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Etre la pierre de patience de quelqu’un

Le lycée où je travaille a eu le plaisir de recevoir l’écrivain Atiq Rahimi, lauréat du prix Goncourt, venu parler de son livre « Singué Sabour, pierre de patience« , devant de nombreux élèves et quelques professeurs.

Les élèves avaient préparé une série de questions auxquelles l’écrivain a répondu de bonne grâce, en tentant plusieurs fois, malicieusement, de les retourner à son interlocuteur. Je n’ai malheureusement pu assister qu’à la première heure de l’exercice, ayant cours ensuite.
Deux élèves ont d’abord lu un passage du roman, la toute fin du texte. Un texte dur, rapide et d’une grande violence auquel je ne m’attendais pas, n’ayant pas encore lu le livre.

Atiq rahimi a ensuite remercié les élèves de l’accueil qui lui était fait et à évoquer les six ans qu’il a passé à Rouen, à étudier la littérature et le cinéma.

La première question posée concernait la source d’inspiration du roman. Le romancier a expliqué que c’était le meurtre de la poétesse afghane Nadia Anjuman, tuée par son mari, et à qui le livre est dédié. Atiq Rahimi devait participer à une conférence organisée par cette femme au moment de son assassinat et il a décidé de partir en Afghanistan pour « enquêter » sur sa mort et sur la condition des femmes afghanes. Ce fut l’élément déclencheur à l’écriture du roman.

Un élève lui a demandé ensuite s’il écrivait déjà alors qu’il était à Kaboul. L’écrivain a commencé par composer des poèmes à l’âge de treize ou quatorze ans, puis de courtes nouvelles d’une page ou une demi – page. En arrivant en France, il a abandonné l’écriture car il voulait se consacrer au cinéma. Il ne voyait pas l’intérêt de raconter des choses en persan dans un pays où personnes ne les lirait.

Quel rapport y-a-t’il entre le titre du roman et l’homme allongé, condamné à l’immobilité ? Atiq Rahimi a profité de cette question pour rappeler ce qu’est une pierre de patience. Il s’agit d’une pierre « magique » sur laquelle on peut déverser tous ses malheurs et ses secrets. Pleine, la pierre finit par éclater et on est délivré. L’homme paralysé du roman devient bien sûr la pierre de patience de sa femme, qui lui dit alors toute sa frustration.

Questionné sur son exil en France et sur ses conséquences, il a évoqué la prise de distance, nécessaire au travail d’écrivain. L’éloignement change le point de vue et modifie la vision que l’on a de son milieu, de sa culture, de son pays.

Une élève a ensuite voulu savoir si l’écrivain était sensible aux retours des lecteurs sur son roman. Il a répondu par l’affirmative, rappelant qu’il écrit d’abord pour des lecteurs. Il a ensuite interrogé l’élève sur ce qu’elle a pensé du roman. Elle a répondu l’avoir trouvé triste et un peu long, avec des répétitions. Ce à quoi, l’auteur a expliqué qu’il voulait partager une expérience avec le lecteur. Il voulait que le lecteur, par les répétitions et l’usage du présent, soit dans la situation de cette femme ou plutôt qu’il devienne une pierre de patience à son tour.

Interrogé sur cette fin brutale et ambiguë, Atiq Rahimi explique qu’il a écrit d’autres fins, trop banales. Il a voulu jouer avec le langage cinématographique et faire un « clin d’œil » à la tragédie grecque. La fin contraste avec la lenteur générale du récit et elle témoigne de l’impatience de l’auteur.

Alors qu’un élève lui demande ensuite ce qu’il pense de la situation actuelle en Afghanistan, Atiq Rahimi lui retourne la question. L’élève avouant qu’il ne connaît pas la situation de ce pays, l’auteur déclare qu’elle est catastrophique mais qu’il ne veut pas sombrer dans le pessimisme. Il relate alors le mot d’un auteur kurde, attribué à son grand – père : « nous avons eu un passé tragique, nous vivons un présent catastrophique, mais heureusement, nous n’avons pas d’avenir »… l’écrivain d’origine afghane explique ensuite que la situation de son pays dépend de la stratégie géopolitique mondiale et que le pays sous tutelle est entouré de pays « chauds ». Il rappelle que l’Afghanistan a connu trente ans de guerre (soit deux générations d’enfants n’ayant connu que cela). Les Afghans ont selon lui perdu confiance en eux-mêmes et dans les étrangers. Le pays compte 95 % d’analphabètes et 60 % de la population a moins de 15 ans.

Une élève lui demande ensuite pourquoi il a choisi de montrer une femme musulmane « crue » et vulgaire, loin de la représentation que s’en font les occidentaux ? Atiq Rahimi répond que malgré le poids des traditions, du système politique et de la religion, les femmes afghanes ne sont pas « seulement » ce que les médias montrent. Il y a un décalage entre la vie familiale, intérieure, et la vie sociale. Les femmes afghanes jouent un grand rôle à l’intérieur de la maison et elles s’y expriment, alors qu’elles ne peuvent le faire à l’extérieur.

Cette femme est-elle le porte – parole de l’auteur ? Il voulait au départ adopter le point de vue de l’homme immobilisé, mais cette femme s’est glissée en lui durant l’écriture, elle a pis la place. Comme « une voix enfouie en moi depuis des siècles ». Pour dresser ce portrait, Atiq Rahimi a rencontré des femmes afghanes, dont de vieilles femmes qui initiaient les jeunes mariées à la sexualité et les accompagnaient au pied du lit nuptial.

