Catégorie : Géographie et littérature

Dans les pas de Julien Gracq à Nantes

À parcourir Nantes avec La forme d’une ville à la main, je me suis rendu compte que cette ville était trop grande, trop populeuse et donc très bruyante et très sale. La lecture de différents passages au hasard de mes pas a renforcé cette impression de ville en déclin.

« Il y a certes beaucoup à dire – et on ne s’en est pas privé – sur l’indifférence ressentie par le touriste pour une cité qui ne présente que des beautés de second ordre (encore que le musée, au moins, renferme quelques – une des plus éclatantes toiles de La Tour, un des plus somptueux portraits d’Ingres qu’on puisse rêver). D’où vient que cette ville qui n’est pas immense, constituée aux trois – quarts d’immeubles de sous – préfecture, ingrate pour le regard, dénaturée dans son assise primitive sur la Loire par des comblements artificiels, « métropole régionale », restée sans mouvance sûre, au débouché d’un fleuve qui s’obstrue, donne si fortement le sentiment d’une « grande ville » (…) ? « 

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Mes déambulations dans Nantes

« Habiter une ville, c’est y tisser par ses allées et venues journalières un lacis de parcours très généralement articulés autour de quelques axes directeurs. Si on laisse de côté les déplacements liés au rythme du travail, les mouvements d’aller et de retour qui mènent de la périphérie au centre, puis du centre à la périphérie, il est clair que le fil d’Ariane, idéalement déroulé derrière lui par le vrai citadin, prend dans ses circonvolutions le caractère d’un pelotonnement irrégulier.
Tout un complexe central de rues et de places s’y trouve pris dans un réseau d’allées et venues aux mailles serrées ; les pérégrinations excentriques, les pointes poussées hors de ce périmètre familièrement hanté sont relativement peu fréquentes. Il n’existe nulle coïncidence entre le plan d’une ville dont nous consultons le dépliant et l’image mentale qui surgit en nous, à l’appel de son nom, du sédiment déposé dans la mémoire par nos vagabondages quotidien.« 

« Cette cellule, ce quartier exigu d’où partait, où tout ramenait pour moi avec la rigidité particulière aux sorties et aux rentrées de l’internat, c’était le Nantes administratif, militaire et clérical, dont l’axe suit du nord au sud, entre Erdre et Loire, la ligne des Cours : cours St – Pierre et cours St – André, dont le centre est marqué par un monument à peine moins exotique en France que l’obélisque : la très inactuelle et très solitaire colonne Louis XVI, et qui groupe, dans un cercle de quelques trois cents mètres de rayon la préfecture, l’hôtel de ville, la cathédrale, le musée, le lycée, le Corps d’armée, le Jardin des Plantes, le château. Quartier de peu de bruit et  peu de mouvement, quartier poreux où la vie semble s’enfouir(…)« 

« Le Jardin des Plantes de Nantes – à l’exception, précisément, d’un petit monument à Jules Vernes, figurant en bas-relief une lune, un ballon, un volcan et un viaduc, sommé du buste du Maître, et agrémenté à sa base par l’effigie d’une dame en robe à volants qui apprend à lire à son petit garçon dans un des tomes de l’édition Hetzel – ne montre aucune particularité bien remarquable : on y retrouve ce qui meuble et agrémente ordinairement les jardins des plantes de France : tulipiers, rhododendrons, plans d’eau à cygnes et à canards retenus, comme la perle d’eau au coeur du chou, par la molle incurvation des pelouses tondues à l’ordonnance, ponts japonais, labyrinthe, pleur intarissable d’une rocaille surplombée de cyprés et d’ifs (…)« 

« Par l’effet d’une rancune ancienne et longuement ruminée, je ne suis jamais retourné au Musée, qui touchant le lycée d’aussi près que le Jardin des Plantes, en représentait vraiment pour moi le pôle négatif : les incursions « culturelles » qui m’y amenaient tenu en laisse comme un chien battu m’ont fait prendre la peinture en exécration pour un quart de siècle. Étrange monument aveugle, sorte de piédestal découronné de son quadrige, qui me fait songer, quand je passe devant, non à sa crypte picturale et à son contenu, mais plutôt, je ne sais pourquoi, au mastaba surélevé du film « Kitsch » Antoine et Cléopâtre sur lequel les amants vaincus se réfugient après Actium (…)« 

« La route de Vannes est, parmi ces sorties rituelles du jeudi et du dimanche, le parcours qui m’a laissé le moins de souvenirs. Elle s’enracinait, au coeur de Nantes, dans la place Bretagne, ains i que le Nil au coeur de l’Afrique, par une artère sinueuse, boursouflée d’anévrismes malsains, comme la place Viarme. Il me semble d’ailleurs que nous ne la rejoignions jamais que latéralement, via le boulevard Le Lasseur, en évitant, par suite de quelque interdit administratif, la rue du Marchix, alors mal famée, bordée de taudis, et haut-lieu un peu fabuleux de la criminalité nantaise des années vingt. Toute la zone de la place Bretagne et de la rue du Marchix, écrasée de bombes et reconstruite à neuf, surplombée par l’énorme Tour de Bretagne, plantée toute seule agressivement comme le pieu de Dracula au coeur de cette ville vampirique, est d’ailleurs le quartier qui me dépayse le plus : derrière les vitrages miroitants des nouveaux immeubles officiels, j’ai peine à faire encore transparaître l’enduit jaunisse, écaillé(…)« 

« La promenade, de ce côté, était fort courte : nous gagnions l’île Gloriette en face de l’usine Lefèvre – Utile, dont le bâtiment en demi-lune, la tour de brique et de pierre blanche, et les initiales L.U figurait alors le vrai sigle industriel de Nantes, comme l’enseigne lumineuse de Mercédès au dessus de Stuttgart rebâti(…)« 

« Moins souvent que Breton, mais à intervalles réguliers, j’ai suivi l’itinéraire facile à identifier qui part du lycée de briques jaune de la rue Bocage (jumeau sans doute du lycée Clemenceau, auquel le machisme scolaire encore prononcé du début du siècle a réservé seul la pierre de taille) passe par la rue Mondésir, la rue de la Bastille et gagne le parc de la rue des Dervallières. J’aime encore aujourd’hui marcher le long de cette dernière rue, qui semble sinon au bord de l’abandon, du moins distinctement plus âgée que ce qui l’entoure, et qu’aucune rénovation n’a touchée.(…) L’actuel parc de Procé – tondu, sablé, enclos, poncé, ratissé – s’il fait honneur aux normes modernes d’aménagement des espaces verts, ne correspond plus que d’assez loin à celui que Berton a connu, et que j’ai retrouvé, sans doute inchangé encore, au début des années vingt. (…) Sauf du côté sud, il n’y avait pas alors de maisons en vue ; aujourd’hui, des tours flanquées de balcons montent derrière les belles futaines de conifères de l’entrée est, et transparaissent à travers les branches. Le parc restait ouvert et à-demi sauvage ; à la satisfaction sans doute de ses riverains et de ses usagers, il s’est palissadé et policé. Mais, quand on s’avance, par une claire fin d’après-midi, jusqu’au pont de briques à arches étroites, construit en aqueduc, qui ferme le parc du côté de l’ouest et enjambe la Chézine, on a la surprise, en regardant à travers une arche, d’une vue aussi nettement cadrée, aussi dépaysante, aussi insolite, que celles que nous procuraient, enfants, les microphotographies enchâssées avec leur lentille dans nos porte-plume d’écoliers. »

