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Un entretien entre H.G Wells et Staline en juillet 1934

Il est paru d’abord dans la revue soviétique Bolchevik, n° 17, puis le 27 octobre 1934, en français dans le n° 96-97 de La Correspondance international. En voici une transcription trouvée ici. Cet entretien a été signalé sur le site Biblioweb.

WELLS. — Je vous suis très reconnaissant, monsieur Staline, d’avoir bien voulu me recevoir. Il n’y a pas longtemps je suis allé aux Etats-Unis, j’ai eu un entretien prolongé avec le président Roosevelt et j’ai essayé de savoir en quoi consistaient ses idées directrices. Maintenant je suis venu vous voir afin de vous questionner sur ce que vous faites pour changer le monde.

STALINE. -Ma foi, pas tant que ça…

WELLS. — J’erre parfois à travers le monde et, comme un homme ordinaire, je regarde ce qui se passe autour de moi.

STALINE. — Les personnalités éminentes comme vous ne sont pas des « hommes ordinaires ». Evidemment, l’histoire seule pourra montrer combien fut importante telle ou telle personnalité éminente, mais, en tout cas, vous ne regardez pas le monde en « homme ordinaire ».

WELLS. — Je n’ai point l’intention de jouer au modeste. Je veux dire que je cherche à voir le monde avec les yeux d’un homme ordinaire, et non pas avec ceux d’un homme politique de parti ou d’un homme d’Etat responsable. Mon voyage aux Etats-Unis a produit sur moi une impression saisissante. Le vieux monde de la finance croule, la vie économique du pays se reconstruit sur un mode nouveau. En son temps Lénine a dit qu’il fallait « apprendre à faire le commerce », qu’il fallait l’apprendre chez les capitalistes. Aujourd’hui les capitalistes doivent apprendre chez vous, saisir l’esprit du socialisme. Il me semble qu’aux Etats-Unis il s’agit d’une profonde réorganisation, de la création d’une économie planifiée, c’est-à-dire socialiste. Vous et Roosevelt partez de deux points de vue différents.Mais n’y a-t-il pas une liaison d’idées, une parenté d’idées entre Washington et Moscou ? Par exemple, ce qui m’a sauté aux yeux à Washington, c’est ce qui se passe ici également : extension de l’appareil de direction, création d’une série de nouveaux organismes régulateurs d’Etat, organisation d’un service public universel. Et de même que dans votre pays, il leur manque du savoir-faire dans la direction.

STALINE. — Les Etats-Unis ont un autre but que nous, en URSS. Le but que poursuivent les Américains a surgi sur le terrain du désarroi économique, de la crise économique. Les Américains veulent se défaire de la crise sur la base de l’activité capitaliste privée, sans changer la base économique. Ils s’efforcent de réduire au minimum le délabrement, le préjudice causés par le système économique existant. Chez nous, au contraire, comme vous le savez, à la place de la vieille base économique détruite, il en a été créé une tout autre, une nouvelle base économique. Si même les Américains dont vous parlez touchent partiellement à leur but, c’est-à-dire s’ils réduisent au minimum ce préjudice, même dans ce cas-là ils ne détruiront pas les racines de l’anarchie qui est propre au système capitaliste existant. Ils conservent le régime économique qui doit forcément amener, qui ne peut pas ne pas mener à l’anarchie dans la production. De cette façon, dans le meilleur des cas, il s’agira non pas de la reconstruction de la société, non pas de l’abolition de l’ancien régime social, engendrant l’anarchie et les crises, mais de la limitation de certains de ses côtes négatifs, de la limitation de certains de ses excès.

Subjectivement, peut-être ces Américains aussi croient-ils reconstruire la société, mais objectivement, la base actuelle de la société demeure chez eux. C’est pourquoi, objectivement, il n’en résultera aucune reconstruction de la société.
Il n’y aura point non plus d’économie planifiée. Car qu’est-ce que l’économie planifiée ? Quels sont certains de ses indices ? L’économie planifiée vise à supprimer le chômage. Admettons que l’on réussisse, en conservant le régime capitaliste, à réduire le chômage à un certain minimum.Pourtant aucun capitaliste ne consentira jamais, et pour rien au monde, à la liquidation complète du chômage, à la suppression de l’armée de réserve constituée par les chômeurs et dont le rôle est de peser sur le marché du travail, d’assurer une main-d’oeuvre à meilleur marché.

Vous voyez là une première faille à l' »économie planifiée » de la société bourgeoise. L’économie planifiée suppose ensuite que la production s’intensifie dans les branches de l’industrie dont les produits sont particulièrement nécessaires aux masses populaires. Or vous savez que l’extension de la production, en régime capitaliste, a lieu pour des motifs tout à fait autres, que le capital se précipite vers les branches de l’économie où le taux de profit est plus élevé.

Jamais vous n’obligerez un capitaliste à se faire tort lui-même et à accepter un taux de profit moindre, pour satisfaire aux besoins du peuple. Sans vous être affranchi des capitalistes, sans vous être défait du principe de la propriété privée des moyens de production, vous ne créerez pas d’économie planifiée.

WELLS. — Je suis d’accord avec vous sur de nombreux points. Mais je voudrais souligner que si le pays, dans son ensemble, accepte le principe de l’économie planifiée, si le gouvernement, peu à peu, pas à pas, commence à appliquer de façon conséquente ce principe, l’oligarchie financière sera en fin de compte abolie, et le socialisme, tel qu’on le conçoit dans le monde anglo-saxon, s’instituera.

Les mots d’ordre de Roosevelt relatifs à l' »ordre nouveau » ont un effet prodigieux et, à mon avis, sont des mots d’ordre socialistes. Il me semble qu’au lieu de souligner l’antagonisme entre les deux mondes, il faudrait, dans la situation actuelle, chercher à établir une communauté de langage entre toutes les forces constructrices.

STALINE. — Quand je parle de l’impossibilité de réaliser les principes de l’économie planifiée en conservant la base économique du capitalisme, je ne veux, ce faisant, diminuer en aucune mesure les éminentes qualités personnelles de Roosevelt, son initiative, son courage, sa résolution. Sans aucun doute, de tous les capitaines du monde capitaliste moderne Roosevelt est la plus forte figure.

C’est pourquoi je voudrais souligner encore une fois que ma conviction de l’impossibilité d’une économie planifiée, dans les conditions du capitalisme, ne signifie pas du tout que je doute des capacités personnelles, du talent et du courage du président Roosevelt. Mais le capitaine le plus talentueux, si la situation ne lui est pas favorable, ne pourra atteindre le but dont vous parlez. En théorie, évidemment, il n’est pas exclu que l’on puisse, dans les conditions du capitalisme, peu à peu, pas à pas, marcher au but que vous appelez le socialisme dans l’acception anglo-saxonne de ce mot.

Mais que signifiera ce « socialisme » ? Dans le meilleur des cas, un certain refrènement pour les représentants les plus effrénés du profit capitaliste, un certain renforcement du principe régulateur dans l’économie nationale. Tout cela est bien. Mais, dès que Roosevelt ou quelque autre capitaine du monde bourgeois moderne voudra entreprendre quelque chose de sérieux contre les fondements du capitalisme, il essuiera inévitablement un échec complet. Car les banques ne sont pas à Roosevelt, car l’industrie n’est pas à lui, car les grandes entreprises, les grandes exploitations agricoles ne sont pas à lui. Car tout cela est propriété privée. Et aussi les chemins de fer, et la marine marchande, tout cela est entre les mains des propriétaires privés. Enfin, l’armée du travail qualifié, les ingénieurs, les techniciens, eux aussi, ne dépendent pas de Roosevelt, mais d’intérêts privés ; ils travaillent pour eux. Il ne faut pas oublier les fonctions de l’Etat du pays, de l’organisation de la défense dans le monde bourgeois. C’est l’institution de l’organisation de la défense de l' »ordre », un appareil pour la perception des impôts. Quant à l’économie proprement dite, elle concerne peu l’Etat capitaliste, elle n’est pas entre ses mains. Au contraire, c’est l’Etat qui se trouve entre les mains de l’économie capitaliste.C’est pourquoi je crains que Roosevelt, malgré toute son énergie et ses capacités, n’arrive pas au but dont vous parlez, si tant est qu’il vise à ce but.

Peut-être d’ici quelques générations pourrait-on quelque peu se rapprocher de ce but, mais cela aussi je le considère, pour ma part, comme peu probable.

WELLS. — Je crois peut-être encore plus que vous à l’interprétation économique de la politique. Grâce aux inventions et à la science moderne, des forces énormes ont été mises en action, conduisant vers une meilleure organisation, vers un meilleur fonctionnement de la collectivité humaine, c’est-à-dire vers le socialisme. L’organisation et la régulation des actions individuelles sont devenus une nécessité mécanique, indépendamment des théories sociales. Si l’on commence par le contrôle de l’Etat sur les banques, pour passer ensuite au contrôle des transports, de l’industrie lourde, de l’industrie en général, du commerce, etc., un tel contrôle universel équivaudra à la propriété de l’Etat sur toutes les branches de l’économie nationale. Ce sera là justement un processus de socialisation.

Car le socialisme, d’une part, et l’individualisme, de l’autre, ne sont pas aux antipodes comme le noir et le blanc. Il existe entre eux beaucoup de stades intermédiaires. Il y a individualisme touchant au banditisme, et il y a esprit de discipline et esprit d’organisation équivalant au socialisme. La réalisation de l’économie planifiée dépend à un degré considérable des organisateurs de l’économie, des intellectuels techniciens qualifiés que l’on peut, pas à pas, gagner aux principes socialistes de l’organisation. Et c’est là l’essentiel. Car, d’abord l’organisation, ensuite le socialisme. L’organisation est le facteur le plus important. Sans organisation, l’idée du socialisme n’est en somme qu’une idée.

STALINE. — Entre l’individu et la collectivité, entre les intérêts d’un particulier et les intérêts de la collectivité, il n’est pas et il ne doit pas y avoir de contraste inconciliable. Il ne doit pas y en avoir, puisque le collectivisme, le socialisme ne nie pas, mais combine les intérêts individuels avec les intérêts de la collectivité. Le socialisme ne peut pas s’abstraire des intérêts individuels. Seule la société socialiste peut assurer la satisfaction la plus complète de ces intérêts personnels. Bien plus, la société socialiste offre l’unique garantie solide de la défense des intérêts de l’individu. Dans ce sens, il n’y a point de contraste inconciliable entre l' »individualisme » et le socialisme. Mais peut-on nier le contraste entre les classes, entre la classe des possédants, la classe des capitalistes, et la classe des travailleurs, la classe des prolétaires ? D’un côté, la classe des possédants qui détiennent les banques, les usines, les mines, les transports, les plantations dans les colonies. Ces gens ne voient rien que leur intérêt, que le profit auquel ils aspirent.Ils ne se soumettent pas à la volonté de la collectivité, ils cherchent à soumettre toute collectivité à leur volonté. D’un autre côté, la classe des pauvres, la classe des exploités qui n’ont ni fabriques, ni usines, ni banques, qui sont contraints de vivre de la vente de leur force de travail aux capitalistes, et sont privés de la possibilité de satisfaire à leurs besoins les plus élémentaires.

