Catégorie : Ils l’ont dit !

A propos de la future retraite des enseignants

Voici les propos tenus par le Président de la République à Rodez, lors du débat sur le thème des retraites :

Question d’une personne du public :
« Bonjour Monsieur le Président, je suis professeur ici en lycée à Rodez et fière de mon métier, je suis passionnée par mon métier et pourtant depuis 20 ans que j’enseigne j’ai vu les conditions de mon travail se dégrader. Cela ne m’a pas empêché de continuer et d’être toujours en grande activité. Cependant quand je vois la retraite que vous proposez je m’inquiète fortement. Tout à l’heure j’ai entendu vous avez dit une retraite de 1 200 euros pour un enseignant cela me choque un petit peu, peut-être vous vous êtes trompé ou j’ai mal entendu mais on a un bac + 5 et on est face à des jeunes régulièrement et notre travail donc est parfois un petit peu compliqué. On le voit dans l’actualité aussi. Donc j’aimerais juste que vous me rassuriez et que vous me redonniez confiance en cette réforme.« 

Réponse du Président :
« C’est la dernière. Il y a vous. D’abord, les niveaux de retraite dépendent beaucoup, comme vous le savez mieux que moi, si vous êtes prof, capésien, agrégé, à quel moment de votre carrière vous êtes parti, etc. Je ne prenais pas le niveau classique, je prenais un niveau de référence qui, à mon avis d’ailleurs, n’est pas totalement délirant. Parce que quand on regarde le niveau, quand vous êtes prof ça dépend de la part d’indemnités, d’heures sup que vous faites en fin de carrière, qui sont plus ou moins prises par votre système de retraite mais on est entre 1 000 et 1 200. À mon avis, sur la moyenne, je pense que je ne suis pas loin de la réalité, mais on pourra vérifier. Est-ce qu’on a les chiffres, Monsieur le Haut-commissaire. Oui, il va vérifier. Et puis, il y en a qui ont plus quand ils finissent agrégés. Aujourd’hui, sur l’ensemble du corps enseignant, le système actuel, et vous le disiez, est un système que je considère comme insatisfaisant parce que la carrière progresse peu, parce que la carrière, et moi j’ai une pensée pour votre collègue directrice d’école qui a commis le pire, soumise au stress, etc., dans une situation abominable parce que, comme vous le dites, Madame, directrice, il y a des fonctions d’encadrement qu’on ne reconnaît pas assez. Donc ça, c’est le deuxième point, en quelque sorte, le pacte social implicite qu’on a fait depuis des décennies dans l’Education nationale, c’est de dire : on ne vous paye pas très bien, votre carrière est assez plate mais elle peut avoir des bonds quand vous passer le CAPES, quand vous passez l’agrég, mais vous avez des vacances et vous partez à la retraite avec un système qui est mieux calculé que chez beaucoup d’autres parce que c’est le système où on calcule sur la base des six derniers mois, et après, il y a aussi certains autres. C’est pour ça aussi qu’il y a une grande diversité dans le corps enseignant. Ca dépend si vous faites des heures sup ou pas. Lesquelles sont maintenant défiscalisées et peuvent créer des variations de revenus importantes au sein du corps enseignant. Ca, c’est un peu le pacte social du corps enseignant. Ce pacte-là ne correspond plus à la réalité, ce qui est souhaitable je le dis très sincèrement. Et c’est pourquoi les enseignants comme quelques autres professions, je ne peux pas leur dire du jour au lendemain, vous allez passer dans le nouveau système parce que leur système est calculé sur les six derniers mois. Si je passe au nouveau système qui est tout au long de la vie, tous les enseignants seront lésés. Donc le passage au nouveau système pour les enseignants ne peut aller qu’avec une transformation de la carrière, de repenser la carrière dans toutes ses composantes. Et c’est pour ça que j’assume, sur certaines catégories qui sont très spécifiques, d’avoir un temps de transition qui peut être plus important parce qu’on doit penser la dynamique salariale et la carrière. Donc, je vais me corriger tout de suite, en direct. Mais ça, c’est pour les enseignants ou pour tous les retraités ? Je lis ce qui m’est donné par le Haut-commissaire : 2 600 euros de pension moyenne pour les nouveaux retraités de l’enseignement. Les enseignants titulaires partis en 2017 ont perçu une pension de retraite mensuelle moyenne de 2 600 euros. Cette moyenne de 2 600 euros cache des inégalités entre enseignants du premier degré public et second degré public. C’est la diversité qui fait que peut-être, vous ne vous y retrouvez pas. À mon avis, 2 600, faudra me dire comment on les retrouve, parce que les enseignants en font partie. Mais moi je pense à mes 1200, je ne suis pas dans le faux. Vous étiez enseignante ? Donc je ne suis pas dans le faux. Madame était enseignante, elle est à 1140. Bon, ça me rassure. Non mais c’est bien voilà.