« Mais cette imprégnation historique radio-active, à laquelle le promeneur plus âgé reste encore sensible en traversant une ville inconnue, n’a pas de langage qui puisse parler à l’enfance, et les très vieux quartiers de Nantes, bizarrement, sont toujours restés muets pour moi : ni la rue de la Juiverie, ni les rues de la Bâclerie, des Echevins, du Petit – Bacchus ou de l’Ancienne Monnaie – champ de fouilles privilégié de l’archéologie nantaise, traversé distraitement, plus souvent évité – ne m’ont jamais donné à rêver : le Nantes qui me parle, qui m’a toujours parlé directement, commence au XVIIIe siècle. Peu de villes, dès le début du siècle des Lumières, donnent d’allers l’impression d’avoir congédié aussi résolument, aussi brutalement, les vestiges des siècles obscurs : guère de maisons d’Adam ici, guère de colombage, guère de pigeons en aiguille et d’étages en encorbellement. Ni le château, ni la cathédrale n’ont retenu, accrochés eux, ces fragments de l’ancien tissu féodal et clérical (…)« 

« Le quartier qui s’étend plus au nord, entre le cours St-André, les rues de Verdun et de la Marne, et le cours des Cinquante Otages, m’a toujours intrigué davantage. Plus desserré, plus spacieux, malgré le faible mouvement que lui communique la proximité de la gare routière, tout comme la prolifération récente, autour de l’Hôtel de Ville, des services municipaux, il reste peu vivant. Ce sont presque partout des rues froides et ombreuses, exsangues, bordées ça et là d’anciens hôtel à l’assez fière mine, mais d’un appareil plus mesquin que ceux des Cours. Ils s’écaillent silencieusement dans une pénombre humide, et portent partout au fond de cette zone délaissée la livrée de l’exil : on dirait d’un quartier autrefois huppé et même aristocratique, tombé à la roture, et de là à un semi-abandon : l’une de ces rues murées chagrinent sur leur déchéance s’appelle la rue du Marais. Secteur encore résidentiel mais fait pour le veuvage ou le retirement ; le vent qui promène les feuilles mortes, tombées par-dessus les murs de rares jardins verrouillés, ma pluie qui tambourine sur les toits de zinc, font ici plus de bruit qu’ailleurs (…)« 

« De l’autre côté de l’ancien lit de l’Erdre, devenu le cours des Cinquante Otages, le quartier Graslin, baptisé non sans raison du même nom que le théâtre, figure un second centre d’innervation, parfaitement autonome, du coeur de la ville. je ne connais aucune ville de France où le théâtre – qui groupe d’ailleurs ici autour de lui une constellation compacte de rues votives : rue Crébillon, rue Voltaire, rue Jean – Jacques Rousseau, rue Grétry, rue Piron, rue Regnard, rue Rameau, rue Le Kain, rue Racine, rue Corneille, rue Molière, rue La Fontaine, rue Scribe, rue Boileau, rue Gresset, rue Marivaux, rue Le Sage – projette sur tout un quartier une ombre tournante aussi impérieuse et aussi longue. Bâti à l’ère des Lumières pour les besoins culturels des négriers, il faut penser encore ici pleinement – ou plutôt il faisait penser encore, il y a un demi-siècle – à cette cathédrale laïque de l’art, rivale directe de l’autre (…)
D’où vient que l’incarnat ancien des peluches, que les ors du théâtre Graslin, ont toujours déteint pour moi si singulièrement, si fortement, sur tout le complexe de rues qui l’entoure ? au point que la rampe de la rue Crébillon me donne encore aujourd’hui vaguement, quand je la gravis, l’impression luxueuse d’un tapis rouge déroulé au-devant de son temple à colonnes ? Peut-être en partie du débouché sur la place, presque ne face de lui, du cours Cambronne, jalousement clos par ses grilles et machiné lui-même comme un vrai théâtre résidentiel, avec toutes ses maisons à terrasses qui se dévisagent comme des loges au-delà d’un parterre de verdure (…). Par les vitrages de la façade, on aperçoit un peu à gauche et obliquement, derrière ses grilles de fer forgé et ses magnolias, l’entrée surveillée du cour Cambronne ; plus à gauche encore la Cigale, bonbonnière de la Belle Époque, qui a conservé, à l’égale de Lipp ou de Bofinger, mais réduit à l’échelle de la province, son décor de céramique, les arabesques d’entrée de métro, la ligne liane des affiches de Cappiello ou de Mucha. »

« Il est curieux que le passage de la Pommeraye, qui reste la singularité la plus marquante du quartier, et qui donne si spontanément à rêver (en commençant par André Pierre de Mandiargues) à ses visiteurs non prévenus, n’ait pas tenu davantage de place dans l’équilibre du paysage imaginaire, à demi-rêvé, à demi-habité, qui naissait pour moi de la prospection décousue de la ville. La séduction liée, dans une cité, aux « passages », a des affinités érotiques qui sont de structure, et évidentes : hantise des orifices et des conduits secrets, ombreux, chaleureux, qui donnent sur le labyrinthe viscéral, les repaires intimes du vaste corps urbain. Tous les commerces, tous les trafics qui s’abritent là y flottent – pour l’imagination incomparablement plus encore que pour l’oeil – dans une pénombre d’alcôve (et, dans la réalité, on peut observer que tous ceux qui n’ont pas avec le secret féminin une connivence naturelle s’en excluent d’eux-mêmes : on y trouve des fourreurs, des chausseurs, des bijoutiers, des coiffeurs, des gantiers, des fleuristes ; rarement une quincaillerie, une droguerie ou une épicerie). Même s’il s’agit d’un passage tout neuf, comme celui qui joint aujourd’hui la rue de Sèvres à la rue du Cherche – Midi, je ne m’y aventure guère sans que le même charme, un peu clandestin, de souk secrètement érotisé y tombe sur moi, à l’improviste : rien ne peut faire que le pas, de lui-même, ne se ralentisse, que l’oeil ne sonde le clair-obscur de ces boutiques, où bouge parfois et se déplace une ombre languide, comme il sonderait les compartiments d’un aquarium.« 