Comment peut-on concilier des intérêts et des aspirations aussi opposés ?

Autant que je sache, Roosevelt n’a pas pu trouver le moyen de concilier ces intérêts. Cela est d’ailleurs impossible, comme l’atteste l’expérience. Au reste, vous connaissez la situation des Etats-Unis mieux que moi, car je n’ai jamais été aux Etats-Unis et je suis les affaires américaines surtout d’après ce qu’on en écrit. Mais j’ai quelque expérience en matière de lutte pour le socialisme, et cette expérience me dit : Si Roosevelt essaie de satisfaire vraiment les intérêts de la classe des prolétaires aux dépens de la classe des capitalistes, ces derniers le remplaceront par un autre président. Les capitalistes diront : les présidents viennent et s’en vont, tandis que nous, capitalistes, demeurons ; si tel ou tel président ne défend pas nos intérêts, nous en trouverons un autre.

Qu’est-ce que le président peut opposer à la volonté de la classe des capitalistes ?

WELLS. — Je m’élève contre cette classification simpliste de l’humanité en pauvres et riches. Evidemment, il est une catégorie de gens qui aspirent exclusivement au profit. Mais ces gens-là ne sont-ils pas considérés, de même qu’ici, comme un obstacle ? Est-ce qu’en Occident il y a peu de gens pour lesquels le profit n’est pas un but, qui possèdent certaines ressources, veulent les investir, en tirent profit, mais ne voient nullement là le but de leur activité ? Ces gens considèrent l’investissement de fonds comme une nécessité incommode. Y a-t-il peu d’ingénieurs, d’organisateurs de l’économie, talentueux et dévoués, dont l’activité est mue par des stimulants tout autres que le lucre ?

A mon avis, il existe une classe nombreuse de gens simplement capables, ayant conscience du caractère peu satisfaisant du système actuel et qui sont appelés à jouer un grand rôle dans la société future, socialiste. J’ai beaucoup étudié ces dernières années, et j’ai beaucoup réfléchi à la nécessité de propager les idées du socialisme et du cosmopolitisme dans les larges cercles d’ingénieurs, d’aviateurs, dans les cercles de techniciens militaires, etc.

Il est inutile d’aborder ces cercles avec la propagande directe de la lutte de classes. Ces cercles comprennent la situation où se trouve le monde, qui se transforme en un marais sanglant, mais ces cercles tiennent votre antagonisme primitif de la lutte de classes pour un non-sens.

STALINE. — Vous vous élevez contre la classification simpliste des gens en riches et pauvres. Evidemment, il y a des couches moyennes, il y a aussi ces intellectuels techniciens dont vous parlez et parmi lesquels il existe des gens très braves et très honnêtes. Il existe aussi dans ce milieu des hommes malhonnêtes, des hommes mauvais. Il y en a de tout genre. Mais, avant tout, la société humaine se divise en riches et pauvres, en possédants et exploités, et s’abstraire de cette division fondamentale et de la contradiction entre pauvres et riches, c’est s’abstraire du fait fondamental.

Je ne nie pas l’existence de couches moyennes intermédiaires qui, ou bien se placent aux côtés de l’une de ces deux classes en lutte entre elles, ou bien occupent dans cette lutte une position neutre on semi-neutre. Mais, je le répète, s’abstraire de cette division fondamentale de la société et de cette lutte fondamentale entre les deux classes fondamentales, c’est méconnaître les faits.

Cette lutte se poursuit et se poursuivra. L’issue de cette lutte, c’est la classe des prolétaires, la classe des travailleurs qui en décide.

WELLS. — Mais y a-t-il peu de gens non pauvres, qui travaillent, et travaillent avec fruit ?

STALINE. — Evidemment, il y a aussi des petits propriétaires terriens, des artisans, des petits commerçants. Seulement ce ne sont pas ces gens-là qui décident des destinées des pays, mais les masses travailleuses qui produisent tout ce qui est indispensable à la société.

WELLS. — Mais les capitalistes diffèrent beaucoup entre eux. Il en est qui ne pensent qu’au profit, qu’au lucre ; il en est aussi qui sont prêts à des sacrifices. Par exemple, le vieux Morgan : celui-là ne pensait qu’au lucre ; il était simplement un parasite sur le corps de la société, il ne faisait qu’accumuler les richesses dans ses mains. Mais prenez Rockefeller : c’est un brillant organisateur, il a donné un exemple de l’organisation de l’écoulement du pétrole, digne d’être imité. Ou bien Ford : évidemment, Ford a son idée, il est égoïste ; mais n’est-il pas l’organisateur passionné de la production rationnelle, des leçons duquel vous profitez, vous aussi ?

Je voudrais souligner que depuis quelques temps, dans les pays anglo-saxons, un revirement sérieux s’est opéré dans l’opinion publique à l’égard de l’URSS. Cela tient, tout d’abord, à la position prise par le Japon et aux événements en Allemagne. Mais il est encore d’autres raisons, qui ne découlent pas de la seule politique internationale.

Il existe une raison plus profonde : la conscience qu’ont prise des milieux de plus en plus larges du fait que le système reposant sur le profit privé croule. Et dans ces conditions, il me semble qu’il ne faut pas faire ressortir l’antagonisme entre les deux mondes, mais s’efforcer de combiner tous les mouvements constructifs, toutes les forces constructives, dans la mesure du possible.

Il me semble que je suis plus à gauche que vous, monsieur Staline, que je considère que le monde s’est déjà approché de plus près de la fin du vieux système.

STALINE. — Lorsque je parle des capitalistes qui ne visent qu’au profit, qu’au lucre, je ne veux point dire par là qu’ils sont les derniers des hommes, incapables de quoi que ce soit d’autre. Beaucoup d’entre eux ont, indéniablement, de grandes capacités d’organisation que je ne songe même pas à nier. Nous, soviétiques, nous apprenons beaucoup des capitalistes. Et Morgan même, auquel vous donnez une caractéristique aussi négative, était à coup sûr un bon organisateur, un organisateur capable. Mais si vous parlez des hommes prêts à reconstruire le monde, il est évident qu’on ne peut les trouver parmi ceux qui servent le lucre avec foi et amour.

Nous et ces gens-là, nous nous trouvons à des pôles opposés. Vous parlez de Ford. Evidemment, c’est un organisateur capable de la production. Mais ne connaissez-vous pas son attitude à l’égard de la classe ouvrière ? Ignorez-vous combien d’ouvriers il jette inutilement à la rue ? Le capitaliste est enchaîné au profit, aucune force ne peut l’en arracher. Et le capitalisme sera anéanti, non par les « organisateurs » de la production, non par les intellectuels techniciens, puisque cette couche ne joue pas un rôle indépendant, mais par la classe ouvrière. Car l’ingénieur, l’organisateur de la production ne travaille pas comme il le voudrait, mais comme on le lui ordonne, comme le commande l’intérêt du patron.

Il existe, évidemment, des exceptions ; il existe des gens appartenant à cette couche, qui se sont libérés de l’opium capitaliste. Les intellectuels techniciens peuvent, dans des conditions déterminées, faire des « miracles », être pour le genre humain d’une immense utilité. Mais ils peuvent aussi lui causer un grand préjudice. Nous, soviétiques, nous avons notre expérience, qui n’est pas mince, des intellectuels techniciens.

Après la Révolution d’Octobre, une partie déterminée d’intellectuels techniciens refusa de participer à l’édification de la société nouvelle, s’opposa à cette édification, la sabota. Nous avons cherché par tous les moyens à entraîner les intellectuels techniciens vers cette édification, nous les avons sollicités de toutes les façons. Bien du temps s’est écoulé avant que nos intellectuels techniciens ne se soient engagés dans la voie d’un concours actif au nouveau régime. Aujourd’hui la meilleure partie est aux premiers rangs de l’édification de la société socialiste.

Forts de cette expérience, nous sommes loin de sous-estimer les côtés tant positifs que négatifs des intellectuels techniciens, et nous savons qu’ils peuvent aussi bien nuire que faire des « miracles ». Certes, les choses en iraient autrement si l’on pouvait d’un seul coup arracher moralement les intellectuels techniciens au monde capitaliste.

Mais c’est là une utopie.

Se trouvera-t-il beaucoup d’hommes parmi les intellectuels techniciens qui se résoudront à rompre avec le monde bourgeois et à s’atteler à la reconstruction de la société ? A votre avis, y a-t-il beaucoup de ces gens-là, disons, en Angleterre, en France ? Non, il se trouvera peu d’amateurs pour rompre avec leurs patrons et commencer la reconstruction du monde !
En outre, peut-on perdre de vue que pour refaire le monde, il faut avoir le pouvoir ? Il me semble, monsieur WELLS, que vous sous-estimez fort la question du pouvoir ; que, d’une façon générale, elle n’entre pas dans votre conception.

Car, que peuvent faire des gens, eussent-ils les meilleures intentions du monde, s’ils ne sont pas capables de poser la question de la prise du pouvoir et s’ils n’ont pas en main le pouvoir ? Ils peuvent, dans le meilleur des cas, prêter concours à la nouvelle classe qui prendra le pouvoir, mais ne peuvent eux-mêmes retourner le monde. Pour cela il faut une grande classe, qui remplace la classe des capitalistes et devienne un maître tout aussi puissant qu’elle.

La classe ouvrière est cette classe-là. Certes, il faut accepter l’aide des intellectuels techniciens et il faut, à son tour, lui prêter aide. Mais il ne faut pas penser que les intellectuels techniciens pourront, eux, jouer un rôle historique indépendant. La refonte du monde est un vaste processus complexe et douloureux. Pour cette grande entremise, il faut une grande classe. Aux grands navires les grands voyages.

WELLS. –Oui. mais pour un grand voyage il faut un capitaine et un navigateur.

STALINE. — C’est juste, mais pour un grand voyage il faut avant tout un grand navire. Qu’est-ce qu’un navigateur sans navire ? Un homme sans occupation.

WELLS. — Le grand navire c’est l’humanité, et non une classe.

STALINE. — Vous partez, visiblement, monsieur WELLS, de la prémisse que tous les hommes sont bons. Et moi, je n’oublie pas qu’il y a beaucoup d’hommes méchants. Je ne crois pas à la bonté de la bourgeoisie.

WELLS. — Je me souviens de ce qu’étaient les intellectuels techniciens il y a quelque dizaine d’années. Les intellectuels techniciens étaient alors peu nombreux ; par contre, il y avait beaucoup à faire et chaque ingénieur, technicien, intellectuel trouvait une application à ses connaissances. C’est pourquoi ils étaient la classe la moins révolutionnaire. Or, aujourd’hui, on observe un excédent d’intellectuels techniciens, et leur état d’esprit a changé radicalement. L’intellectuel qualifié qui, auparavant, n’aurait pas même prêté l’oreille aux propos révolutionnaires, s’y intéresse beaucoup maintenant.