Non mais quand je vous disais 1 200 euros, je n’étais pas dans le délire. Non mais c’est très important parce que attendez. Là, on parle beaucoup de chiffres. Je veux quand même clarifier les choses pour vous. Madame elle me dit : on va prendre les 25 meilleures années. Quand vous êtes dans le privé, comme vous, comme vous; on va prendre vos 25 meilleures années mais sur ces 25 meilleures années, ce sera 50% du salaire de référence. Quand vous êtes dans le public, on prend vos six derniers mois et c’est 75 % du salaire, c’est ça la grande différence qui crée aussi des inégalités qui fait que plus personne s’y retrouve. Ça, c’est le système actuel. Et quand je regarde le salaire de fin de carrière des professeurs, il y a beaucoup de variations mais quand je vous dis que je suis autour de 1 100-1 200 euros, je pense que je ne suis pas complètement déconnant, par rapport à une fin de carrière de prof. Il y en a qui touchent beaucoup plus quand ils font des heures sup, quand ils sont agrégés ou autre, il y en a qui touchent un peu moins mais je suis peut-être en dessous de la moyenne, mais je suis dans la réalité et votre voisine le montre. donc, d’abord, premier point, parce que c’était votre angoisse. Vous me disiez : 1 200 euros, j’y crois pas du tout. Ça montre bien que notre système actuel, il n’est même pas lisible pour les actifs qui sont fonctionnaires et qui devraient pouvoir, dans une carrière où vous n’êtes pas licenciable donc, vous devriez pouvoir calculer votre retraite. Ça veut dire qu’un enseignant aujourd’hui, de la fonction publique d’Etat, il ne sait pas calculer sa retraite et il a peur, premier point. Alors moi, je vais essayer de vous rassurer, d’abord en vous disant : tout le monde passe au même système, visibilité et transparence. Deuxième point : en vous disant, ce pacte social que je décrivais pour les enseignants, on ne va pas y mettre fin du jour au lendemain, parce qu’on va se donner du temps, comme d’ailleurs, pour certaines professions médicales que j’évoquais, pour les policiers, pour les gendarmes, on doit se donner du temps parce qu’on doit repenser la carrière. Moi, c’est ce que je veux qu’on fasse sur 5-10 ans. Là aussi, ce n’est pas quelque chose qui se fait en six mois, si je revalorisais, comme je veux le faire, l’ensemble des enseignants -quand on parle de l’Éducation nationale dans notre pays, on parle d’un million de fonctionnaires, c’est le premier employeur du pays. Si je voulais revaloriser, c’est 10 milliards. On ne peut pas mettre 10 milliards demain, c’est vos impôts. C’est le déficit, c’est la dette pour nos enfants donc c’est investir sur notre éducation. Il faut repenser la carrière, ça veut dire qu’il faut qu’on arrive à ce que la carrière progresse davantage, qu’on ait un vrai dialogue avec l’ensemble des enseignants et leurs représentants pour dire comment on fait mieux progresser la carrière, comment on paye mieux. Comment, du coup, parce qu’on paye mieux, peut-être on change aussi le temps de travail et la relation au travail. Et je pense que les enseignants de votre génération y sont tout à fait prêts, et le font d’ailleurs bien souvent hors du temps scolaire, d’accompagner les jeunes différemment, que ce soit valorisé, que ça puisse être demandé aux enseignants, que le métier change, qu’on regarde aussi les périodes de vacances par rapport aux autres et puis qu’on pense sa carrière en valorisant beaucoup plus qu’on ne le fait aujourd’hui les périodes d’encadrement. Aujourd’hui, quand vous êtes directeur dans le primaire, directeur de collège, c’est terrible. C’est sous-valorisé, ça crée des situations de stress très dures, et donc peut-être qu’on valorise mieux cela. Et puis, qu’on intègre aussi qu’à des moments de la carrière, on ne doit plus être devant des élèves parce que si on dit tous : on va travailler un peu plus longtemps, eh bien je suis désolé mais il se trouve que je connais bien votre métier, j’ai une grand-mère qui m’a élevée et qui y a passé sa vie et j’ai une épouse qui a fait votre métier, c’est pas vrai qu’on peut jusqu’à 65 ans être devant des élèves de manière innocente. Ca dépend après des tempéraments, ça dépend des classes que l’on a face à soi, ça dépend de la réalité, mais quand on est dans une situation difficile, qu’on on a des gamins turbulents, à 55 ans, on en a marre, on est usés et donc, il faut pouvoir avoir un job en rectorat ou dans des fonctions où on sera moins exposé aux élèves. Il y a d’autres endroits où c’est beaucoup plus plaisant. Les profs ont des classes plus réduites. Ca se passe mieux. Ca, ça s’apprécie, ça s’appelle gérer une carrière. Ca s’appelle faire de la gestion des ressources humaines. On l’a fait insuffisamment. On doit réinventer, ca veut dire donc valoriser les carrières, valoriser l’évolution de la carrière différemment, le prendre en compte pour permettre aux enseignants de rentrer dans le système et que les retraités du système de demain se retrouvent au même niveau que les retraités du système d’aujourd’hui, mais avec une carrière plus intelligente. Parce qu’aujourd’hui, il n’est pas un bon système, où on dit à des enseignants : ‘’vous allez vous serrer la ceinture, vous serez mal payé toute votre vie et votre retraite sera mieux calculée que pour les autres.’’ On n’est plus dans un monde où les gens acceptent ça. Donc, sur ces sujets, ce que je veux qu’on fasse, c’est qu’on ouvre une vraie concertation qui va permettre de penser la carrière, l’investissement qu’on fait, et du coup le temps de transition et on fera converger tout le monde vers de nouveaux systèmes, à mesure qu’on arrive à avoir une carrière qui corresponde à un système plus juste. Mais on va le faire en transparence. Moi, je vous dis là mes convictions, mes intuitions parce que votre question était très directe, je corrige peut-être aussi des a priori qu’on peut avoir, anxiogènes, qui sont faux mais ça va être un des objets de discussions. Et moi, j’assume que sur quelques professions qu’on a évoquées, ce soir, on se donnera le temps parce que c’est des professions où il faut, en fait, changer le travail pour permettre de passer au nouveau système de retraite. »