« Peu de villes, d’ailleurs, communiquent aussi fortement que Nantes le sentiment d’un écart minimum entre les bâtiments d’apparat et le tout-venant des façades dont la frise se déroule au hasard des rues. La banalité de l’architecture, le caractère ingrat du matériau de la plupart des églises, les rapproche des églises de campagne du pays nantais, rebâties pour la plupart sans le moindre souci de style au siècle dernier. Les hôtels construits par les négriers du XVIIIe siècle, incommodes, délaissés peu à peu par leurs occupants ou divisés et mesquinement réaménagés comme le sont à Richelieu les hôtels Louis XIII, penchent aujourd’hui comme la tour de Pise, et décrépits, écaillés à la manière des palais vénitiens sur leurs pilotis, retournent à la grisaille anonyme du délabrement.« 

« Mais à Nantes, avec la trop large percée centrale qui a remplacé les bras comblés du fleuve, la ville n’a pas gagné en étrangeté, elle a perdu en équilibre. La surimposition, dans les esprits, de sa figure ancienne à son aspect actuel, si naturelle, si aisée dans presque tous les quartiers de la ville, ne s’opère plus. L’image périmée s’est brouillée ; il me serait aujourd’hui impossible, même approximativement, de désigner l’emplacement des anciens ponts. La raison en est, au moins en partie, qu’entre hier et aujourd’hui s’intercale dans mon souvenir un état intermédiaire, plus singulier et presque dominant : celui de la période même du comblement. (…) Ce qui a pris la place, aujourd’hui,  de cette vision africaine, est une coulée hybride que le trafic n’arrive pas à remplir entièrement, moitié autoroute, moitié jardin public, courant compliqué de voitures divisé et orienté par des languettes de gazon, d’arbustes ou d’asphalte : une zone de trafic plutôt qu’une voie, aussi incommode à traverser qu’une gare de triage, et dont le franchissement se révèle plus difficile que celui des anciens bras par les ponts. (…) le sentiment gênant subsiste pour moi à Nantes d’une percée urbaine trop volumineuse infligée à une cité trop petite, et incapable jusqu’ici de se fondre dans l’harmonie qui naît  peu ou prou, à la diable, de la croissance organique d’une agglomération. Que ne pouvait-on pas faire, dans cet espace vierge surgi en plein coeur de la ville ? Chaque foi que je m’aventure dans les chicanes du parcours du combattant qu’il est devenu, et qu’un piéton n’aborde ni sans risque, ni sans fatigue, une conclusion s’impose à moi : la rénovation consécutive à la guerre a mis en échec le génie d’une ville si riche en étrangeté.« 

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Toutes les photographies ne sont évidemment pas de moi, notamment pour les lieux que je n’ai pas pu arpenter faute de temps. Si leurs auteurs souhaitent que je les enlève, il suffit de me le signaler et ce sera fait.

Des romans sur l’actualité

Né à Dakar en 1990, élevé à Diourbel, Mohamed Mbougar Sarr a collaboré avec le journal de son école tout en écrivant de la poésie. À partir de 2010, arrivé en France pour entrer en hypokhâgne, il commença à écrire son premier roman Terre ceinte, accepté en 2014 par la maison d’édition Présence africaine. L’action se déroule dans une ville imaginaire que Sarr a appelée Kalep, contraction de Kidal et d’Alep. Des jeunes gens y entrent en résistance contre des jihadistes, imposant un ordre terrible et brutal. Le roman, variation autour du conflit malien, est aussi l’éloge d’une subversion où quête du bonheur et pratique politique ne font qu’un.
Dans son second roman, Silence du chœur, il raconte l’arrivée dans un petit village sicilien d’un groupe de migrants venus d’Afrique subsaharienne. « L’idée d’écrire Silence du chœur m’est venue en Sicile. J’y ai rejoint un ami dans une région où beaucoup de migrants débarquent. Je voulais voir cela de mes yeux, sans être certain que cela finirait par donner un livre. J’ai passé une quinzaine de jours là-bas à observer la situation, à rencontrer des gens » raconte-t-il.

D’après un article de Jeune Afrique.

Louis Poirier, professeur d’histoire -géographie

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En 1928, Louis Poirier, plus connu sous son pseudonyme de Julien Gracq, a été reçu au baccalauréat avec mention Très bien. Admis en classe préparatoire au Lycée Henri IV à Paris, il suivit les cours de philosophie d’Alain. En 1930, Louis Poirier fut admis à l’École normale supérieure et suivait en parallèle des cours à l’École libre des sciences politiques (il en sortit diplômé en 1933).
Choisissant d’étudier la géographie, en hommage à Jules Verne, dira-t-il par la suite, il fut l’un des élèves d’Emmanuel de Martonne et d’Albert Demangeon, deux grands géographes.

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En 1934, Louis Poirier publia son premier texte, un article en partie issu d’un mémoire universitaire, Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou, qui parut dans les Annales de géographie. La même année, il fut reçu à l’agrégation d’histoire et géographie, et affecté, d’abord à Nantes, au lycée Clemenceau où il avait été élève, puis à Quimper.
Mobilisé lors de la drôle de guerre et la défaite, il fut fait prisonnier dans un stalag par les Allemands  et libéré en 1941 suite à une infection pulmonaire.
Julien Gracq reprit alors ses activités d’enseignement, au lycée d’Angers d’abord, puis, à partir de 1942, à l’université de Caen en qualité d’assistant de géographie, où il entama une thèse sur la « morphologie de la Basse-Bretagne », qu’il n’acheva cependant pas.
En 1946, Louis Poirier quitta l’université de Caen. Il fut nommé l’année suivante au lycée Claude-Bernard de Paris, où il enseigna l’histoire-géographie jusqu’à sa retraite en 1970.

Voici des extrait d’un entretien donné par Julien Gracq en 1995, à propos de l’un de ces ancien élève, devenu écrivain.

« Vous avez écrit de Jean-René Huguenin : «Il avait été mon élève. Mais d’un élève on ne sait rien.» Gardez-vous quand même un souvenir précis de l’adolescent Huguenin, et du groupe qu’il pouvait former autour de lui ?