Récemment, j’ai été invité à un dîner de la Société royale, notre plus grande société scientifique anglaise. Le discours du président fut un discours en faveur de la planification sociale et de la gestion scientifique. Il y a une trentaine d’années, on n’aurait même pas écouté ce que je dis. Et maintenant, cette société est dirigée par un homme aux conceptions révolutionnaires, qui insiste sur la réorganisation scientifique de la société humaine. Votre propagande de lutte de classes n’a pas tenu compte de ces faits. L’état d’esprit change.

STALINE. — Oui, je le sais ; et cela s’explique par le fait que la société capitaliste est acculée actuellement dans une impasse. Les capitalistes cherchent et ne peuvent trouver une issue à cette impasse, qui soit compatible avec la dignité de cette classe, avec les intérêts de cette classe. Ils peuvent partiellement se tirer de la crise en rampant à quatre pattes, mais ils ne peuvent trouver une issue qui leur permette de sortir la tête haute, qui n’atteigne pas à la racine les intérêts du capitalisme.

Ceci, évidemment les larges cercles d’intellectuels techniciens le sentent. Une partie considérable de ces derniers commence à prendre conscience de la communauté de leurs intérêts avec ceux de la classe capable de trouver une issue à cette impasse.

WELLS. — Vous savez, monsieur Staline, mieux que quiconque, ce que c’est que la révolution, et encore dans la pratique. Les masses se soulèvent-elles jamais d’elles-mêmes ? Ne considérez- vous pas comme une vérité établie le fait que toutes les révolutions se font par la minorité ?

STALINE. — Pour la révolution il faut une minorité révolutionnaire dirigeante ; mais la minorité la plus capable, la plus dévouée et la plus énergique sera impuissante, si elle ne s’appuie pas, ne serait-ce que sur le soutien passif de millions d’hommes.

WELLS. — Ce soutien n’est-il que passif ? ou aussi subconscient?

STALINE. — Disons semi-instinctif et semi-conscient, mais sans le soutien de millions d’hommes, la meilleure minorité est impuissante.

WELLS. — Je suis de près la propagande communiste en Occident, et il me semble que cette propagande, dans les conditions actuelles, agit de façon très démodée, car elle est la propagande d’actes de violence. Cette propagande du renversement par la violence du régime social, était de mise alors qu’il s’agissait de la domination sans partage de telle ou telle tyrannie.

Mais dans les conditions actuelles, alors que le système dominant croule de toutes façons et se décompose de lui-même, il faudrait porter l’accent non pas sur l’insurrection, mais sur l’efficacité, sur la compétence, sur la productivité. La note insurrectionnelle me paraît vieillie. De l’avis des hommes à la manière de pensée constructive, la propagande communiste en Occident constitue un obstacle.

STALINE. — Evidemment, le vieux système croule, se décompose. C’est exact. Mais il est également exact que de nouveaux efforts sont faits pour défendre, pour sauver ce système en perdition, par d’autres méthodes, par tous les moyens.

D’une constatation juste vous tirez une déduction erronée. Vous constatez avec raison que le vieux monde croule. Mais vous avez tort lorsque vous pensez qu’il croule de lui-même. Non, le remplacement d’un ordre social par un autre ordre social est un processus révolutionnaire complexe et de longue haleine. Ce n’est pas simplement un processus spontané ; c’est une lutte, c’est un processus qui implique la collision des classes. Le capitalisme est pourri, mais on ne saurait le comparer simplement à un arbre qui pourrit au point qu’il doit de lui-même tomber par terre.

Non, la révolution, le remplacement d’un régime social par un autre, a toujours été une lutte, une lutte douloureuse et atroce, une lutte à mort. Et chaque fois que les hommes du monde nouveau arrivaient au pouvoir, il leur a fallu se défendre contre les tentatives du vieux monde pour ramener par la force l’ancien ordre de choses ; les hommes du nouveau monde, eux, ont toujours dû se tenir sur leurs gardes, être prêts à riposter aux attentats du vieux monde contre l’ordre nouveau. Oui, vous avez raison, quand vous dites que le vieil ordre social croule, mais il ne s’écroulera pas de lui-même.

Par exemple, à ne prendre que le fascisme. Le fascisme est une force réactionnaire qui tente de maintenir le vieux monde par la violence. Qu’allez-vous faire des fascistes ? Leur faire entendre raison ? Les convaincre ? Mais cela n’agira sur eux d’aucune manière. Les communistes n’idéalisent pas du tout la méthode de la violence.

Mais les communistes ne veulent pas, eux, se trouver pris au dépourvu, ils ne peuvent compter que le vieux monde quittera de lui-même la scène ; ils voient que le vieux régime se défend par la force, et c’est pourquoi les communistes disent à la classe ouvrière : préparez-vous à répondre à la force par la force, faites tout pour que le vieux régime périssant ne vous écrase pas, ne lui permettez pas de mettre les fers à ces mains avec lesquelles vous renverserez ce régime.

Comme vous voyez, le processus de remplacement d’un ordre social par un autre n’est pas pour les communistes un processus simplement spontané et pacifique, mais un processus compliqué, durable et violent. Les communistes ne peuvent pas ne pas compter avec les faits.

WELLS — Mais regardez de plus près ce qui se passe actuellement dans le monde capitaliste. Car ce n’est pas simplement l’écroulement d’un régime. C’est une explosion de la violence réactionnaire, qui dégénère en un franc gangstérisme. Et il me semble que lorsqu’il est question de conflits avec ces oppresseurs réactionnaires et inintelligents, les socialistes doivent en appeler à la loi et, au lieu de considérer la police comme un ennemi, la soutenir dans la lutte contre les réactionnaires. Il me semble que l’on ne peut pas agir simplement par les méthodes du vieux socialisme insurrectionnel et sans souplesse.

STALINE. — Les communistes partent de la riche expérience historique, qui enseigne que les classes ayant fait leur temps ne quittent pas volontairement la scène historique. Rappelez-vous l’histoire de l’Angleterre du XVII° siècle. N’étaient-ils pas nombreux ceux qui disaient que le vieil ordre social était pourri ? Néanmoins, n’a-t-il pas fallu un Cromwell pour l’achever par la force ?

WELLS. — Cromwell agissait en s’appuyant sur la Constitution et au nom de l’ordre constitutionnel.

STALINE. — Au nom de la Constitution il recourait à la violence, il a exécuté le roi, il a dissous le Parlement, il arrêtait les uns, il décapitait les autres !

Mais empruntons un exemple à notre histoire. N’était-il pas clair, durant une longue période de temps, que l’ordre tsariste pourrissait, qu’il croulait ? Et cependant combien de sang a-t-il fallu pour le renverser !
Et la Révolution d’Octobre ? Etaient-ils peu nombreux les gens qui savaient que nous seuls, bolchéviks, indiquions la seule issue juste ? Ne comprenait-on pas que le capitalisme russe était pourri ? Mais vous savez combien la résistance fut grande, combien de sang fut versé pour défendre la Révolution d’Octobre contre tous les ennemis, intérieurs et extérieurs ?

Ou bien prenons la France de la fin du XVIII° siècle. Longtemps avant 1789, nombreux étaient ceux qui voyaient clairement à quel point étaient pourris le pouvoir royal, l’ordre féodal. Mais on n’a pu se passer, on ne pouvait se passer d’un soulèvement populaire, d’une collision des classes.

Qu’est-ce à dire ? C’est que les classes qui doivent quitter la scène historique, sont les dernières à se convaincre que leur rôle est fini. Il est impossible de les en convaincre. Il leur semble que l’on peut boucher les crevasses de l’édifice pourri du vieux régime, que l’on peut réparer et sauver l’édifice croulant de l’ancien ordre de choses. C’est pourquoi les classes périssantes prennent les armes et commencent à défendre par tous les moyens leur existence de classe dominante.

WELLS. — Mais à la tête de la Grande Révolution française, il y avait bon nombre d’avocats.

STALINE. — Est-ce que vous niez le rôle des intellectuels dans les mouvements révolutionnaires ? Est-ce que la Grande Révolution française a été une révolution d’avocats, et non une révolution populaire qui a vaincu après avoir soulevé d’énormes masses populaires contre le féodalisme, et en défendant les intérêts du tiers état ? Les avocats parmi les chefs de la Grande Révolution française agissaient-ils selon les lois de l’Ancien Régime ? N’ont-ils pas institué une légalité nouvelle, la légalité révolutionnaire bourgeoise ?
La riche expérience historique enseigne que jusqu’à présent, pas une classe n’a cédé volontairement le chemin à une autre classe. L’histoire mondiale ne connaît pas de tel précédent. Et les communistes se sont assimilé cette expérience historique. Les communistes salueraient le départ volontaire de la bourgeoisie. Mais, comme l’atteste l’expérience, il n’est pas croyable que les choses prennent une telle tournure. C’est pourquoi les communistes veulent être prêts au pire et appellent la classe ouvrière à la vigilance, à se tenir préparée au combat.

Qui a besoin d’un capitaine qui émousse la vigilance de son armée, qui ne comprend pas que l’adversaire ne se rendra pas, qu’il faut l’abattre ? Etre un tel capitaine, c’est tromper, trahir la classe ouvrière. Voilà pourquoi je pense que ce qui vous paraît démodé est, en réalité, une mesure d’utilité révolutionnaire pour la classe ouvrière.

WELLS. –Je ne nie pas du tout la nécessité de la violence, mais j’estime que les formes de lutte doivent se rapprocher au maximum des possibilités qu’offrent les lois existantes, qu’il s’agit de défendre contre les attentats réactionnaires. Il ne faut pas désorganiser le vieux régime, ne serait-ce que pour la raison qu’il se désorganise de lui-même dans une mesure suffisante. Précisément pour cette raison, il me semble que la lutte contre l’ordre, contre la loi, est quelque chose de désuet, de démodé.

Au reste, j’exagère à dessein pour mieux mettre en lumière la vérité.

Je puis formuler mon point de vue de la façon suivante : premièrement, je suis pour l’ordre ; deuxièmement, j’attaque le système existant parce qu’il n’assure pas l’ordre ; troisièmement, j’estime que la propagande des idées de la lutte de classes peut isoler du socialisme justement les cercles instruits qui sont nécessaires au socialisme.

STALINE. — Pour accomplir une grande, une sérieuse œuvre sociale, il faut qu’il y ait une force principale, un appui, une classe révolutionnaire. Il faut ensuite que l’aide à cette force principale soit organisée par la force auxiliaire, en l’occurrence le Parti, dans lequel entrent aussi les meilleurs forces parmi les intellectuels. Vous venez de parler des « cercles instruits ». Mais quels hommes instruits aviez-vous en vue ?

Y avait-il peu d’hommes instruits du côté de l’Ancien Régime, et au XVII° siècle en Angleterre, et à la fin du XVIII° siècle en France, et à l’époque de la Révolution d’Octobre en Russie ? Le vieux régime avait de son côté, à son service, beaucoup d’hommes hautement instruits, qui défendaient le vieux régime, qui marchaient contre le régime nouveau.