Je ne sais pas si je suis rassuré !

Paroles d’historien

Voici ce que pense Carlo Ginzburg de l’identité européenne et de l’histoire nationale (par opposition à l’histoire mondiale) :

« Puisqu’il est selon vous possible de parler de l’Europe comme d’une échelle historique pertinente, quels seraient les éléments historiques, culturels et géographiques composant cette réalité actuelle ?

C’est une bonne question, mais nous revenons ici au problème de l’anachronisme, dont je parlais tout à l’heure. Par exemple, s’il ne fait aucun doute, à mon avis, que l’Europe a été construite contre les Turcs, cela ne peut servir en aucun cas servir d’argument aujourd’hui pour dire que la Turquie ne peut faire partie de l’Europe. C’est un cas, assez extrême si vous voulez, de la relation complexe qui existe entre une réalité historique passée et une réalité historique en construction. À mon avis, il serait illégitime d’utiliser l’histoire de l’Europe telle qu’elle a été construite pour lui fixer des limites aujourd’hui, car il me semble que le terme d’identité est un terme politique qui n’a aucune valeur analytique. L’identité européenne n’existe pas, tout comme il n’y a pas d’identité française, italienne, juive, etc. Ce sont des termes fictifs qui sont utilisés comme armes politiques. Je sais que Ratzinger a parlé de l’identité chrétienne européenne, mais c’est une construction politique. Que faire des communautés non chrétiennes qui vivaient en Europe ? Cette idée du Turc – et la majuscule souligne à quel point je parle ici d’une construction culturelle et politique des Européens – est une idée contre laquelle s’est construite l’idée de l’Europe ; ce n’en est pas moins un élément de cette construction puisque ce concept du Turc a participé à la prise de conscience de l’Europe par les Européens.