Julien Gracq : « J’ai eu Huguenin comme élève en troisième, puis dans une classe de terminale. Il est certain – surtout en histoire – qu’on n’a pas des rapports directs, très fournis, avec les élèves; on ne les a que trois heures par semaine, cela reste un peu anonyme. Mais j’ai un souvenir assez net de Huguenin, et surtout d’une espèce de remous qui se promenait autour de lui dans la classe.
Une classe, ce n’est pas seulement quarante élèves et autant d’individualités : c’est aussi des agrégats. On perçoit cela très vaguement du bureau où on parle, mais on voit bien, à l’entrée, à la sortie, qu’il y a des attractions qui se produisent, des petits groupes qui se forment, par affinités ou hostilités…
Et visiblement, Huguenin était le centre d’un de ces groupes. Il y avait là surtout Renaud Matignon, qui a dû le suivre dans toute sa scolarité – en ce qui concerne Jean-Edern Hallier, je ne suis pas sûr de l’avoir eu comme élève, quoi qu’il le dise… – et puis quelques autres.
Huguenin n’était pas un élève particulièrement brillant; c’était un bon élève, travailleur, dont je crois qu’il ne portait pas un intérêt spécial par ailleurs à l’histoire et à la géographie… Mais il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres – d’abord, par une espèce d’aisance physique, et puis par un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. Voilà l’idée qu’il m’a laissée de lui au lycée.
(…)
Je repense à ce sujet au lycée Claude-Bernard, où je l’ai eu comme élève: la première année où j’y ai enseigné, j’avais une sixième, que je n’ai pas gardée ensuite; j’ai eu des troisièmes, des terminales…
Chaque classe avait son étage, son couloir. Et à l’interclasse, quand les élèves de sixième sortaient, c’était une véritable danse de Saint-Gui, ils remuaient bras et jambes de tous les côtés! Chez ceux de cinquième et de quatrième, cela diminuait – pour en arriver à ceux de terminale, qui, à côté, étaient presque des petits vieux: il n’y avait pas de bruit, ils parlaient tout doucement, ils hochaient la tête avec sagacité…
C’est incroyable combien cela va vite, combien, entre onze et dix-sept ans, la vitalité cesse de s’extérioriser! C’est comme un feu qui pétille, et puis après… ce sont des braises.« 

Voici maintenant ce que l’élève, devenu écrivain, disait de son professeur :
« Cette voix ouatée, secrète, qui chuchote la fin de ses phrases est celle de mon ancien professeur d’histoire au lycée Claude-Bernard, Julien Gracq. A cette époque, ses élèves ne connaissaient pas ce nom. Nous ne savions rien de lui. Sa réserve nous intimidait. Il avait le sourire trop rare, le regard trop froid. Nous pressentions un mystère. Ce mystère qui avait inquiété une classe de première, passionna d’un seul coup le monde littéraire et son public. »
Jean René Huguenin, Une autre jeunesse, Edition du Seuil, 1965.

Alain Jaubert, un autre élève de monsieur Poirier au lycée Claude-Bernard,  a raconté ses souvenirs de classe dans le Magazine Littéraire de décembre 1981 (merci madame Auzou !) :
« Mais monsieur Poirier n’était que le prof d’histoire-géo et jamais il ne nous parla de littérature. de petite taille, un visage sévère aux tempes rasées, les cheveux coupés « au bol »,, souvent vêtu de costumes sombres, toujours cravaté, l’énigmatique personnage impressionnait suffisamment pour n’avoir jamais besoin d’élever la voix. Je crois bien que toute sa carrière il ne connut aucun chahut. On ne le voyait jamais traîner dans les couloirs ni dans la cour de récréation comme ces professeurs un pu trop familier qui recherchaient la camaraderie de leurs élèves. Il surgissait de nulle part, à l’heure précise, accrochait son manteau, montait sur l’estrade s’asseyait devant son pupitre où il étalait, toujours de la même façon, ses carnets, un stylo, sa montre aussi je crois.Il ne souriait jamais. Au début du cours, il demandait le cahier de classe,, faisait rapidement l’appel, convoquait successivement au tableau trois ou quatre élèves qu’il interrogeait, puis, d’une voix monocorde, reprenait son cours exactement là où il l’avait arrêté à la fin de l’heure précédente.
les évènements historiques que nous vivions alors – Budapest, la guerre d’Algérie, le 13 mai 1958 – et qui nous agitait tant,ne provoquait chez lui pas lem oindre commentaire. Et, de toute façon, même s’il improvisait pour nous à partir de ses notes un cours bien à lui, distinct du livre officiel il ne débordait jamais du programme. Il ne dépassait pas non plus l’heure qui lui était impartie. Précis, méticuleux, il s’arrangeait pour que son discours s’achève à la seconde même où se déclenchait les sonneries. Il refermait alors ses carnets, remettait son stylo dans sa poche enfilait son manteau et repartait exactement comme il était venu, sévère, songeur discret.
A cette discrétion extrême il fit une fois une entorse. Au moment où il traitait de la puissance économique des Etats – Unis, il évoqua soudain un récent voyage à travers le continent nord-américain. Et pour nous décrire à la fois le gaspillage à l’américaine le sens du travail et le mythe du « self made man », (…). Ce souvenir de voyage, c’était comme une obscène confidence sur sa vie privée.
(…)
Un soir tard, comme j’arrivai à la Cinémathèque, rue d’Ulm,où, à la dernière séance on projetait l’Age d’or je tombai sur Gracq. Il me vit, parut surpris et même gêné de rencontrer un de ses élèves à une heure si tardive et dans ce lieu insolite.Il ne dit rien. Et moi, je fis semblant de ne pas le voir.Le lendemain, au début du cours d’histoire,, il m’appelait, ce qu’il n’avait encore jamais fait, et m’interrogea sur la politique de Guillaume II. je n’avais pas même jeté un coup d’oeil sur mes notes de cours ni sur le Mallet-Isaac et je ne savais donc rien du dernier des Hohenzollern. Aucun des noms que monsieur Poirier me jeta comme autant de bouées de sauvetage – Hohenlohe, Bülow, Bethmann – Hollweg – n’ayant déclenché en moi la moindre étincelle, il me fit une remarque cinglante sur mon manque de travail, et le masque encore plus sévère que d’habitude, me renvoya à ma place.je crois bien qu’il avait voulu me signifier par là qu’il n’était que le professeur d’histoire et rien d’autre.« 

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Dans la revue 303, Alain Boulanger, un autre de ses élèves, évoque les cours du professeur Poirier : « Vêtu de son éternel veston gris, il commençait par s’installer à sa chaire,, dénouer son bracelet-montre de son poignet pour le poser devant lui nous observer (c’est alors que nous étions fascinés par sa verrue du coin de la lèvre) puis il désignait successivement deux d’entre nous pour venir au tableau, sur une estrade en bois (que nous sommes en train de rénover), et réciter la leçon précédente. Chaque cours était donc à revoir pour le cours suivant mais pas d’interrogations écrites surprises, seulement les compositions trimestrielles programmées bien à l’avance.
Son cours était une succession bien ordonnée de grands A et de grands B de petits a et de petits b qui facilitait l’assiduité et la prise de note au moins pour ceux qui acceptaient cet ordonnancement. la possibilité de s’exprimer et de montrer son intérêt était de lever le doigt lorsqu’il posait une question rappelant un cours précédent.
Il imposait le respect mais non pas toujours le silence et je dois dire qu’il s’arrêtait souvent pour reprendre ceux dont l’attention faiblissaient, les bavards perturbateurs.
En dépit de la grande qualité de son cours, tous n’y portaient pas la même attention. Je me souviens de la réflexion qu’un camarade m’a faite : « Toi,, on voit que ça t’intéresse. » Lui ça ne l’intéressait donc pas.
Je crois que cela venait de l’élément de la personnalité que l’on retrouve partout chez Julien Gracq : refus d’entrer dans la compromission, rejet de tout artifice pour capter l’attentionnée son public. Aussi, pas d’anecdotes à côté du sujet dont les élèves sont souvent friands, pas d’illustration de cours par des projections pas de sorties pédagogiques (cela se faisait d’ailleurs assez peu à l’époque). Seulement un cours clair et documenté. »