Car l’instruction est une arme dont l’efficacité dépend de savoir qui la détient, et qui est celui que l’on veut frapper avec cette arme. Evidemment, les hommes hautement instruits sont nécessaires au prolétariat, au socialisme. Car il est clair que ce ne sont pas les sots qui peuvent aider le prolétariat à lutter pour le socialisme, à bâtir la nouvelle société. Je ne sous-estime pas le rôle des intellectuels ; au contraire, je souligne leur rôle. La question est simplement de savoir de quels intellectuels il s’agit, car il y a intellectuels et intellectuels.

WELLS. — Il ne peut y avoir de révolution sans un changement radical du système de l’instruction publique. Il suffit de citer deux exemples : l’exemple de la République allemande, qui n’a pas touché à l’ancien système d’instruction et qui, pour cette raison, n’est jamais devenue une République, et l’exemple du Labour Party anglais, qui manque de décision pour insister sur le changement radical de l’instruction publique.

STALINE. — Cette remarque est juste. Permettez-moi maintenant de répondre à vos trois points. Premièrement, l’essentiel pour la révolution, c’est l’existence d’un appui social. Cet appui pour la révolution est la classe ouvrière. Deuxièmement, une force auxiliaire, ce qui chez les communistes s’appelle le Parti, est indispensable. Ici seront compris et les ouvriers intellectuels, et ceux des intellectuels techniciens qui sont étroitement liés à la classe ouvrière. Les intellectuels ne peuvent être forts que s’ils s’unissent à la classe ouvrière. S’ils marchent contre la classe ouvrière, ils deviennent néant. Troisièmement, il faut le pouvoir, comme levier de transformation. Le nouveau pouvoir crée une nouvelle légalité, un nouvel ordre qui est l’ordre révolutionnaire.

Je ne suis pas pour n’importe quel ordre. Je suis pour un ordre correspondant aux intérêts de la classe ouvrière. Et si certaines lois de l’Ancien Régime peuvent être utilisées dans l’intérêt de la lutte pour l’ordre nouveau, il convient d’utiliser aussi la vieille législation. Contre votre thèse suivant laquelle il faut attaquer le système existant, pour autant qu’il n’assure pas l’ordre nécessaire au peuple, je ne puis rien objecter.
Et, enfin, vous avez tort si vous pensez que les communistes sont épris de violence. Ils renonceraient avec plaisir à la méthode de la violence si les classes dominantes consentaient à céder la place à la classe ouvrière.

Mais l’expérience de l’histoire témoigne contre une telle hypothèse.

WELLS. — L’histoire de l’Angleterre, cependant, connaît un exemple de transmission volontaire du pouvoir par une classe à une autre. Dans la période comprise entre 1830 et 1870, s’est opéré, sans aucune lutte acharnée, le passage volontaire du pouvoir de l’aristocratie, dont l’influence à la fin du XVIII° siècle était encore très grande, à la bourgeoisie qui était le soutien sentimental de la monarchie. Ce passage du pouvoir a abouti, par la suite, à l’instauration de la domination de l’oligarchie financière.

STALINE. — Mais vous voici passé imperceptiblement des problèmes de la révolution aux problèmes de réforme. Ce n’est pas la même chose. Ne pensez-vous pas que le mouvement chartiste a joué un grand rôle dans le domaine des réformes en Angleterre, au XIX° siècle ?

WELLS. — Les chartistes n’ont pas fait grand’chose et ont disparu sans laisser de trace.

STALINE. — Je ne suis pas d’accord avec vous. Les chartistes et le mouvement gréviste organisé par eux ont joué un grand rôle ; ils ont contraint les classes dominantes à faire une série de concessions dans le domaine du système électoral, dans le domaine de la liquidation de ce qu’on appelait les « bourgs pourris », de la réalisation de certains point de la « Charte ». Le chartisme n’a pas joué un mince rôle historique : il a incité une partie des classes dominantes à faire certaines concessions, des réformes, afin d’éviter de grandes perturbations. En général, il faut dire que de toutes les classes dominantes, les classes dominantes d’Angleterre, et l’aristocratie, et la bourgeoisie, se sont montrées les plus intelligentes, les plus souples du point de vue de leurs intérêts de classes, du point de vue de la conservation de leur pouvoir.

Ainsi, prenons un exemple tiré de l’histoire moderne : la grève générale de 1926 en Angleterre. N’importe quelle bourgeoisie, en face de ces événements, alors que le Conseil général des Trades-Unions avait lancé un appel à la grève, aurait avant tout fait arrêter les leaders des Trades-Unions. La bourgeoisie anglaise ne l’a pas fait, elle a fait preuve d’intelligence du point de vue de ses intérêts. Ni aux Etats-Unis, ni en Allemagne, ni en France, je ne vois une stratégie de classe aussi souple de la part de la bourgeoisie. Dans l’intérêt de la consolidation de leur domination, les classes dominantes d’Angleterre ne se sont jamais interdit les petites concessions, les réformes. Mais ce serait une erreur de croire que ces réformes représentent la révolution.

WELLS. — Vous avez des classes dominantes de mon pays une plus haute opinion que moi. Mais la différence est-elle grande, en général, entre une petite révolution et une grande réforme ? Les réformes ne sont-elles pas une petite révolution ?

STALINE. — Sous l’effet d’une poussée venant d’en bas, d’une poussée des masses, la bourgeoisie peut parfois consentir telles ou telles réformes partielles, tout en restant sur la base du régime économique et social existant. Agissant ainsi, elle estime que ses concessions sont indispensables dans l’intérêt de la conservation de sa domination de classe. C’est là l’essence des réformes.

Quant à la révolution, elle signifie le passage du pouvoir d’une classe à une autre. C’est pourquoi l’on ne peut appeler une réforme quelconque une révolution. Voilà pourquoi l’on ne saurait espérer que la succession des régimes sociaux puisse s’opérer par le passage insensible d’un régime à l’autre au moyen de réformes, au moyen de concessions faite par la classe dominante.

WELLS. — Je vous suis très reconnaissant de cet entretien qui a pour moi une importance énorme. En me donnant vos explications, vous vous êtes à coup sûr souvenu du temps où, dans les cercles clandestins d’avant la révolution, il vous fallait expliquer les principes du socialisme. A l’heure actuelle, il n’existe dans le monde entier que deux personnalités à l’opinion, à chaque parole desquelles des millions d’hommes prêtent l’oreille : vous et Roosevelt.

Les autres peuvent prêcher autant qu’il leur plaira, on ne les imprimera pas, on ne les écoutera pas. Je ne puis encore apprécier ce qui a été fait dans votre pays, où je ne suis arrivé qu’hier. Mais j’ai déjà vu les visages heureux d’hommes bien portants et je sais qu’il se fait chez vous quelque chose de très significatif. Le contraste avec l’année 1920 est frappant.

STALINE. — On aurait pu faire encore plus si nous, bolchéviks, étions plus intelligents.

WELLS. — Non, si, en général, les êtres humains étaient plus intelligents. On ne ferait pas mal si l’on inventait un plan quinquennal pour la reconstruction du cerveau humain, qui manque manifestement de nombreuses parcelles nécessaires à l’ordre social parfait. (Rires.)

STALINE. — N’avez-vous pas l’intention d’assister au Congrès de l’Union des écrivains soviétiques ?

WELLS. — Malheureusement, j’ai diverses obligations et je ne puis rester en URSS qu’une semaine. Je suis venu pour vous rencontrer, et je suis profondément satisfait de notre entretien. Mais j’ai l’intention de parler avec les écrivains soviétiques que je pourrai rencontrer pour envisager la possibilité de leur adhésion au Pen-Club. C’est une organisation internationale d’écrivains, fondée par Galsworthy auquel, après sa mort, j’ai succédé comme président.

Cette organisation est encore faible, mais néanmoins elle possède des sections dans de nombreux pays et, ce qui est encore plus important, les interventions de ses membres sont largement commentées dans la presse. Cette organisation défend le droit de la libre expression de toutes les opinions, y compris celles de l’opposition. Je compte parler à ce sujet avec Maxime Gorki. Toutefois, je ne sais si une aussi large liberté peut être accordée ici.

STALINE. — Cela s’appelle chez nous, bolchéviks, l' »auto-critique ». Elle est largement appliquée en URSS. Si vous désirez quelque chose, je vous aiderai volontiers.

WELLS. -Je vous remercie.

STALINE. — Je vous remercie pour l’entretien.

Le texte du discours du président Macron devant le représentant de la Conférence des évêques de France

Monseigneur Georges Pontier, archevêque de Marseille et président de la la Conférence des évêques de France, s’est fait le porte-voix des préoccupations de l’Église de France lors d’une soirée le lundi 9 avril au Collège des Bernardins, en présence du président Emmanuel Macron et de 400 invités.
Le président de la République Emmanuel Macron lui a ensuite répondu dans un long discours dont voici le texte.

« Monsieur le Ministre d’Etat,
Mesdames les ministres,
Mesdames, messieurs les parlementaires,
Monsieur le Nonce,
Mesdames et messieurs les ambassadeurs,
Mesdames et messieurs les responsables des cultes,
Monseigneur,
Mesdames et Messieurs,