(…)

En France, les intellectuels néonationalistes attaquent l’histoire dite mondiale. Comment répondriez-vous à ces attaques ?

Très simplement. Si l’on considère l’histoire de l’historiographie dans une perspective à long terme, l’histoire d’un point de vue national est une des nombreuses possibilités, un des nombreux moments de l’écriture de l’histoire. C’est justement pour cela qu’il est absurde de l’identifier à l’Histoire. Ajoutons qu’aucun de ces labels – de ces moments historiographiques – ne sont des gages de qualité : une mauvaise microhistoire est une mauvaise microhistoire, de même qu’une mauvaise histoire nationale est une mauvaise histoire nationale. L’une des richesses de la science historique vient de sa diversité et, inversement, le risque est de voir un courant historiographique s’identifier à l’Histoire.

Et ne pensez-vous pas que l’histoire structurellement nationale peut éviter de se présenter comme une Histoire ?

L’histoire nationale qui essentialise les identités – française ou italienne – ne peut que se confondre avec l’Histoire parce qu’elle pèche doublement, par ethnocentrisme et par anachronisme. Les identités ne sont pas fixes ou éternelles, ce sont des constructions. C’est cela qu’il est intéressant d’analyser et, en ce sens, il est possible de faire une histoire de qualité qui pose la question des nations. Ce n’est pas toujours facile. Prenez l’exemple de l’Italie, la construction de l’État italien unifié a été plus tardive. Face au polycentrisme de la réalité italienne, la construction d’une perspective unitaire a été difficile et, en conséquence, ce processus est historiquement beaucoup plus difficile à interpréter.
Dans le cas de la France, on identifie tout de suite certains éléments de la constructions : « Nos ancêtres les Gaulois… » par exemple. La mauvaise histoire nationale veut faire de cette affirmation une catégorie analytique. C’est absurde. Je crois au contraire qu’il faut la mettre à distance pour l’étudier et comprendre ce qu’elle dit du processus de construction de l’identité nationale. »

Ces propos sont extraits d’un entretien au site Le Grand Continent du Groupe d’Études Géopolitiques de l’ENS.

Ainsi parlait Ernest Lavisse

« Enfant, tu vois sur la couverture de ce livre les fleurs et les fruits de la France. Dans ce livre, tu apprendras l’histoire de la France. Tu dois aimer la France, parce que la nature l’a faite belle et parce que son histoire l’a faite grande. » Cette phrase ornait la couverture du manuel scolaire publié en 1912. Serait-ce l’un des livres de chevet de l’actuel ministre de l’Education nationale ? J’avoue avoir beaucoup lu Lavisse et Michelet étant jeune et cela fut sans doute mon premier contact avec l’histoire, en plus de la série  La vie privée des hommes. Mais je sais aujourd’hui le contenu idéologique souvent gênant de ces deux auteurs même si j’apprécie toujours leurs styles. Ce n’est pas l’histoire que je veux enseigner aux élèves car je souhaite les ouvrir au monde et non les faire se replier sur ce petit et orgueilleux pays qu’est la France.