Une élève revient sur le début du roman et la description de la pièce vide, au centre de l’action. Atiq Rahimi explique cette longue description objet après objet pour poser l’ambiance. Cette pièce est aussi une métaphore du livre et de l’écriture de l’auteur : simple et minimaliste. L’auteur déclare avoir une écriture « instinctive », derrière laquelle il n’y a pas tant de choses cachées, pas consciemment du moins. Il donne exemple du passage de la mouche, très commentée. Il y avait une mouche dans la pièce où il écrivait et il n’arrivait pas à s’en débarrasser, aussi l’a-t-il tuée dans le roman. Et puis ensuite, il s’est rendu compte que cette mouche avait trouvé sa place dans l’histoire, malgré lui.

Pour terminer (pour ce que j’ai pu entendre du moins) on interroge l’auteur sur les conditions de son écriture. Il déclare qu’écrire en français est un acte difficile pour lui. Il écrit d’abord l’histoire, très rapidement (une nuit pour « Pierre de patience ») et la laisse « reposer » deux ou trois mois. Il retravaille ensuite l’histoire en faisant des recherches et des lectures et la laisse à nouveau. Il y revient ensuite pour travailler le texte, la langue, à l’aide de dictionnaires et de livres de grammaire. Le tout en s’isolant et en écoutant de la musique. Mais un livre n’est jamais fini, selon lui, « il y a toujours un petit mot qui n’est pas à sa place ».

Une belle rencontre pour un texte qui m’attire maintenant.

Des maisons d’écrivains

Aujourd’hui, j’ai visité la maison de Pierre Corneille à Petit – Couronne. Elle fait partie du réseau de la route historique des maisons d’écrivains et abritent une assez belle collection d’œuvres originales de l’auteur ainsi qu’un mobilier d’époque. Le jardin, aménagé depuis 1993, accueille des plantes comestibles, aromatiques et décoratives à la manière des jardins du Moyen Age.

En complément de cette maison, on peut aussi visiter sa maison natale de la rue de la Pie, à Rouen. Elle abrite elle aussi des œuvres originales et des meubles d’époque reconstituant son intérieur.

Parmi les autres maisons de cette route, on compte celles de Michelet (Vascoeuil), Flaubert (Croiset), Hugo (Villequier) et Leblanc (Etretat).

De manière surprenante, Maupassant n’y a pas de maison. On peut bien sûr visiter le château de Miromesnil, près de Dieppe, où il est né. Mais sa propre demeure, « La Guillette », qu’il avait achetée en 1882 à Etretat, est toujours restée propriété privée. Jusqu’à aujourd’hui, car elle est en vente. 1 300 000 euros, un coût trop important pour la sauver d’une probable destruction.

Il serait donc souhaitable de mobiliser l’opinion pour la préserver. C’est d’autant plus urgent qu’un premier don de reliques se présente, à la condition que la maison de Maupassant en soit le dépositaire exclusif. Il s’agit des vestiges du « Bel-Ami I », son premier bateau : la barre en cuivre, une bouée, les fanions rouges et verts, le baril d’eau, la table d’acajou sur laquelle il écrivait, et d’autres objets évoqués dans Sur l’eau. Ils seraient de toute évidence les premiers d’un ensemble (lettres, manuscrits, photos, meubles etc.) qui prendrait une toute autre dimension une fois réintégré dans son cadre d’origine. Le réseau des « Amis de Maupassant » s’est heureusement mis en branle afin de préserver la demeure.

Mais il n’y a pas que Maupassant : l’une des maisons de Colette est également menacée. Sa maison natale de Saint-Sauveur-en -puisaye (dans l’Yonne) qui occupe une place importante dans son œuvre est aujourd’hui à vendre. Elle est sur le marché à un prix là encore délirant qui, malgré l’appui du Conseil général, décourage la commune, le département et la région de se porter acquéreur. Aussi les amis de Colette font-ils actuellement circuler une pétition afin que cette maison soit classée et achetée par l’Etat.

Sur la route du Tokaïdo… à Vannes !

Il y a des coïncidences amusantes. Je parlais plus tôt d’un reportage sur la route du Tokaïdo et de mon envie de me procurer un livre sur le sujet… C’est chose faite ! Durant mes vacances, j’ai eu l’occasion de visiter le musée de la Cohue de Vannes qui accueille justement une exposition sur les estampes japonaises jusqu’au 30 septembre.

L’exposition comprend environ quatre-vingts estampes des XVIIIe et XIXe siècles, signées de maîtres tels que Utamaro et Hiroshige, et recouvrant les grands thèmes classiques de la culture japonaise : le théâtre Kabuki, la femme à sa toilette ou dans ses activités quotidiennes, des scènes d’histoire, également des fleurs et des oiseaux.

Mais le plus intéressant était pour moi était la série de 37 estampes de la route du Tokaïdo peintes par Hokusaï et surtout Hiroshige

Des objets, liés à la fabrication des estampes, complètent cette présentation, ainsi que des miroirs, objets de la vie quotidienne et des sabres et armures.

Les collections présentées proviennent du musée-école de la Perrine, de Laval, du musée Pincé d’Angers, de collections privées, et du fonds permanent du musée de Vannes.

La librairie du musée proposait un catalogue d’exposition datant de 1999 sur les représentations des 53 stations de la route par Hiroshige. Il orne maintenant ma bibliothèque.