Je vous remercie vivement, Monseigneur, et je remercie la Conférence des Evêques de France de cette invitation à m’exprimer ici ce soir, en ce lieu si particulier et si beau du Collège des Bernardins, dont je veux aussi remercier les responsables et les équipes.
Pour nous retrouver ici ce soir, Monseigneur, nous avons, vous et moi bravé, les sceptiques de chaque bord. Et si nous l’avons fait, c’est sans doute que nous partageons confusément le sentiment que le lien entre l’Eglise et l’Etat s’est abîmé, et qu’il nous importe à vous comme à moi de le réparer.
Pour cela, il n’est pas d’autre moyen qu’un dialogue en vérité.
Ce dialogue est indispensable, et si je devais résumer mon point de vue, je dirais qu’une Eglise prétendant se désintéresser des questions temporelles n’irait pas au bout de sa vocation ; et qu’un président de la République prétendant se désintéresser de l’Eglise et des catholiques manquerait à son devoir.
L’exemple du colonel Beltrame par lequel, Monseigneur, vous venez d’achever votre propos, illustre ce point de vue d’une manière que je crois éclairante.
Beaucoup, lors de la journée tragique du 23 mars, ont cherché à nommer les ressorts secrets de son geste héroïque : les uns y ont vu l’acceptation du sacrifice ancrée dans sa vocation militaire ; les autres y ont vu la manifestation d’une fidélité républicaine nourrie par son parcours maçonnique ; d’autres enfin, et notamment son épouse, ont interprété son acte comme la traduction de sa foi catholique ardente, prête à l’épreuve suprême de la mort.
Ces dimensions en réalité sont tellement entrelacées qu’il est impossible de les démêler, et c’est même inutile, car cette conduite héroïque c’est la vérité d’un homme dans toute sa complexité qui s’est livrée.
Mais dans ce pays de France qui ne ménage pas sa méfiance à l’égard des religions, je n’ai pas entendu une seule voix se lever pour contester cette évidence, gravée au cœur de notre imaginaire collectif et qui est celle-ci : lorsque vient l’heure de la plus grande intensité, lorsque l’épreuve commande de rassembler toutes les ressources qu’on a en soi au service de la France, la part du citoyen et la part du catholique brûlent, chez le croyant véritable, d’une même flamme.
Je suis convaincu que les liens les plus indestructibles entre la nation française et le catholicisme se sont forgés dans ces moments où est vérifiée la valeur réelle des hommes et des femmes. Il n’est pas besoin de remonter aux bâtisseurs de cathédrales et à Jeanne d’Arc : l’histoire récente nous offre mille exemples, depuis l’Union Sacrée de 1914 jusqu’aux résistants de 40, des Justes aux refondateurs de la République, des Pères de l’Europe aux inventeurs du syndicalisme moderne, de la gravité éminemment digne qui suivit l’assassinat du Père Hamel à la mort du colonel Beltrame, oui, la France a été fortifiée par l’engagement des catholiques.
Disant cela, je ne m’y trompe pas. Si les catholiques ont voulu servir et grandir la France, s’ils ont accepté de mourir, ce n’est pas seulement au nom d’idéaux humanistes. Ce n’est pas au nom seulement d’une morale judéo-chrétienne sécularisée. C’est aussi parce qu’ils étaient portés par leur foi en Dieu et par leur pratique religieuse.
Certains pourront considérer que de tels propos sont en infraction avec la laïcité. Mais après tout, nous comptons aussi des martyrs et des héros de toute confession et notre histoire récente nous l’a encore montré, et y compris des athées, qui ont trouvé au fond de leur morale les sources d’un sacrifice complet. Reconnaître les uns n’est pas diminuer les autres, et je considère que la laïcité n’a certainement pas pour fonction de nier le spirituel au nom du temporel, ni de déraciner de nos sociétés la part sacrée qui nourrit tant de nos concitoyens.
Je suis, comme chef de l’Etat, garant de la liberté de croire et de ne pas croire, mais je ne suis ni l’inventeur ni le promoteur d’une religion d’Etat substituant à la transcendance divine un credo républicain.
M’aveugler volontairement sur la dimension spirituelle que les catholiques investissent dans leur vie morale, intellectuelle, familiale, professionnelle, sociale, ce serait me condamner à n’avoir de la France qu’une vue partielle ; ce serait méconnaître le pays, son histoire, ses citoyens ; et affectant l’indifférence, je dérogerais à ma mission. Et cette même indifférence, je ne l’ai pas davantage à l’égard de toutes les confessions qui aujourd’hui habitent notre pays.
Et c’est bien parce que je ne suis pas indifférent, que je perçois combien le chemin que l’Etat et l’Eglise partagent depuis si longtemps, est aujourd’hui semé de malentendus et de défiance réciproques.
Ce n’est certes pas la première fois dans notre histoire. Il est de la nature de l’Eglise d’interroger constamment son rapport au politique, dans cette hésitation parfaitement décrite par Marrou dans sa Théologie de l’histoire, et l’histoire de France a vu se succéder des moments où l’Eglise s’installait au cœur de la cité, et des moments où elle campait hors-les-murs.
Mais aujourd’hui, dans ce moment de grande fragilité sociale, quand l’étoffe même de la nation risque de se déchirer, je considère de ma responsabilité de ne pas laisser s’éroder la confiance des catholiques à l’égard de la politique et des politiques. Je ne puis me résoudre à cette déprise. Et je ne saurais laisser s’aggraver cette déception.
C’est d’autant plus vrai que la situation actuelle est moins le fruit d’une décision de l’Eglise que le résultat de plusieurs années pendant lesquelles les politiques ont profondément méconnu les catholiques de France.
Ainsi, d’un côté, une partie de la classe politique a sans doute surjoué l’attachement aux catholiques, pour des raisons qui n’étaient souvent que trop évidemment électoralistes. Ce faisant, on a réduit les catholiques à cet animal étrange qu’on appelle l’« électorat catholique » et qui est en réalité une sociologie. Et l’on a ainsi fait le lit d’une vision communautariste contredisant la diversité et la vitalité de l’Eglise de France, mais aussi l’aspiration du catholicisme à l’universel – comme son nom l’indique – au profit d’une réduction catégorielle assez médiocre.
Et de l’autre côté, on a trouvé toutes les raisons de ne pas écouter les catholiques, les reléguant par méfiance acquise et par calcul au rang de minorité militante contrariant l’unanimité républicaine.
Pour des raisons à la fois biographiques, personnelles et intellectuelles, je me fais une plus haute idée des catholiques. Et il ne me semble ni sain ni bon que le politique se soit ingénié avec autant de détermination soit à les instrumentaliser, soit à les ignorer, alors que c’est d’un dialogue et d’une coopération d’une toute autre tenue, d’une contribution d’un tout autre poids à la compréhension de notre temps et à l’action dont nous avons besoin pour faire que les choses évoluent dans le bon sens.
C’est ce que votre belle allocution a bien montré, Monseigneur. Les préoccupations que vous soulevez – et je tâcherai pour quelques-unes d’y répondre ou d’y apporter un éclairage provisoire – ces préoccupations ne sont pas les fantasmes de quelques-uns. Les questions qui sont les vôtres ne se bornent pas aux intérêts d’une communauté restreinte. Ce sont des questions pour nous tous, pour toute la nation, pour notre humanité toute entière.
Ce questionnement intéresse toute la France non parce qu’il est spécifiquement catholique, mais parce qu’il repose sur une idée de l’homme, de son destin, de sa vocation, qui sont au cœur de notre devenir immédiat. Parce qu’il entend offrir un sens et des repères à ceux qui trop souvent en manquent.
C’est parce que j’entends faire droit à ces interrogations que je suis ici ce soir. Et pour vous demander solennellement de ne pas vous sentir aux marches de la République, mais de retrouver le goût et le sel du rôle que vous y avez toujours joué.
Je sais que l’on a débattu comme du sexe des anges des racines chrétiennes de l’Europe. Et que cette dénomination a été écartée par les parlementaires européens. Mais après tout, l’évidence historique se passe parfois de tels symboles. Et surtout, ce ne sont pas les racines qui nous importent, car elles peuvent aussi bien être mortes. Ce qui importe, c’est la sève. Et je suis convaincu que la sève catholique doit contribuer encore et toujours à faire vivre notre nation.
C’est pour tenter de cerner cela que je suis ici ce soir. Pour vous dire que la République attend beaucoup de vous. Elle attend très précisément si vous m’y autorisez que vous lui fassiez trois dons : le don de votre sagesse ; le don de votre engagement et le don de votre liberté.
L’urgence de notre politique contemporaine, c’est de retrouver son enracinement dans la question de l’homme ou, pour parler avec Mounier, de la personne. Nous ne pouvons plus, dans le monde tel qu’il va, nous satisfaire d’un progrès économique ou scientifique qui ne s’interroge pas sur son impact sur l’humanité et sur le monde. C’est ce que j’ai essayé d’exprimer à la tribune des Nations unies à New York, mais aussi à Davos ou encore au Collège de France lorsque j’y ai parlé d’intelligence artificielle : nous avons besoin de donner un cap à notre action, et ce cap, c’est l’homme.
Or il n’est pas possible d’avancer sur cette voie sans croiser le chemin du catholicisme, qui depuis des siècles creuse patiemment ce questionnement. Il le creuse dans son questionnement propre dans un dialogue avec les autres religions.
Questionnement qui lui donne la forme d’une architecture, d’une peinture, d’une philosophie, d’une littérature, qui toutes tentent, de mille manières, d’exprimer la nature humaine et le sens de la vie. « Vénérable parce qu’elle a bien connu l’homme », dit Pascal de la religion chrétienne. Et certes, d’autres religions, d’autres philosophies ont creusé le mystère de l’homme. Mais la sécularisation ne saurait éliminer la longue tradition chrétienne.
Au cœur de cette interrogation sur le sens de la vie, sur la place que nous réservons à la personne, sur la façon dont nous lui conférons sa dignité, vous avez, Monseigneur, placé deux sujets de notre temps : la bioéthique et le sujet des migrants.
Vous avez ainsi établi un lien intime entre des sujets que la politique et la morale ordinaires auraient volontiers traités à part. Vous considérez que notre devoir est de protéger la vie, en particulier lorsque cette vie est sans défense. Entre la vie de l’enfant à naître, celle de l’être parvenu au seuil de la mort, ou celle du réfugié qui a tout perdu, vous voyez ce trait commun du dénuement, de la nudité et de la vulnérabilité absolue. Ces êtres sont exposés. Ils attendent tout de l’autre, de la main qui se tend, de la bienveillance qui prendra soin d’eux. Ces deux sujets mobilisent notre part la plus humaine et la conception même que nous nous faisons de l’humain et cette cohérence s’impose à tous.
Alors, j’ai entendu, Monseigneur, Mesdames et Messieurs, les inquiétudes montant du monde catholique et je veux ici tenter d’y répondre ou en tout cas de donner notre part de vérité et de conviction.
Sur les migrants, on nous reproche parfois de ne pas accueillir avec assez de générosité ni de douceur, de laisser s’installer des cas préoccupants dans les centres de rétention ou de refouler les mineurs isolés. On nous accuse même de laisser prospérer des violences policières.
Mais à dire vrai, que sommes-nous en train de faire ? Nous tentons dans l’urgence de mettre un terme à des situations dont nous avons hérité et qui se développent à cause de l’absence de règles, de leur mauvaise application, ou de leur mauvaise qualité – et je pense ici aux délais de traitement administratif mais aussi aux conditions d’octroi des titres de réfugiés.