21 août 1849 : les Etats – Unis d’Europe

« Messieurs,
Beaucoup d’entre vous viennent des points du globe les plus éloignés, le cœur plein d’une pensée religieuse sainte. Vous comptez dans vos rangs des publicistes, des philosophes, des ministres des cultes chrétiens, des écrivains éminents, plusieurs de ces hommes considérables, de ces hommes publics et populaires qui sont les lumières de leur nation. Vous avez voulu dater de Paris les déclarations de cette réunion d’esprits convaincus et graves, qui ne veulent pas seulement le bien du peuple, mais qui veulent le bien de tous les peuples. Vous venez ajouter aux principes qui dirigent aujourd’hui les hommes d’Etat, les gouvernants, les législateurs, un principe supérieur. Vous venez tourner en quelque sorte le dernier et le plus auguste feuillet de l’Evangile, celui qui impose la paix aux enfants du même Dieu, et, dans cette ville qui n’a encore décrété que la fraternité des citoyens, vous venez proclamer la fraternité des hommes.Soyez les bienvenus ! (…)
Messieurs, cette pensée religieuse, la paix universelle, toutes les nations liées entre elles d’un lien commun, l’Evangile pour loi suprême, la médiation substituée à la guerre, cette pensée religieuse est-elle une pensée
pratique ? Cette idée sainte est-elle une idée réalisable ? Beaucoup d’esprits positifs, comme on dit aujourd’hui, beaucoup d’hommes politiques vieillis dans le maniement des affaires, répondent Non. Moi, je réponds avec vous, je réponds sans hésiter, je réponds Oui ! et je vais essayer de le prouver tout à l’heure. Je vais plus loin ; je ne dis pas seulement : c’est un but réalisable, je dis : c’est un but inévitable ; on peut en retarder ou en hâter l’avènement. Voilà tout. (…)
Un jour viendra où il n’y aura plus d’autres champs de bataille que les marchés s’ouvrant au commerce et les esprits s’ouvrant aux idées. Un jour viendra où l’on verra ces deux groupes immenses, les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers. (…)
Et, ce jour-là, il ne faudra pas quatre cents ans pour l’amener, car nous vivons dans un temps rapide, nous vivons dans le courant d’événements et d’idées le plus impétueux qui ait encore entraîné l’humanité, et, à l’époque où nous sommes, une année fait parfois l’ouvrage d’un siècle.
Grâce aux chemins de fer, l’Europe bientôt ne sera pas plus grande que ne l’était la France au Moyen Age! Grâce aux bateaux à vapeur, on traverse aujourd’hui l’Océan plus aisément qu’on ne traversait jadis la Méditerranée ! Avant peu, l’homme parcourra la terre comme les dieux d’Homère parcouraient le ciel, en trois pas. Encore quelques années, et le fil électrique de la concorde entourera le globe et étreindra le monde !(…) Messieurs, la paix vient de durer trente – deux ans, et en trente-deux ans la somme monstrueuse de cent vingt – huit milliards a été dépensée pendant la paix pour la guerre !
Ces cent vingt-huit milliards donnés à la guerre, donnez-les à la paix ! Donnez-les au travail, à l’intelligence, à l’industrie, au commerce, à la navigation, à l’agriculture, aux sciences, aux arts, et représentez- vous le résultat. Si, depuis trente – deux ans, cette gigantesque somme de cent vingt-huit milliards avait été dépensée de cette façon, l’Amérique, de son côté, aidant l’Europe, savez- vous ce qui serait arrivé ? La face du monde serait changée ! Les isthmes auraient été coupés, les fleuves creusés, les montagnes percées, les chemins de fer couvriraient les deux continents, la marine marchande du monde aurait centuplé (…) et la misère s’évanouirait ! Et savez-vous ce qui s’évanouirait avec la misère ? Les révolutions. Oui, la face du monde serait changée ! (…)
