accordé au journal Le monde du 17 février, le chanteur Pierre Perret évoque, entre autre,  ce qui a changé sa vie :
« Je ne serais pas arrivé là si…
…Si à 14 ans, alors que j’étais au conservatoire de Toulouse, où je m’étais fourvoyé en classe de saxophone, solfège et comédie, je ne m’étais pas rendu chez un libraire. Je me sentais tellement démuni avec mon certificat d’études, je ressentais un tel vide sidéral, confronté aux textes de Shakespeare, Molière, Racine… Dans cette grande librairie, M. Labadie, le patron, m’a regardé, moi qui n’avais pas un franc dans mon froc, et il a compris. Il m’a dit : « Je vais constituer le début de votre bibliothèque.» Il m’a offert l’Histoire de Gil Blas de Santillane, d’Alain-René Lesage (1668-1747), des poésies de François de Malherbe (1555-1628)…
Au fil de mes visites, il m’enrichissait avec un bouquin. Celui qui a changé toute ma vie, c’est Entretiens avec Robert Mallet, de Paul Léautaud. Grâce à ce livre, j’ai cultivé l’esprit d’indépendance, loin de toute servitude matérielle, sociétale, familiale. La ligne directrice de ma vie, ça a été de ne rendre de comptes à personne, hormis au public, mon juge de paix. »

Souvenir et commémoration de la Grande guerre en Allemagne

(entretien avec Erich Hässler, né en 1899)

Erich Kästner, dernier soldat de l’armée impériale allemande, est mort le 1er janvier 2008, près de Cologne, à l’âge de 107 ans, dans l’indifférence presque générale. Interrogé à l’époque, le ministère allemand de la Défense n’avait par exemple rien à déclarer. Il n’y a eu aucune réaction officielle. La Fédération allemande des associations de soldats, qui représente les vétérans, n’a pas non plus conservé sa trace puisqu’aucune archive officielle sur les combattants de la Première Guerre mondiale n’existe en Allemagne.
Pourquoi cet oubli ? Le contexte de la Seconde Guerre mondiale a fait disparaître la Première Guerre mondiale. Cette dernière est incluse dans ce que les Allemands appellent la catastrophe du XXe siècle, qui a vu l’émergence et la victoire du nazisme. D’autant que la Grande Guerre a fait l’objet d’une instrumentalisation de la figure du combattant par les nazis à travers les héros des tranchées. Ils ont mis en avant le soldat de 14, notamment avec la figure d’Hitler,  ce qui a donc discrédité la mémoire des anciens combattants après 1945.

 

 

 

(série de cartes postales allemandes montrant Hitler durant la Grande guerre)

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Le 11 Novembre n’est pas commémoré en Allemagne. La date de l’armistice est peu connue de la population allemande et n’évoque pas grand-chose, si ce n’est le carnaval à Cologne, qui commence chaque 11 novembre à 11 heures.

D’après un article de France Info.

La Première guerre mondiale et le français

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Dans un entretien au Figaro, l’historienne Odile Roynette revient sur l’argot des poilus. Mais elle évoque aussi le rôle de la Première guerre mondiale dans l’unification de la langue en France dans cet extrait.

Quand la Grande Guerre éclate, les soldats venus de toute la France ne parlent pas la même langue. Le français n’était pas encore la langue de la République ?
« Il faut distinguer la langue écrite et l’oralité. L’oralité est un problème considérable pour les historiens de cette période, puisqu’ils ne disposent d’aucun enregistrement sonore, de conversations qui se seraient tenues entre soldats. Les dialectes ne s’écrivent pas, ils se parlent. S’il y a bien eu de grandes enquêtes qui ont été menées par des linguistes, comme Albert Dauzat du côté français, cette oralité reste en partie inaccessible. La conversation ordinaire devait se faire dans les dialectes des régions d’origine des soldats, aussi longtemps que le recrutement régional a subsisté au sein des unités, c’est-à-dire jusqu’en 1915 pour l’armée française. Après, il y a eu un brassage géographique beaucoup plus important . En 1914, la langue nationale est écrite. Mais elle l’est encore difficilement dans certains milieux populaires et dans certaines régions où les particularismes linguistiques demeurent importants (Bretagne, Occitanie, etc.). »

Comment faisaient donc un Alsacien, un Ch’ti ou un Marseillais pour communiquer ?
« Ils parlaient français. C’est pour cela que l’on parle de la Grande Guerre comme d’un «événement de langage». Elle a été un moment de diffusion important du français à la fois à l’écrit et à l’oral. Car, le français est la langue commune à tous. Les soldats l’ont apprise à l’école primaire puis durant leur service militaire. N’oublions pas en effet que durant la guerre, il y eut énormément de cas où il était impossible de désigner des objets, des gestes, des situations qui n’avaient pas leur équivalent dans les dialectes. On n’avait pas, par exemple en occitan, un mot pour traduire le mot «obus». Donc, les soldats jonglaient entre la langue nationale et les dialectes. »

La guerre a-t-elle été un facteur d’unification de la langue ?
« Oui. À l’écrit, c’est certain. L’écriture, la correspondance familiale s’effectuent en français. Certes, loin des normes de l’Académie française, mais la Grande Guerre a été une expérience d’écriture et de diffusion du français considérable, compte-tenu de l’intensité des échanges entre le front et l’arrière. Elle a consolidé ce processus de très longue durée de diffusion de la langue française à l’écrit et d’alphabétisation. Grâce à l’analyse de correspondances de soldats «ordinaires», par exemple de soldats issus du Midi languedocien, on sait que les combattants demandaient à leur épouse de leur écrire en français. Le français, est la langue de la nation et surtout, de la nation en guerre. Il est de surcroît un des instruments fondamentaux de la promotion sociale. »

Comprendre les leçons de l’histoire ?