Autre élève ayant laissé son souvenir du professeur Poirier, Michel Volkovitch :
« Taille : moyenne. Visage : banal. Habillement : neutre. Pas de signes particuliers, sauf une verrue sur la joue.
Je n’ai jamais été son élève. Il n’était qu’une silhouette croisée dans les couloirs, carte de géographie sous le bras, sérieux, perdu dans ses pensées ou semblant ne pas en avoir.
Si je parle de ce fantôme, c’est que derrière cet anodin M. Poirier, professeur d’histoire-géographie au lycée Claude-Bernard à Paris, se cachait un personnage fabuleux. Oui : Julien Gracq. J’ai côtoyé pendant sept ans l’un des grands de ce siècle, un des écrivains dont les livres, par la suite, ont le plus compté pour moi. J’aurais même pu l’avoir comme professeur, si au lieu de passer en première littéraire je n’avais préféré suivre en section scientifique mes bons copains Jean-Marie Clément, Jean Sotiriadis, Olivier Moch, Pierre Strobel, Christian Dispot, Didier Chartier, Claude Rambach… Et cela n’a fait à l’époque ni chaud ni froid au petit crétin que j’étais.
Nous savions pourtant qu’il écrivait, que dix ans plus tôt cet homme d’une discrétion maladive avait causé, ô paradoxe, un scandale énorme en refusant le prix Goncourt. Mais nous ne l’avions pas lu, il n’était pas encore statufié, pléiadisé, et l’humble apparence de ce Poirier-là aurait eu de quoi doucher les plus brûlantes ferveurs.
Plus tard, j’ai regretté le rendez-vous manqué de 1963. J’ai harcelé de questions ses anciens élèves, pour essayer d’imaginer les cours du grand homme. Échec total. Rien à dire. Bon prof, oui, sans doute, mais distant, absent ; ne parlant jamais de ses livres ou même de ceux des autres. Rien que l’histoire et la géo, rien que le programme. »
Sur son site Internet, il cite un autre témoignage d’élève, Pierre Strobel :
« Froid, à la fois hautain et effacé, ponctuel, ne souriant jamais, Poirier me terrorisait et sa réputation de prof ennuyeux et sévère — fortement argumentée par ceux qui l’avaient subi — n’était en rien contrebalancée par le bruit qui courait, mais que personne n’avait vérifié en remontant à ses livres, qu’il était un grantécrivain. Au contraire, cela le lestait d’une tare supplémentaire : il aggravait son cas et nous donnait ainsi de bons arguments pour nous méfier de la littérature contemporaine. »

Si je suis un grand admirateur de Julien Gracq je ne suis pas certain que j’aurais apprécié les cours du professeur Poirier, même s’il est évident que la pédagogie (à défaut des programmes…) et les élèves étaient très différents à l’époque.

Shanghai’s crimes

Après avoir étudié un extrait de De soie et de sang de Qui Xiaolong et travaillé sur Shanghai en géographie, les élèves des deux classes de quatrièmes rédigent la première page d’un roman policier se déroulant à Shanghai dans le cadre du cours de français (j’en publierai bientôt des extraits envoyés par ma collègue). Ceux qui le souhaitent, après avoir été intitié à l’application par ma collègue de lettres, peuvent réaliser une vidéo Animoto sur leur première page. Les vidéos ci-dessous en sont des exemples.

La littérature, grande ennemie des dictatures

Après le coup d’État manqué du 15 juillet dernier, le gouvernement turc a prononcé par décret, le 27 juillet dernier, la fermeture de de 131 entreprises de presse et d’édition : 16 chaînes de télévision, 23 radios, 45 journaux, 3 agences d’information, 15 revues, et 29 maisons d’éditions.

 

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Dans le même temps, l’écrivain turque Asli Erdogan a été incarcérée dans une prison pour femmes d’Istanbul selon Actes Sud, sa maison d’édition en France. Connue pour ses prises de position critiques envers le gouvernement turc et pour être membre de la rédaction de Özgür Gündem, un quotidien soutenant les revendications des Kurdes, elle avait été arrêtée à son domicile dans la nuit du 16 au 17 août, et mise en garde à vue au Bureau de lutte contre le terrorisme de la Sécurité turque. L’écrivain a été déférée au tribunal le 19 août sur la base de trois chefs d’accusation : « propagande en faveur d’une organisation terroriste », « appartenance à une organisation terroriste », et « incitation au désordre ».
Cette situation qui ressemble fort à une dérive autoritaire dure depuis plusieurs mois avant même que le coup d’Etat du 15 juillet dernier ne donne au pouvoir les motifs d’une répression.

De son côté, le bureau de la censure du gouvernement chinois a demandé le retrait de quatre livres sur les stands français et américains de la Foire internationale du livre de Pékin.
Alors qu’aucune décision de ce type n’avait été prise depuis douze ans, les autorités chinoises ont exigés le retrait de La Chine au pied du mur d’Isabelle Attané et Les Fils de princes : une génération au pouvoir en Chine de Jean-Luc Domenach publiés chez Fayard. Dans son livre, la démographe Isabelle Attané considère que la principale entrave au développement économique du pays est la démographie et elle estime que dans une trentaine d’année la Chine risque de perdre son rang de puissance économique. Dans le sien, Jean-Luc Domenach raconte le destin des enfants des leaders révolutionnaires, qui – pour leur sécurité – ont été envoyés en URSS.
Le troisième livre, Femmes de dictateur de Diane Ducret, a également été retiré de la vente lors de la foire au motif qu’un chapitre traite de l’ex-président Mao. Ce livre est pourtant disponible depuis 2011 dans le catalogue de plusieurs éditeurs chinois.
Côté américain, un ouvrage autorité, When Newark had a Chinatown, de Yoland Skeete-Laessig a été retiré car, selon les autorités, la carte de la Chine figurant sur la couverture de l’ouvrage n’inclue ni Taiwan, ni les mers du sud revendiquées par le pays.

D’après des articles du Magazine littéraire.