Voyez, messieurs, dans quel aveuglement la préoccupation de la guerre jette les nations et les gouvernants : si les cent vingt-huit milliards qui ont été donnés par l’Europe depuis trente-deux ans à la guerre, qui n’existait pas, avaient été donnés à la paix, qui existait, disons-le, et disons-le bien haut, on n’aurait rien vu en Europe de ce qu’on y voit en ce moment ; le continent, au lieu d’être un champ de bataille, serait un atelier, et au lieu de ce spectacle douloureux et terrible, le Piémont abattu, Rome, la ville éternelle, livrée aux oscillations de la politique humaine. Venise qui se débat héroïquement, la noble Hongrie qui se soulève, la France inquiète, appauvrie et sombre ; la misère, le deuil, la guerre civile, l’obscurité sur l’avenir ; au lieu de ce spectacle sinistre, nous aurions sous les yeux l’espérance, la joie, la bienveillance, l’effort de tous vers le bien-être commun, et nous ver- rions partout se dégager de la civilisation en travail le majestueux rayonnement de la concorde universelle.
Chose digne de méditation ! Ce sont nos précautions contre la guerre qui ont amené les révolutions! On a tout fait, on a tout dépensé contre le péril imaginaire ! On a aggravé ainsi la misère qui était le péril réel! On s’est fortifié contre un danger chimérique ; on a tourné ses regards du côté où n’était pas le point noir; on a vu les guerres qui ne venaient pas, et l’on n’a pas vu les révolutions qui arrivaient !
Messieurs, ne désespérons pas pourtant. Au contraire, espérons plus que jamais ! Ne nous laissons pas effrayer par des commotions momentanées, secousses nécessaires peut-être des grands enfantements. Ne soyons pas injustes pour le temps où nous vivons, ne voyons pas notre époque autrement qu’elle n’est. C’est une prodigieuse et admirable époque après tout, et le dix – neuvième siècle sera, disons-le hautement, la plus grande page de l’histoire. Comme je vous le rappelais tout à l’heure, tous les progrès s’y révèlent et s’y manifestent à la fois, les uns amenant les autres : chute des animosités internationales, effacements des frontières sur la carte et des préjugés dans les cœurs, tendance à l’unité, adoucissement des mœurs, élévation du niveau de l’enseignement et abaissement du niveau des pénalités, domination des langues les plus littéraires, c’est- à – dire les plus humaines, tout se meut en même temps, économie politique, science, industrie, philosophie, législation, et converge au même but, la création du bien-être et de la bienveillance, c’est-à-dire, et c’est là pour ma part le but auquel je tendrai toujours, extinction de la mi- sère au-dedans, extinction de la guerre au-dehors.
Désormais, le but de la politique grande, de la politique vraie, le voici : faire reconnaître toutes les nationalités, restaurer l’unité historique des peuples, et rallier cette unité à la civilisation par la paix ; élargir sans cesse le groupe civilisé, donner le bon exemple aux peuples encore barbares, substituer les arbitrages aux batailles, enfin, et ceci résume tout, faire prononcer par la justice le dernier mot que l’ancien monde faisait prononcer par la force.
Messieurs, je le dis en terminant, et que cette pensée nous encourage, ce n’est pas aujourd’hui que le genre humain est en marche dans cette voie providentielle. Dans notre vieille Europe, l’Angleterre a fait le premier pas, et par son exemple séculaire elle a dit aux peuples : vous êtes libres. La France a fait le second pas, et elle a dit aux peuples : vous êtes souverains.
Maintenant, faisons le troisième pas, et tous ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : Vous êtes frères ! ».