Notre travail, celai que conduit chaque jour le ministre d’Etat, est de sortir du flou juridique des gens qui s’y égarent et qui espèrent en vain, qui tentent de reconstruire quelque chose ici, puis sont expulsés, cependant que d’autres, qui pourraient faire leur vie chez nous, souffrent de conditions d’accueil dégradées dans des centres débordés.
C’est la conciliation du droit et de l’humanité que nous tentons. Le Pape a donné un nom à cet équilibre, il l’a appelé « prudence », faisant de cette vertu aristotélicienne celle du gouvernant, confronté bien sûr à la nécessité humaine d’accueillir mais également à celle politique et juridique d’héberger et d’intégrer. C’est le cap de cet humanisme réaliste que j’ai fixé. Il y aura toujours des situations difficiles. Il y aura parfois des situations inacceptables et il nous faudra à chaque fois ensemble tout faire pour les résoudre.
Mais je n’oublie pas non plus que nous portons aussi la responsabilité de territoires souvent difficiles où ces réfugiés arrivent. Nous savons que les afflux de populations nouvelles plongent la population locale dans l’incertitude, la poussent vers des options politiques extrêmes, déclenchent souvent un repli qui tient du réflexe de protection. Une forme d’angoisse quotidienne se fait jour qui crée comme une concurrence des misères.
Notre exigence est justement dans une tension éthique permanente de tenir ces principes, celui d’un humanisme qui est le nôtre et de ne rien renoncer en particulier pour protéger les réfugiés, c’est notre devoir moral et c’est inscrit dans notre Constitution ; nous engager clairement pour que l’ordre républicain soit maintenu et que cette protection des plus faibles ne signifie pas pour autant l’anomie et l’absence de discernement car il y a aussi des règles qu’il faudra faire valoir et pour que des places soient trouvées, comme c’était dit tout à l’heure, dans les centres d’hébergement, ou dans les situations les plus difficiles, il faut aussi accepter que prenant notre part de cette misère, nous ne pouvons pas la prendre tout entière sans distinction des situations et il nous faut aussi tenir la cohésion nationale du pays où parfois d’aucuns ne parlent plus de cette générosité que nous évoquons ce soir mais ne veulent voir que la part effrayante de l’autre, et nourrissent ce geste pour porter plus loin leur projet.
C’est bien parce que nous avons à tenir ces principes, parfois contradictoires, dans une tension constante, que j’ai voulu que nous portions cet humanisme réaliste et que je l’assume pleinement devant vous.
Là où nous avons besoin de votre sagesse c’est pour partout tenir ce discours d’humanisme réaliste c’est pour conduire à l’engagement de celles et ceux qui pourront nous aider et c’est d’éviter les discours du pire, la montée des peurs qui continueront de se nourrir de cette part de nous car les flux massifs dont vous avez parlé que j’évoquais à l’instant ne se tariront pas d’ici demain, ils sont le fruit de grands déséquilibres du monde.
Et qu’il s’agisse des conflits politiques, qu’il s’agisse de la misère économique et sociale ou des défis climatiques, ils continueront à alimenter dans les années et les décennies qui viennent des grandes migrations auxquelles nous serons confrontés et il nous faudra continuer à tenir inlassablement ce cap, à constamment tenter de tenir nos principes au réel et je ne cèderai en la matière ni aux facilités des uns ni aux facilités des autres. Car ce serait manquer à ma mission.
Sur la bioéthique, on nous soupçonne parfois de jouer un agenda caché, de connaître d’avance les résultats d’un débat qui ouvrira de nouvelles possibilités dans la procréation assistée, ouvrant la porte à des pratiques qui irrésistiblement s’imposeront ensuite, comme la Gestation Pour Autrui. Et certains se disent que l’introduction dans ces débats de représentants de l’Eglise catholique comme de l’ensemble des représentants des cultes comme je m’y suis engagé dès le début de mon mandat est un leurre, destiné à diluer la parole de l’Eglise ou à la prendre en otage.
Vous le savez, j’ai décidé que l’avis du Conseil consultatif national d’Ethique, Monsieur le président, n’était pas suffisant et qu’il fallait l’enrichir d’avis de responsables religieux. Et j’ai souhaité aussi que ce travail sur les lois bioéthiques que notre droit nous impose de revoir puisse être nourri d’un débat organisé par le CCNE mais où toutes les familles philosophiques religieuses, politiques, où notre société aura à s’exprimer de manière pleine et entière.
C’est parce que je suis convaincu que nous ne sommes pas là face à un problème simple qui pourrait se trancher par une loi seule mais nous sommes parfois face à des débats moraux, éthiques, profonds qui touchent au plus intime de chacun d’entre nous. J’entends l’Eglise lorsqu’elle se montre rigoureuse sur les fondations humaines de toute évolution technique ; j’entends votre voix lorsqu’elle nous invite à ne rien réduire à cet agir technique dont vous avez parfaitement montré les limites ; j’entends la place essentielle que vous donnez dans notre société, à la famille – aux familles, oserais-je dire -, j’entends aussi ce souci de savoir conjuguer la filiation avec les projets que des parents peuvent avoir pour leurs enfants.
Nous sommes aussi confrontés à une société où les formes de la famille évoluent radicalement, où le statut de l’enfant parfois se brouille et où nos concitoyens rêvent de fonder des cellules familiales de modèle traditionnel à partir de schémas familiaux qui le sont moins.
J’entends les recommandations que formulent les instances catholiques, les associations catholiques, mais là encore, certains principes énoncés par l’Eglise sont confrontés à des réalités contradictoires et complexes qui traversent les catholiques eux-mêmes ; tous les jours, tous les jours les mêmes associations catholiques et les prêtres accompagnent des familles monoparentales, des familles divorcées, des familles homosexuelles, des familles recourant à l’avortement, à la fécondation in vitro, à la PMA , des familles confrontées à l’état végétatif d’un des leurs, des familles où l’un croit et l’autre non, apportant dans la famille la déchirure des choix spirituels et moraux, et cela je le sais, c’est votre quotidien aussi.
L’Eglise accompagne inlassablement ces situations délicates et tente de concilier ces principes et le réel. C’est pourquoi je ne suis pas en train de dire que l’expérience du réel défait ou invalide les positions adoptées par l’église ; je dis simplement que là aussi il faut trouver la limite car la société est ouverte à tous les possibles, mais la manipulation et la fabrication du vivant ne peuvent s’étendre à l’infini sans remettre en cause l’idée même de l’homme et de la vie.
Ainsi le politique et l’Eglise partagent cette mission de mettre les mains dans la glaise du réel, de se confronter tous les jours à ce que le temporel a, si j’ose dire, de plus temporel.
Et c’est souvent dur, compliqué, et exigeant et imparfait. Et les solutions ne viennent pas d’elles-mêmes. Elles naissent de l’articulation entre ce réel et une pensée, un système de valeur, une conception du monde. Elles sont bien souvent le choix du moindre mal, toujours précaire et cela aussi est exigeant et difficile.
C’est pourquoi en écoutant l’Eglise sur ces sujets, nous ne haussons pas les épaules. Nous écoutons une voix qui tire sa force du réel et sa clarté d’une pensée où la raison dialogue avec une conception transcendante de l’homme. Nous l’écoutons avec intérêt, avec respect et même nous pouvons faire nôtres nombre de ses points. Mais cette voix de l’Eglise, nous savons au fond vous et moi qu’elle ne peut être injonctive. Parce qu’elle est faite de l’humilité de ceux qui pétrissent le temporel. Elle ne peut dès lors être que questionnante. Et sur tous ces sujets et en particulier sur ces deux sujets que je viens d’évoquer, parce qu’ils se construisent en profondeur dans ces tensions éthiques entre nos principes, parfois nos idéaux et le réel, nous sommes ramenés à l’humilité profonde de notre condition.
L’Etat et l’Eglise appartiennent à deux ordres institutionnels différents, qui n’exercent pas leur mandat sur le même plan. Mais tous deux exercent une autorité et même une juridiction. Ainsi, nous avons chacun forgé nos certitudes et nous avons le devoir de les formuler clairement, pour établir des règles, car c’est notre devoir d’état. Aussi le chemin que nous partageons pourrait se réduire à n’être que le commerce de nos certitudes.
Mais nous savons aussi, vous comme nous, que notre tâche va au-delà. Nous savons qu’elle est de faire vivre le souffle de ce que nous servons, d’en faire grandir la flamme, même si c’est difficile et surtout si c’est difficile.
Nous devons constamment nous soustraire à la tentation d’agir en simples gestionnaires de ce qui nous a été confié. Et c’est pourquoi notre échange doit se fonder non sur la solidité de certaines certitudes, mais sur la fragilité de ce qui nous interroge, et parfois nous désempare. Nous devons oser fonder notre relation sur le partage de ces incertitudes, c’est-à-dire sur le partage des questions, et singulièrement des questions de l’homme.
C’est là que notre échange a toujours été le plus fécond : dans la crise, face à l’inconnu, face au risque, dans la conscience partagée du pas à franchir, du pari à tenter. Et c’est là que la nation s’est le plus souvent grandie de la sagesse de l’Eglise, car voilà des siècles et des millénaires que l’Eglise tente ses paris, et ose son risque. C’est par là qu’elle a enrichi la nation.
C’est cela, si vous m’y autorisez, la part catholique de la France. C’est cette part qui dans l’horizon séculier instille tout de même la question intranquille du salut, que chacun, qu’il croie ou ne croie pas, interprétera à sa manière, mais dont chacun pressent qu’elle met en jeu sa vie entière, le sens de cette vie, la portée qu’on lui donne et la trace qu’elle laissera.
Cet horizon du salut a certes totalement disparu de l’ordinaire des sociétés contemporaines, mais c’est un tort et l’on voit à bien à des signes qu’il demeure enfoui. Chacun a sa manière de le nommer, de le transformer, de le porter mais c’est tout à la fois la question du sens et de l’absolu dans nos sociétés, que l’incertitude du salut apporte à toutes les vies même les plus résolument matérielles comme un tremblé au sens pictural du terme, est une évidence.
Paul Ricoeur, si vous m’autorisez à le citer ce soir, a trouvé les mots justes dans une conférence prononcée à Amiens en 1967 : « maintenir un but lointain pour les hommes, appelons-le un idéal, en un sens moral, et une espérance, en un sens religieux».
Ce soir-là, face à un public où certains avaient la foi, d’autres non, Paul Ricoeur invita son auditoire à dépasser ce qu’il appela « la prospective sans perspective » avec cette formule qui, je n’en doute pas, nous réunira tous ici ce soir : « Viser plus, demander plus. C’est cela l’espoir ; il attend toujours plus que de l’effectuable. »
Ainsi, l’Eglise n’est pas à mes yeux cette instance que trop souvent on caricature en gardienne des bonnes mœurs. Elle est cette source d’incertitude qui parcourt toute vie, et qui fait du dialogue, de la question, de la quête, le cœur même du sens, même parmi ceux qui ne croient pas.
C’est pour cela que le premier don que je vous demande est celui de l’humilité du questionnement, le don de cette sagesse qui trouve son enracinement de la question de l’homme et donc dans les questions que l’homme se pose.
Car c’est cela l’Eglise à son meilleur ; c’est celle qui dit : frappez et l’on vous ouvrira, qui se pose en recours et en voix amie dans un monde où le doute, l’incertain, le changeant sont de règle ; où le sens toujours échappe et toujours se reconquiert ; c’est une église dont je n’attends pas des leçons mais plutôt cette sagesse d’humilité face en particulier à ces deux sujets que vous avez souhaité évoquer et que je viens d’esquisser en réponse parce que nous ne pouvons avoir qu’un horizon commun et en cherchant chaque jour à faire du mieux, à accepter au fond la part « d’intranquillité » irréductible qui va avec notre action.