Les monades urbaines

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En lisant l’essai De New York à Coruscant, j’ai découvert l’existence d’un recueil de nouvelles de Robert Silverberg intitulé Les monades urbaines dont le thème traite de la ville du futur.
Selon l’imagination de l’auteur, l’humanité vivra en 2381 dans des tours hautes de 3000 mètres, chacune peuplée de quelques 880 000 personnes : les Monades Urbaines. L’humanité aura ainsi trouvé un recours à la surpopulation en se développant verticalement et en exploitant la surface terrestre ainsi libérée exclusivement pour l’agriculture. Au sein des monades, une société hiérarchisée et prétendument utopique se développera avec comme principal objectif l’accroissement de la population mondiale.

Je vais me procurer ce recueil, le lire et le placer dans la bibliothèque de classe à la rentrée prochaine.

La cartographie impossible

Voici des extraits d’ouvrages évoquant la possibilité d’une cartographie à l’échelle 1 : 1. Cette idée « fantastique » semble être née chez Lewis Caroll avant d’être reprise dans le célèbre texte de Borges. Umberto Eco l’a ensuite considérablement développée. Schuiten et Peeters ont aussi exploité l’idée dans leur bande dessinée La frontière invisible, du cycle des Cités obscures. Mais l’origine de tout cela est peut-être à trouver dans l’ouvrage scientifique du père Jean François, publié en 1652.

« Ce serait une entreprise digne d´un Monarque de faire choisir en son Royaume quelque grande campagne, où l´on peut conduire les eaux à volomté, pour là y faire la distribution des pays d´une partie du monde, que l´on voudroit représenter, d´y faire en effet les Rivières, les Mers, les Lacs, les Forests, les Montagnes, Fontaines, Prairies, Rochers, Escueils, et toutes les particularitez, qui se peuvent transplanter ou transporter, et estre appliquées avec proportion de leur grandeur. Et quand aux merveilles, que l´on ne pourroit représenter par l´exhibition de la même chose en petit volume, il faudroit se servir de quelque marque approchante pour les signifier : comme pour montrer les Villes, se seroit assez de mettre une pierre en forme de clocher &c. Par exemple qui voudroit représenter la France qui est bordée de deux mers, l´Océane et la Méditerranée, de deux montagnes, les Alpes et les Pyrénées, et d´un fleuve le Rein, il devroit trouver un lieu où il y eut deux lacs pour représenter ces deux mers, deux lieux pierreux et elevez pour faire voir ces deux montagnes, et un ruisseau pour signifier le fleuve, ou bien pratiquer ces choses icy et les y faire. Les bornes étant faites il faudroit passer à représenter les Rivières qui sont dedans par d´autres ruisseaux, et sur ou prés d´elles marquer les villes, et les bourgs, selon que la situation demande avec les marques des merveilles, qui se rencontrent en chaque territoire. Ce qu´estant on apprendrait plus de géographie en six jours, plus facilement et plus distinctement estant conduit par un homme intelligent dans tous les endroits de cette carte ; que l´on ne feroit en six mois sur les cartes communes, et en douze par discours sans carte ; pour ce que ces représentations ici sont, et plus grandes et plus semblables : la grandeur donne une plus grande distinction aux parties et la plus grande similitude une bien plus grande facilité à concevoir. »

Père Jean François, La science de la géographie, divisée en trois parties, Rennes, 1652, p. 349-350.

« C´est une autre chose que nous avons apprise de votre Nation, » dit Mein Herr, « la cartographie. Mais nous l´avons menée beaucoup plus loin que vous. Selon vous, à quelle échelle une carte détaillée est-elle réellement utile ? »

« Environ six pouces pour un mile. »

« Six pouces seulement ! » s´exclama Mein Herr. « Nous sommes rapidement parvenus à six yards pour un mile. Et puis est venue l´idée la plus grandiose de toutes. En fait, nous avons réalisé une carte du pays, à l´échelle d´un mile pour un mile ! »

« L´avez-vous beaucoup utilisée ? » demandai-je.

« Elle n´a jamais été dépliée jusqu´à présent », dit Mein Herr. « Les fermiers ont protesté : ils ont dit qu´elle allait couvrir tout le pays et cacher le soleil ! Aussi nous utilisons maintenant le pays lui-même, comme sa propre carte, et je vous assure que cela convient presque aussi bien. »

Lewis Carroll, Sylvie et Bruno, deuxième partie, 1893.

« DE LA RIGUEUR DE LA SCIENCE

En cet empire, l´Art de la Cartographie fut poussé à une telle Perfection que la Carte d´une seule Province occupait toute une ville et la Carte de l´Empire toute une Province. Avec le temps, ces Cartes Démesurées cessèrent de donner satisfaction et les Collèges de Cartographes levèrent une Carte de l´Empire, qui avait le Format de l´Empire et qui coïncidait avec lui, point par point. Moins passionnées pour l´Etude de la Cartographie, les Générations Suivantes réfléchirent que cette Carte Dilatée était inutile et, non sans impiété, elle l´abandonnèrent à l´Inclémence du Soleil et des Hivers. Dans les Déserts de l´Ouest, subsistent des Ruines très abimées de la Carte. Des Animaux et des Mendiants les habitent. Dans tout le Pays, il n´y a plus d´autre trace des Disciplines Géographiques. (Suarez Miranda, Viajes de Varones Prudentes, Livre IV, Chapitre XIV, Lérida, 1658.) »

J.L. Borges, L´auteur et autres textes, Paris, Gallimard, 3e édition, 1982, p.199.

 