Victor Hugo, Discours au Congrès des amis de la paix universelle, à Paris.

 

Sur le métier de journaliste

Le journaliste Pierre Péan, décédé hier, avait donné un entretien au journal Le Figaro en 2014, dans lequel il revenait sur sa pratique et conception du métier de journaliste. Il y a là matière à réflexion. En voici  des extraits qui me semblent d’actualité :

Durant les trois semaines qui ont précédé les municipales, les «affaires» se sont succédées. Qu’en pense l’enquêteur ?
Sur ces affaires, je n’ai pas mené l’enquête. Mais elles témoignent d’une évolution du métier qui existe depuis des années. Les principes qui guident la profession de journaliste semblent avoir profondément changé. Si l’on part de très loin, on peut dire que nous assistons à une inversion de ce qu’avaient prévu les législateurs le 26 Aout 1789 qui, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen avait mis la présomption d’innocence au 9ème article, la liberté de la presse , deux articles plus loin, à l’article 11. Aujourd’hui la liberté de presse prime, dans les faits, sur la présomption d’innocence. Ces affaires témoignent du fait qu’on assiste de plus en plus à l’association de deux pouvoirs: le pouvoir judiciaire et le pouvoir médiatique. Cela n’est pas sain dans une démocratie d’avoir deux pouvoirs qui font alliance. En tant que citoyen, quelque chose me dérange profondément: aujourd’hui, un certain journalisme se fonde sur la violation de la loi. Toutes les grandes affaires que vous évoquez sont basées sur la violation du secret de l’instruction. Le journaliste dit «d’investigation» a des pouvoirs et des moyens exorbitants du droit commun. En publiant une écoute, c’est comme s’il avait la possibilité d’écouter, de perquisitionner. Cela pose le problème de la défense du justiciable. Les politiques ne sont pas des sous-citoyens, ils méritent une protection de leur intimité, comme tout le monde.
(…)
Mais après une instruction, l’inculpé peut être innocenté?
Dans un tel système ,si le jugement innocente la cible des journalistes, celle-ci n’aura droit qu’à quelques lignes dans les journaux. Et cette innocence judiciaire ne rééquilibrera pas la culpabilité installée dans l’opinion publique .
(…)
Etes-vous un journaliste «d’ investigation» ?
Ça fait des années que je m’évertue à répéter que je ne me reconnais pas sous le vocable de «journaliste d’investigation». «Investigation», c’est la traduction d’une expression américaine policière. Je préfère le mot «enquête». Je me définirai plutôt comme un «enquêteur d’initiative sur sujets sensibles». Attendre sur son bureau les PV des juges, ce n’est pas ce que j’appelle de l’enquête, mais de la simple gestion de fuites. Le journaliste devient un pion, rentrant dans les objectifs des uns et des autres, devenant l’outil de vengeances ou de stratégies judiciaires. Je revendique de prendre l’initiative, je ne suis pas un auxiliaire de justice, je n’ai pas besoin de la justice pour déterminer le sujet de mes enquêtes.
(…)
Avez-vous l’impression que nous sommes mieux informés aujourd’hui qu’auparavant ?
Avec le culte de l’immédiateté et les chaines d’information continue, on a l’impression d’en savoir plus, d’être informés en permanence sur tout ce qui se passe. Mais pour être réellement informé, il faudrait que chaque citoyen soit un rédacteur en chef très pointu, qui puisse faire le tri dans tout ce qui sort. Dans cette masse effrayante d’informations, la manipulation est plus facile, et finalement le citoyen est,me semble-t-il, moins bien informé qu’il y a 25 ans. Avant vous saviez très bien en achetant vos journaux quelle grille de lecture du monde vous alliez avoir. Il suffisait alors d’acheter le Figaro et l’Humanité pour se faire une opinion, en croisant les informations. Aujourd’hui pour avoir sa propre opinion, c’est plus compliqué. La culture du scoop, du clash, de l’incident, de l’immédiateté bouleverse de façon mécanique l’agenda politique, et transforme les politiques, non plus en gouvernants, mais en communicants.

Selon vous, quand s’est installée cette uniformisation du discours médiatique ?
La prégnance absolue de la vision droit-de-l’hommiste et l’installation d’une chape de plomb de ce qu’on appelle «pensée unique», date, selon moi, de la chute du mur de Berlin. La disparition de la menace rouge a accouché d’un système apparemment plus ouvert, mais avec une emprise extraordinaire et croissante du pouvoir des associations parallèlement à une baisse du pouvoir des Etats. On a vu émerger la clé victimaire. Le pouvoir des associations et des acteurs intermédiaires de la société civile est devenu paradoxalement plus totalitaire que celui des Etats. Pour le Rwanda, j’ai eu un procès d’une violence folle, on m’a accusé de négationnisme, de révisionnisme voire d’antisémitisme. On a été jusqu’à me comparer à Goebbels et à Faurisson! J’ai la peau dure, j’ai eu au moins une cinquantaine de procès, mais celui-là m’a fait particulièrement mal. Il y a toujours eu de la censure, mais aujourd’hui on a une censure diffuse mais extrêmement forte.