Dans un entretien accordé au journal Ouest France (article payant), le président de la République affirme que « le moment que nous vivons ressemble à l’entre-deux-guerres« .  Il précise que « dans une Europe qui est divisée par les peurs, le repli nationaliste, les conséquences de la crise économique, on voit presque méthodiquement se réarticuler tout ce qui a rythmé la vie de l’Europe de l’après Première Guerre mondiale à la crise de 1929. »
Un peu plus loin, à propos des commémorations et célébrations du 11 novembre prochain, Emmanuel Macron précise que son rôle n’est pas de « simplement regarder l’histoire« . « Je veux rendre hommage et essayer de comprendre les leçons de cette histoire.« , explique-t-il.
Pour ce qui est de la pertinence de la comparaison, je vous laisse lire ce qu’en pense Isabelle Davion, historienne, maîtresse de conférences en histoire contemporaine à la Sorbonne.

Sexe et colonisation

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Spécialiste du fait colonial et de l’immigration en France, l’historien Pascal Blanchard a publié Sexe, race et colonies,  un ouvrage visant à donner  au grand public une autre vision du passé colonial. Cette somme a également pour but d’inciter une nouvelle génération de chercheurs à travailler sur le passé colonial à partir des images ou par le prisme du genre et de la sexualité.
Voici un extrait d’un entretien qu’il a donné au journal Libération.

Pourquoi avoir fait le choix de publier 1200 images de corps colonisés, dominés, sexualisés, érotisés ? N’est-ce pas trop ?
« L’abondance d’images doit interroger. Cela souligne qu’elles ne sont pas anecdotiques mais qu’elles font partie d’un système à grande échelle. Quand on pense à la prostitution dans les colonies, personne n’imagine à quel point ce système a été pensé, médiatisé et organisé par les Etats colonisateurs eux-mêmes. Ceux qui pensent que la sexualité a été une aventure périphérique au système colonial se trompent : elle est au centre même de la colonisation. La cartographie est aussi très signifiante : sur les atlas, les terres à conquérir sont toujours représentées en allégorie par des femmes nues pour symboliser l’Amérique, l’Afrique ou les îles du Pacifique. La nudité fait partie du «marketing» de l’expédition coloniale, et façonne l’identité même des femmes indigènes. Au temps des conquêtes à partir de la fin du XVe siècle, les images qui circulent évoquent un paradis terrestre peuplé de bons sauvages aux corps offerts et nus. Ils font partie de la nature. Du décorum. 
Plus tard, le paradis terrestre se transformera en paradis sexuel. Les Occidentaux partiront dans les colonies avec le sentiment que tout leur est permis. Là-bas, il n’y a pas d’interdit, tous les verrous moraux sautent : abus, viol, pédophilie. La plupart des images que nous publions retracent cette histoire, elles ont été cachées, marginalisées ou oubliées par la suite : 80 % de ce qui est dans le livre ne figure dans aucun musée. »

(…)

N’avez-vous pas peur qu’on vous adresse le reproche de publier des images érotiques de femmes colonisées sous couvert de science ?
« Bien sûr, ce reproche sera fait. C’est le même débat qui a été fait quand on a montré des images de la Shoah pour la première fois. Fallait-il les montrer ? Mais pour vraiment comprendre ce passé, il faut en montrer l’indicible. Sans quoi, on ne peut déconstruire. Comprendre, sinon, montrer cette notion de «safari», de culture-monde, de puissance du porno-colonial ? On a par exemple beaucoup hésité à publier les images où les soldats japonais mettaient des bambous dans le sexe des femmes chinoises qui avaient été violées et tuées. Mais on a décidé de les montrer, car ces images faisaient alors partie d’un discours d’humiliation. Le visible fait discours. Cela démontre non seulement qu’ils l’ont fait, mais en plus qu’ils l’ont photographié et reproduit pour humilier. Sur la centaine de chercheurs qui ont travaillé sur ce livre, l’apport des images a très souvent obligé et conduit à penser autrement certains objets d’étude. L’image oblige à nuancer, accentuer certaines approches, évite de généraliser, incite à souligner les différences entre empires, entre aires géographiques. La nature des images oblige aussi à parler des vecteurs de diffusion, des publics cibles ou des types de messages en fonction des supports. L’image n’est pas seulement l’illustration de ce qui s’est passé, elle est aussi dans ce récit la construction en parallèle d’un fantôme. Les montrer, c’est aussi obliger ceux qui ne veulent pas voir ce passé à le regarder en face. »

Pour entendre des historiens

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Dans cette collection d’entretiens, des historiens, français et étrangers, ont explicité les grandes étapes de l’élaboration de leur œuvre, mis au jour les origines de leur vocation et les racines de leur engagement dans leur époque. Il s’agit comme l’explique Pierre Nora dans ses Essais d’ego-histoire, d’ « éclairer sa propre histoire, comme on ferait l’histoire d’un autre, à essayer d’appliquer soi-même, chacun dans son style et avec les méthodes qui lui sont chères, le regard froid, englobant, explicatif qu’on a si souvent porté sur d’autres. D’expliciter, en historien, le lien entre l’histoire qu’on a faite et l’histoire qui vous a fait.«