Questionner, ce n’est pas pour autant refuser d’agir ; c’est au contraire tenter de rendre l’action conforme à des principes qui la précèdent et la fondent et c’est cette cohérence entre pensée et action qui fait la force de cet engagement que la France attend de vous. Ce deuxième don dont je souhaitais vous parler.
Ce qui grève notre pays – j’ai déjà eu l’occasion de le dire – ce n’est pas seulement la crise économique, c’est le relativisme ; c’est même le nihilisme ; c’est tout ce qui laisse à penser que cela n’en vaut pas la peine. Pas la peine d’apprendre, pas la peine de travailler et surtout pas la peine de tendre la main et de s’engager au service de plus grands que soit. Le système, progressivement, a enfermé nos concitoyens dans « l’à quoi bon » en ne rémunérant plus vraiment le travail ou plus tout à fait, en décourageant l’initiative, en protégeant mal les plus fragiles, en assignant à résidence les plus défavorisés et en considérant que l’ère postmoderne dans laquelle nous étions collectivement arrivés, était l’ère du grand doute qui permettait de renoncer à toute absolu.
C’est dans ce contexte de décrue des solidarités et de l’espoir que les catholiques se sont massivement tournés vers l’action associative, vers l’engagement. Vous êtes aujourd’hui une composante majeure de cette partie de la Nation qui a décidé de s’occuper de l’autre partie – nous en avons vu des témoignages très émouvants tout à l’heure – celle des malades, des isolés, des déclassés, des vulnérables, des abandonnés, des handicapés, des prisonniers, quelle que soit leur appartenance ethnique ou religieuse. Bataille appelait ça « la part maudite » dans un terme qui a parfois été dénaturé mais qui est la part essentielle d’une société parce que c’est à cela qu’une société, qu’une famille, qu’une vie se juge… à sa capacité à reconnaître celle ou celui qui a eu un parcours différent, un destin différent et à s’engager pour lui. Les Français ne mesurent pas toujours cette mutation de l’engagement catholique ; vous êtes passés des activités de travailleurs sociaux à celles de militants associatifs se tenant auprès de la part fragile de notre pays, que les associations où les catholiques s’engagent soient explicitement catholiques ou pas, comme les Restos du Cœur.
Je crains que les politiques ne se soient trop longtemps conduits comme si cet engagement était un acquis, comme si c’était normal, comme si le pansement ainsi posé par les catholiques et par tant d’autres sur la souffrance sociale, dédouanait d’une certaine impuissance publique.
Je voudrais saluer avec infiniment de respect toutes celles et tous ceux qui ont fait ce choix sans compter leur temps ni leur énergie et permettez-moi aussi de saluer tous ces prêtres et ces religieux qui de cet engagement ont fait leur vie et qui chaque jour dans les paroisses françaises accueillent, échangent, œuvrent au plus près de la détresse ou des malheurs ou partagent la joie des familles lors des événements heureux. Parmi eux se trouvent aussi des aumôniers aux armées ou dans nos prisons et je salue ici leurs représentants ; eux aussi sont des engagés. Et permettez-moi d’associer se faisant également tous les engagés des autres religions dont les représentants sont ici présents et qui partagent cette communauté d’engagement avec vous.
Cet engagement est vital pour la France et par-delà les appels, les injonctions, les interpellations que vous nous adressez pour nous dire de faire plus, de faire mieux, je sais, nous savons tous, que le travail que vous accomplissez, n’est pas un pis-aller mais une part du ciment même de notre cohésion nationale. Ce don de l’engagement n’est pas seulement vital, il est exemplaire. Mais je suis venu vous appeler à faire davantage encore car ce n’est pas un mystère, l’énergie consacrée à cet engagement associatif a été aussi largement soustrait à l’engagement politique.
Or je crois que la politique, si décevante qu’elle ait pu être aux yeux de certains, si desséchante parfois aux yeux d’autres, a besoin de l’énergie des engagés, de votre énergie. Elle a besoin de l’énergie de ceux qui donnent du sens à l’action et qui placent en son cœur une forme d’espérance. Plus que jamais, l’action politique a besoin de ce que la philosophe Simone Weil appelait l’effectivité, c’est-à-dire cette capacité à faire exister dans le réel les principes fondamentaux qui structurent la vie morale, intellectuelle et dans le cas des croyances spirituelles.
C’est ce qu’ont apporté à la politique française les grandes figures que sont le Général de Gaulle, Georges Bidault, Robert Schuman, Jacques Delors ou encore les grandes consciences françaises qui ont éclairé l’action politique comme Clavel, Mauriac, Lubac ou Marrou et ce n’est pas une pratique théocratique ni une conception religieuse du pouvoir qui s’est fait jour mais une exigence chrétienne importée dans le champ laïc de la politique. Cette place aujourd’hui est à prendre non parce qu’il faudrait à la politique française son quota de catholiques, de protestants, de juifs ou de musulmans, non, ni parce que les responsables politiques de qualité ne se recruteraient que dans les rangs des gens de foi, mais parce que cette flamme commune dont je parlais tout à l’heure à propos d’Arnaud Beltrame, fait partie de notre histoire et de ce qui toujours a guidé notre pays. Le retrait ou la mise sous le boisseau de cette lumière n’est pas une bonne nouvelle.
C’est pourquoi, depuis le point de vue qui est le mien, un point de vue de chef d’Etat, un point de vue laïc, je dois me soucier que ceux qui travaillent au cœur de la société française, ceux qui s’engagent pour soigner ses blessures et consoler ses malades, aient aussi une voix sur la scène politique, sur la scène politique nationale comme sur la scène politique européenne. Ce à quoi je veux vous appeler ce soir, c’est à vous engager politiquement dans notre débat national et dans notre débat européen car votre foi est une part d’engagement dont ce débat a besoin et parce que, historiquement, vous l’avez toujours nourri car l’effectivité implique de ne pas déconnecter l’action individuelle de l’action politique et publique.
A ce propos, il me faut rappeler la clarté parfaite du texte proposé par la Conférence des évêques en novembre 2016 en vue de l’élection présidentielle, intitulé « Retrouver le sens du politique ». J’avais fondé En Marche quelques mois plus tôt et sans vouloir engager, Monseigneur, une querelle de droits d’auteur, j’y ai lu cette phrase dont la consonance avec ce qui a guidé mon engagement, m’a alors frappé ; il y était ainsi écrit – je cite – « Nous ne pouvons pas laisser notre pays voir ce qui le fonde, risquer de s’abîmer gravement, avec toutes les conséquences qu’une société divisée peut connaître ; c’est à un travail de refondation auquel il nous faut ensemble nous atteler ».
Recherche du sens, de nouvelles solidarités mais aussi espoir dans l’Europe ; ce document énumère tout ce qui peut porter un citoyen à s’engager et s’adresse aux catholiques en liant avec simplicité la foi à l’engagement politique par cette formule que je cite : « Le danger serait d’oublier ce qui nous a construits ou à l’inverse, de rêver du retour à un âge d’or imaginaire ou d’aspirer à une église de purs et à une contre-culture située en dehors du monde, en position de surplomb et de juges ».
Depuis trop longtemps, le champ politique était devenu un théâtre d’ombres et aujourd’hui encore, le récit politique emprunte trop souvent aux schémas les plus éculés et les plus réducteurs, semblant ignorer le souffle de l’histoire et ce que le retour du tragique dans notre monde contemporain exige de nous.
Je pense pour ma part que nous pouvons construire une politique effective, une politique qui échappe au cynisme ordinaire pour graver dans le réel ce qui doit être le premier devoir du politique, je veux dire la dignité de l’homme.
Je crois en un engagement politique qui serve cette dignité, qui la reconstruise où elle a été bafouée, qui la préserve où elle est menacée, qui en fasse le trésor véritable de chaque citoyen. Je crois dans cet engagement politique qui permet de restaurer la première des dignités, celle de pouvoir vivre de son travail. Je crois dans cet engagement politique qui permet de redresser la dignité la plus fondamentale, la dignité des plus fragiles ; celle qui justement ne se résout à aucune fatalité sociale – et vous en avez été des exemples magnifiques tous les six à l’instant – et qui considère que faire œuvre politique et d’engagement politique, c’est aussi changer les pratiques là où on est de la société et son regard.
Les six voix que nous avons entendues au début de cette soirée, ce sont six voix d’un engagement qui a en lui une forme d’engagement politique, qui suppose qu’il n’est qu’à poursuivre ce chemin pour trouver aussi d’autres débouchés, mais où à chaque fois j’ai voulu lire ce refus d’une fatalité, cette volonté de s’occuper de l’autre et surtout cette volonté, par la considération apportée, d’une conversion des regards ; c’est cela l’engagement dans une société ; c’est donner de son temps, de son énergie, c’est considérer que la société n’est pas un corps mort qui ne serait modifiable que par des politiques publiques ou des textes, ou qui ne serait soumise qu’à la fatalité des temps ; c’est que tout peut être changé si on décide de s’engager, de faire et par son action de changer son regard ; par son action, de donner une chance à l’autre mais aussi de nous révéler à nous-mêmes, que cet autre transforme.
On parle beaucoup aujourd’hui d’inclusivité ; ce n’est pas un très joli mot et je ne suis pas sûr qu’il soit toujours compris par toutes et tous. Mais il veut dire cela ; ce que nous tentons de faire sur l’autisme, sur le handicap, ce que je veux que nous poursuivions pour restaurer la dignité de nos prisonniers, ce que je veux que nous poursuivions pour la dignité des plus fragiles dans notre société, c’est de simplement considérer qu’il y a toujours un autre à un moment donné de sa vie, pour des raisons auxquelles il peut quelque chose ou auxquelles il ne peut rien, qui a avant tout quelque chose à apporter à la société. Allez voir une classe ou une crèche où nous étions il y a quelques jours, où l’on place des jeunes enfants ayant des troubles autistiques et vous verrez ce qu’ils apportent aux autres enfants ; et je vous le dis Monsieur, ne pensez pas simplement qu’on vous aide… nous avons vu tout à l’heure dans l’émotion de votre frère tout ce que vous lui avez apporté et qu’aucun autre n’aurait pu apporter. Cette conversion du regard, seul l’engagement la rend possible et au cœur de cet engagement, une indignation profonde, humaniste, éthique et notre société politique en a besoin. Et cet engagement que vous portez, j’en ai besoin pour notre pays comme j’en ai besoin pour notre Europe parce que notre principal risque aujourd’hui, c’est l’anomie, c’est l’atonie, c’est l’assoupissement.
Nous avons trop de nos concitoyens qui pensent que ce qui est acquis, est devenu naturel ; qui oublient les grands basculement auxquels notre société et notre continent sont aujourd’hui soumis ; qui veulent penser que cela n’a jamais été autrement, oubliant que notre Europe ne vit qu’au début d’une parenthèse dorée qui n’a qu’un peu plus de 70 ans de paix, elle qui toujours avait été bousculée par les guerres ; où trop de nos concitoyens pensent que la fraternité dont on parle, c’est une question d’argent public et de politique publique et qu’ils n’y auraient pas leur part indispensable.