« De l’impossibilité de construire la carte 1 : 1 de l’empire

1. Conditions requises pour une 1 : 1
On examine ici la possibilité théorique d’une carte 1 : 1 de l’empire, en partant des postulats suivants :
1. Que la carte soit effectivement 1 : 1 et donc coextensive au territoire de l’empire.
2. Que ce soit une carte et non un calque : on ne considère donc pas la possibilité que la superficie de l’empire soit recouverte d’un matériau malléable qui en reproduise le moindre relief ; en ce cas, on ne parlerait pas de cartographie mais d’emballage ou de pavement de l’empire et il conviendrait davantage de déclarer par loi l’empire comme carte de lui-même, avec tous les paradoxes sémiotiques qui s’ensuivraient.
3. Que l’empire dont on parle soit cet x dont nihil majus cogitari possit, et que donc la carte ne puisse être produite et déployée dans une zone désertique d’un second empire x2 tel que x2 > x1, (comme si on déployait au Sahara la carte 1 : 1 de la Principauté de Monaco). En ce cas, la question serait dépourvue de tout intérêt théorique.
4. Que la carte soit fidèle, et représente donc, de l’empire, non seulement les reliefs naturels, mais aussi les réalisations artificielles ainsi que la totalité des sujets (cette dernière est une condition maximale pouvant ne pas être appliquée pour une carte appauvrie).
5. Qu’il s’agisse d’une carte et non d’un atlas à feuilles partielles : rien n’empêche en théorie qu’on réalise en un laps de temps raisonnable une série de projections partielles sur des feuilles séparées à utiliser séparément pour se référer à des portions partielles du territoire. La carte peut être produite sur des feuilles séparées, mais à condition de les coller de façon à constituer la carte globale du territoire de l’empire tout entier.
6. Enfin, que la carte s’avère être un instrument sémiotique, capable donc de signifier l’empire ou de permettre des références à l’empire surtout au cas où l’empire ne serait pas autrement perceptible. Cette dernière condition exclut que la carte soit un transparent déployé de manière stable sur le territoire sur lequel les reliefs du territoire même seraient projetés point par point, parce qu’en ce cas, toute extrapolation effectuée sur la carte serait effectuée en même temps sur le territoire sous-jacent, et la carte perdrait sa fonction de graphe existentiel maximal.
Il faut donc ou que (a) la carte ne soit pas transparente, ou que (b) elle ne repose pas sur le territoire, ou enfin que (c) elle soit orientable de sorte que les points de la carte reposent sur des points du territoire n’étant pas ceux représentés.
On démontrera que chacune de ces trois solutions conduit à des difficultés pratiques et à des paradoxes théoriques insurmontables.
2. Modes de production de la carte
2. 1. Carte opaque étalée sur le territoire
Étant opaque, cette carte serait perceptible à défaut de perception du territoire sous-jacent, mais créerait une séparation entre territoire et rayons solaires ou précipitations atmosphériques. Elle altérerait donc l’équilibre écologique dudit territoire, si bien que la carte représenterait le territoire différemment de ce qu’il est effectivement. La correction continuelle de la carte, en théorie possible avec une carte suspendue (cf. 2.2), est ici impossible car les altérations du territoire sont imperceptibles vu l’opacité de la carte. Les habitants tireraient donc des inférences sur un territoire inconnu à partir d’une carte infidèle. Enfin, si la carte doit représenter aussi les habitants, elle se révélerait par cela même une fois encore infidèle, car elle représenterait un empire habité par des sujets qui en réalité habitent sur la carte.
2. 2. Carte suspendue
On plante sur le territoire des poteaux d’une hauteur égale à ses plus hauts reliefs, et on tend sur le sommet de ces poteaux une surface de papier ou de lin sur laquelle, d’en bas, on projette les points du territoire. La carte pourrait être utilisée comme signe du territoire, étant donné que pour l’examiner, il faut tourner le regard vers le haut, en détournant les yeux du territoire correspondant. Toutefois (et c’est une condition qui vaudrait aussi pour la carte opaque étalée, si elle n’était rendue impossible par d’autres considérations plus irréfutables) chacune des portions de la carte prise séparément ne pourrait être consultée que si l’on réside sur la portion de territoire correspondant, si bien que la carte ne permettrait pas de tirer des informations sur ces parties de territoire différentes de celle sur laquelle on la consulte.
Le paradoxe serait surmontable en survolant la carte : mais [outre (a) la difficulté de sortir avec des cerfs-volants ou des ballons captifs d’un territoire intégralement recouvert par une surface de papier ou de lin ; (b) le problème consistant à rendre la carte lisible vu d’en haut et d’en bas ; (c) le fait que le même résultat cognitif pourrait être facilement atteint en survolant un territoire sans carte] tout sujet qui survolerait la carte, abandonnant donc le territoire, rendrait automatiquement la carte infidèle, car elle représenterait un territoire ayant un nombre d’habitants supérieur d’au moins un par rapport à celui des résidants effectifs au moment de l’observation. La solution ne serait donc possible qu’en cas d’une carte appauvrie qui ne représente pas les sujets.
Enfin, pour la carte suspendue, si elle est opaque, la même observation vaut que pour la carte étendue : en empêchant la pénétration des rayons solaires et des précipitations atmosphériques, elle altérerait l’équilibre écologique du territoire, en en devenant donc une représentation infidèle.
Les sujets pourraient remédier à cet inconvénient de deux manières : en produisant chacune des parties de la carte, une fois hissés tous les poteaux, en un seul instant en chaque point du territoire, de façon à ce que la carte soit fidèle au moins au moment où elle est achevée (et peut-être pour plusieurs heures consécutives) ; ou bien en procédant à la correction continuelle de la carte à partir des modifications du territoire.
Mais en ce second cas, l’activité de correction obligerait les sujets à des déplacements non enregistrés par la carte, laquelle deviendrait ainsi une fois encore infidèle, à moins qu’elle ne soit appauvrie. En outre, occupés à corriger la carte, les sujets ne pourraient plus contrôler la dégradation écologique du territoire, et l’activité de correction de la carte amènerait à l’extinction même de tous les sujets, et donc de l’empire.
Le cas ne serait pas différent si la carte était en un matériau transparent et perméable. Elle serait inconsultable de jour à cause de l’éblouissement des rayons solaires, et toute zone colorée qui réduirait l’éblouissement solaire réduirait fatalement l’action du soleil sur le territoire, produisant des transformations écologiques de moindre portée mais non de moindre impact théorique sur la fidélité de la carte.
Enfin, on néglige le cas d’une carte suspendue pliable et dépliable selon une orientation différente. Cette solution éliminerait certes plusieurs des difficultés exposées ci-dessus, mais, même si elle est techniquement différente de la solution de pliage d’une carte de troisième type, elle s’avérerait physiquement plus difficile à appliquer et s’exposerait de toute manière aux paradoxes de repliage posés par la carte de troisième type, si bien que les objections soulevées pour l’une vaudraient aussi pour l’autre.
2. 3. Carte transparente, perméable, étalée et orientable
Cette carte tracée sur un matériau transparent et perméable (de la gaze, par exemple) est étalée sur la surface et doit être orientable.
Toutefois, après l’avoir tracée et étalée, soit les sujets sont restés sur le territoire sous la carte, soit ils marchent sur la carte. Si les sujets l’avaient produite au-dessus de leur tête, non seulement ils ne pourraient bouger, car tout mouvement altérerait les positions des sujets qu’elle représente (sauf à recourir à une carte appauvrie), mais en bougeant, ils provoqueraient des enchevêtrements de la très fine membrane de gaze tendue au- dessus d’eux, retirant de cela une gêne sérieuse et rendant infidèle la carte, car elle prendrait une configuration topologique différente, présentant des zones accidentées ne correspondant pas à la planimétrie du territoire. On doit donc supposer que les sujets ont produit et tendu la carte en restant au-dessus d’elle.
En ce cas, plusieurs paradoxes déjà examinés pour les cartes précédentes sont valables : la carte représenterait un territoire habité par des sujets qui en réalité habitent sur la carte (sauf carte appauvrie) ; la carte s’avérerait inconsultable car chaque sujet ne peut examiner que la partie correspondant au territoire sur lequel sujet et carte reposent ; la transparence de la carte lui ôterait sa fonction sémiotique parce qu’elle ne fonctionnerait comme signe qu’en présence de son référent ; résidant sur la carte, les sujets ne peuvent s’occuper du territoire qui se dégrade, rendant la carte infidèle… Il faut donc que la carte soit repliable puis dépliable selon une orientation différente, de manière que chaque point x de la carte représentant un point y du territoire puisse être consulté quand le point x repose sur un quelconque point z du territoire où z ≠ y. Enfin, repliage et dépliage permettent de ne pas consulter la carte pendant longtemps et de ne pas recouvrir le territoire, lequel pourra donc être cultivé et remis en état de façon à ce que sa configuration effective soit toujours pareille à celle représentée par la carte.
2. 4. Repliage et dépliage de la carte
Cela dit, il est nécessaire de poser certaines conditions préliminaires : (a) que les reliefs du territoire n’entravent pas les mouvements des sujets affectés au repliage ; (b) qu’il existe un vaste désert central où l’on puisse loger et faire rouler la carte repliée, afin de la déplier selon une orientation différente ; (c) que le territoire soit en forme de cercle ou de polygone régulier de façon que la carte, quelle que soit son orientation, ne dépasse pas de ses frontières (une carte 1 : 1 de l’Italie, roulée de quatre-vingt- dix degrés, déborderait sur la mer) ; (d) que l’on accepte alors la condition fatale faisant qu’il y aura toujours un point central de la carte qui reposera toujours sur la même portion de territoire que celle qu’il représente.
Une fois ces conditions satisfaites, les sujets se déplaceront en masse vers les confins périphériques de l’empire afin d’éviter que la carte soit repliée avec les sujets dedans. Pour résoudre le problème de l’accumulation de tous les sujets aux marges de la carte (et de l’empire), il faut postuler un empire habité par un nombre de sujets non supérieur au nombre d’unités de mesure du périmètre total de la carte, l’unité de mesure périmétrale correspondant à l’espace occupé par un sujet debout.
Supposons maintenant que chaque sujet prenne un bord de la carte et le replie progressivement en reculant : on arriverait à une phase critique où la totalité des sujets se trouverait condensée au centre du territoire, sur la carte, en en soutenant les bords repliés au-dessus de sa tête. Situation dite de catastrophe en scrotum, où la population de l’empire est enfermée dans une poche transparente, en situation de pat théorique et de grave gêne physique et psychique. Les sujets devront donc, au fur et à mesure du repliage, sauter hors de la carte, sur le territoire, en continuant à la replier de l’extérieur, jusqu’à la phase ultime du repliage, quand plus aucun sujet n’est dans la poche interne.
Cependant, une telle solution créerait le problème suivant : une fois le repliage effectué, le territoire serait composé de son propre habitat et d’une énorme carte repliée en son propre centre. Donc, la carte repliée, bien qu’inconsultable, se révélerait infidèle, car on saurait avec certitude qu’elle représenterait le territoire sans elle- même repliée en son centre. Et l’on ne voit pas pourquoi on devrait déplier pour la consulter une carte que l’on sait a priori infidèle. D’autre part, si la carte se représentait elle-même repliée au centre, elle deviendrait infidèle chaque fois qu’elle serait dépliée.
Admettons que la carte soit soumise à un principe d’indétermination, de sorte que c’est l’acte de dépliage qui rend fidèle une carte qui, repliée, est infidèle. À ces conditions, la carte pourrait être dépliée chaque fois qu’on voudrait la rendre fidèle.
Reste (si l’on ne recourt pas à la carte appauvrie) le problème de la position que devront prendre les sujets après que la carte aura été dépliée et étalée selon une orientation différente. Pour qu’elle soit fidèle, chaque sujet, après le dépliage, devra reprendre la position qu’il avait au moment de la représentation, sur le territoire effectif. À ce prix seulement, un sujet résidant sur le point z du territoire, sur lequel, mettons, repose le point x2 de la carte, serait exactement représenté au point x1, de la carte qui repose par hasard sur le point y du territoire. Chaque sujet pourrait simultanément obtenir des informations (à partir de la carte) sur un point du territoire différent de celui où il réside, comprenant un sujet différent de lui-même.
Bien que d’une faisabilité ardue et peu pratique, cette solution permet d’élire la carte transparente et perméable, étalée et orientable, comme étant la meilleure, en évitant le recours à la carte appauvrie. À ceci près qu’elle aussi, à l’instar des cartes précédentes, est sensible au paradoxe de la Carte Normale.
3. Le paradoxe de la Carte Normale
À partir du moment où la carte est installée, recouvrant tout le territoire (qu’elle soit étalée ou suspendue), le territoire de l’empire est caractérisé par le fait d’être un territoire intégralement recouvert par une carte. La carte ne rend pas compte de cette caractéristique. À moins que, sur la carte, ne soit placée une autre carte qui représente le territoire plus la carte sous-jacente. Mais le processus serait infini (argument du troisième homme). En tout cas, si le processus s’arrête, on a une carte finale représentant toutes les cartes interposées entre elle et le territoire mais qui ne se représente pas elle-même. Nous appelons cette carte la Carte Normale.
Une Carte Normale est sensible au paradoxe Russel-Frege : territoire plus carte finale représentent un ensemble normal où la carte n’est pas une partie du territoire qu’elle définit ; mais on ne peut pas concevoir des ensembles normaux (et donc des cartes de territoires avec des cartes) même si nous considérions des ensembles d’ensembles à un seul membre comme dans notre cas. Un ensemble d’ensembles normaux doit être conçu comme un ensemble non normal, où donc la carte des cartes serait partie du territoire tracé en carte, quod est impossible.
D’où les deux corollaires suivants :
1. Chaque carte 1 : 1 reproduit toujours le territoire de manière infidèle.
2. Au moment où il réalise sa carte, l’empire devient irreprésentable.
On pourrait observer qu’avec le second corollaire, l’empire réalise ses rêves les plus fous, en devenant imperceptible pour les empires ennemis, mais par la force du premier corollaire, il se rendrait aussi imperceptible pour lui-même. Il faudrait postuler un empire qui acquiert une conscience de soi en une sorte d’aperception transcendantale de son propre appareil catégoriel en action : mais cela impose l’existence d’une carte dotée d’autoconscience, laquelle (si jamais elle était concevable) deviendrait à ce stade l’empire lui-même, si bien que l’empire céderait son propre pouvoir à la carte.
Troisième corollaire : chaque carte 1 : 1 de l’empire entérine la fin de l’empire en tant que tel et c’est donc la carte d’un territoire qui n’est pas un empire. »

Umberto Eco, « De l´impossibilité d´établir une carte de l´Empire à l´échelle du 1/1 », Pastiches et postiches, Paris, Messidor, p. 95-104.

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Schuiten & Peeters, La Frontière Invisible, deux volumes, Casterman, 2002-2004.