Tous ces combats qui sont au cœur de l’engagement politique contemporain, les parlementaires ici présents les portent dans leur part de vérité, qu’il s’agisse de lutter contre le réchauffement climatique, de lutter pour une Europe qui protège et qui revisite ses ambitions, pour une société plus juste. Mais ils ne seront pas possibles si à tous les niveaux de la société, ils ne sont accompagnés d’un engagement politique profond ; un engagement politique auquel j’appelle les catholiques pour notre pays et pour notre Europe.
Le don de l’engagement que je vous demande, c’est celui-ci : ne restez pas au seuil, ne renoncez pas à la République que vous avez si fortement contribué à forger ; ne renoncez pas à cette Europe dont vous avez nourri le sens ; ne laissez pas en friche les terres que vous avez semées ; ne retirez pas à la République la rectitude précieuse que tant de fidèles anonymes apportent à leur vie de citoyens. Il y a au cœur de cet engagement dans notre pays a besoin la part d’indignation et de confiance dans l’avenir que vous pouvez apporter.
Cependant, pour vous rassurer, ce n’est pas un enrôlement que je suis venu vous proposer et je suis même venu vous demander un troisième don que vous pouvez faire à la Nation, c’est précisément celui de votre liberté.
Partager le chemin, ce n’est pas toujours marcher du même pas ; je me souviens de ce joli texte où Emmanuel Mounier explique que l’Eglise en politique a toujours été à la fois en avance et en retard, jamais tout à fait contemporaine, jamais tout à fait de son temps ; cela fait grincer quelques dents mais il faut accepter ce contretemps ; il faut accepter que tout dans notre monde n’obéisse pas au même rythme et la première liberté dont l’Eglise peut faire don, c’est d’être intempestive.
Certains la trouveront réactionnaire ; d’autres sur d’autres sujets bien trop audacieuse. Je crois simplement qu’elle doit être un de ces points fixes dont notre humanité a besoin au creux de ce monde devenu oscillant, un de ces repères qui ne cèdent pas à l’humeur des temps. C’est pourquoi Monseigneur, Mesdames et Messieurs, il nous faudra vivre cahin-caha avec votre côté intempestif et la nécessité que j’aurai d’être dans le temps du pays. Et c’est ce déséquilibre constant que nous ferons ensemble cheminer.
« La vie active, disait Grégoire, est service ; la vie contemplative est une liberté ». Je voudrais ce soir en rappelant l’importance de cette part intempestive et de ce point fixe que vous pouvez représenter, je voudrais ce soir avoir une pensée pour toutes celles et tous ceux qui se sont engagés dans une vie recluse ou une vie communautaire, une vie de prière et de travail. Même si elle semble pour certains à contretemps, ce type de vie est aussi l’exercice d’une liberté ; elle démontre que le temps de l’église n’est pas celui du monde et certainement pas celui de la politique telle qu’elle va – et c’est très bien ainsi.
Ce que j’attends que l’Eglise nous offre, c’est aussi sa liberté de parole. Nous avons parlé des alertes lancées par les associations et par l’épiscopat ; je songe aussi aux monitions du pape qui trouve dans une adhésion constante au réel de quoi rappeler les exigences de la condition humaine ; cette liberté de parole dans une époque où les droits font florès, présente souvent la particularité de rappeler les devoirs de l’homme envers soi-même, son prochain ou envers notre planète. La simple mention des devoirs qui s’imposent à nous est parfois irritante ; cette voix qui sait dire ce qui fâche, nos concitoyens l’entendent même s’ils sont éloignés de l’Eglise. C’est une voix qui n’est pas dénuée de cette « ironie parfois tendre, parfois glacée » dont parlait Jean Grosjean dans son commentaire de Paul, une foi qui sait comme peu d’autres subvertir les certitudes jusque dans ses rangs. Cette voix qui se fait tantôt révolutionnaire, tantôt conservatrice, souvent les deux à la fois, comme le disait Lubac dans ses « Paradoxes », est importante pour notre société.
Il faut être très libre pour oser être paradoxal et il faut être paradoxal pour être vraiment libre. C’est ce que nous rappellent les meilleurs écrivains catholiques, de Maurice Clavel à Alexis Jenni, de Georges Bernanos à Sylvie Germain, de Paul Claudel à François Sureau ; de François Mauriac à Florence Delay, de Julien Green à Christiane Rance. Dans cette liberté de parole, de regard qui est la leur, nous trouvons une part de ce qui peut éclairer notre société.
Et dans cette liberté de parole, je range la volonté de l’Eglise d’initier, d’entretenir et de renforcer le libre dialogue avec l’islam dans le monde a tant besoin et que vous avez évoqué.
Car il n’est pas de compréhension de l’islam qui ne passe par des clercs comme il n’est pas de dialogue interreligieux sans les religions. Ces lieux en sont le témoin ; le pluralisme religieux est une donnée fondamentale de notre temps. Monseigneur Lustiger en avait eu l’intuition forte lorsqu’il a voulu faire revivre le Collège des Bernardins pour accueillir tous les dialogues. L’Histoire lui a donné raison. Il n’y a pas plus urgent aujourd’hui qu’accroître la connaissance mutuelle des peuples, des cultures, des religions ; il n’y a d’autres moyens pour cela que la rencontre par la voix mais aussi par les livres, par le travail partagé ; toutes choses dont Benoît XVI avait raconté l’enracinement dans la pensée cistercienne lors de son passage ici en 2008.
Ce partage s’exerce en pleine liberté, chacun dans ses termes et ses références ; il est le socle indispensable du travail que l’Etat de son côté doit mener pour penser toujours à nouveaux frais, la place des religions dans la société et la relation entre religion, société et puissance publique. Et pour cela, je compte beaucoup sur vous, sur vous tous, pour nourrir ce dialogue et l’enraciner dans notre histoire commune qui a ses particularités mais dont la particularité est d’avoir justement toujours attaché à la Nation française cette capacité à penser les universels.
Ce partage, ce travail nous le menons résolument après tant d’années d’hésitations ou de renoncements et les mois à venir seront décisifs à cet égard.
Ce partage que vous entretenez est d’autant plus important que les chrétiens payent de leur vie leur attachement au pluralisme religieux. Je pense aux chrétiens d’Orient.
Le politique partage avec l’Eglise la responsabilité de ces persécutés car non seulement nous avons hérité historiquement du devoir de les protéger mais nous savons que partout où ils sont, ils sont l’emblème de la tolérance religieuse. Je tiens ici à saluer le travail admirable accompli par des mouvements comme l’Œuvre d’Orient, Caritas France et la communauté Sant’Egidio pour permettre l’accueil sur le territoire national des familles réfugiées, pour venir en aide sur place, avec le soutien de l’Etat.
Comme je l’ai dit lors de l’inauguration de l’exposition « Chrétiens d’Orient » à l’Institut du Monde arabe le 25 septembre dernier, l’avenir de cette partie du monde ne se fera pas sans la participation de toutes les minorités, de toutes les religions et en particulier les chrétiens d’Orient. Les sacrifier, comme le voudraient certains, les oublier, c’est être sûr qu’aucune stabilité, aucun projet, ne se construira dans la durée dans cette région.
Il est enfin une dernière liberté dont l’Eglise doit nous faire don, c’est de la liberté spirituelle
Car nous ne sommes pas faits pour un monde qui ne serait traversé que de buts matérialistes. Nos contemporains ont besoin, qu’ils croient ou ne croient pas, d’entendre parler d’une autre perspective sur l’homme que la perspective matérielle.
Ils ont besoin d’étancher une autre soif, qui est une soif d’absolu. Il ne s’agit pas ici de conversion mais d’une voix qui, avec d’autres, ose encore parler de l’homme comme d’un vivant doté d’esprit. Qui ose parler d’autre chose que du temporel, mais sans abdiquer la raison ni le réel. Qui ose aller dans l’intensité d’une espérance, et qui, parfois, nous fait toucher du doigt ce mystère de l’humanité qu’on appelle la sainteté, dont le Pape François dit dans l’exhortation parue ce jour qu’elle est « le plus beau visage de l’Eglise ».
Cette liberté, c’est celle d’être vous-mêmes sans chercher à complaire ni à séduire. Mais en accomplissant votre œuvre dans la plénitude de son sens, dans la règle qui lui est propre et qui depuis toujours nous vaut des pensées fortes, une théologie humaine, une Eglise qui sait guider les plus fervents comme les non-baptisés, les établis comme les exclus.
Je ne demanderai à aucun de nos concitoyens de ne pas croire ou de croire modérément. Je ne sais pas ce que cela veut dire. Je souhaite que chacun de nos concitoyens puisse croire à une religion, une philosophie qui sera la sienne, une forme de transcendance ou pas, qu’il puisse le faire librement mais que chacune de ces religions, de ces philosophies puisse lui apporter ce besoin au plus profond de lui-même d’absolu.
Mon rôle est de m’assurer qu’il ait la liberté absolue de croire comme de ne pas croire mais je lui demanderai de la même façon et toujours de respecter absolument et sans compromis aucun toutes les lois de la République. C’est cela la laïcité ni plus ni moins, une règle d’airain pour notre vie ensemble qui ne souffre aucun compromis, une liberté de conscience absolue et cette liberté spirituelle que je viens d’évoquer.
« Une Eglise triomphant parmi les hommes ne devrait-elle pas s’inquiéter d’avoir déjà tout compromis de son élection en ayant passé un compromis avec le monde ? » Cette interrogation n’est pas mienne, ce sont mots de Jean-Luc Marion qui devraient servir de baume à l’Eglise et aux catholiques aux heures de doute sur la place des catholiques en France, sur l’audience de l’Eglise, sur la considération qui leur est accordée.
L’Eglise n’est pas tout à fait du monde et n’a pas à l’être. Nous qui sommes aux prises avec le temporel le savons et ne devons pas essayer de l’y entraîner intégralement, pas plus que nous ne devons le faire avec aucune religion. Ce n’est ni notre rôle ni leur place.
Mais cela n’exclut pas la confiance et cela n’exclut pas le dialogue. Surtout, cela n’exclut pas la reconnaissance mutuelle de nos forces et de nos faiblesses, de nos imperfections institutionnelles et humaines.
Car nous vivons une époque où l’alliance des bonnes volontés est trop précieuse pour tolérer qu’elles perdent leur temps à se juger entre elles. Nous devons, une bonne fois pour toutes, admettre l’inconfort d’un dialogue qui repose sur la disparité de nos natures, mais aussi admettre la nécessité de ce dialogue car nous visons chacun dans notre ordre à des fins communes, qui sont la dignité et le sens.
Certes, les institutions politiques n’ont pas les promesses de l’éternité ; mais l’Eglise elle-même ne peut risquer avant le temps de faucher à la fois le bon grain et l’ivraie. Et dans cet entre-deux où nous sommes, où nous avons reçu la charge de l’héritage de l’homme et du monde, oui, si nous savons juger les choses avec exactitude, nous pourrons accomplir de grandes choses ensemble.
C’est peut-être assigner là à l’Eglise de France une responsabilité exorbitante, mais elle est à la mesure de notre histoire, et notre rencontre ce soir atteste, je crois, que vous y êtes prêts.
Monseigneur, Mesdames et Messieurs, sachez en tout cas que j’y suis prêt aussi.

Je vous remercie.« 

Il y a beaucoup de chose dans ce discours, une fois l’étalage de citations et de grands noms laissé de côté, oeuvre d’un président qui veut montrer sa culture. J’ai repassé en gras ce qui me semble important et me pose problème. Je ne partage pas le point de vue présidentiel sur le besoin d’absolu des Français ni sur la lutte nécessaire contre le nihilisme et le relativisme. Je constate qu’il ne cite aucun penseur des Lumières, mais qu’il rapproche hardiment la philosophie et les religions.

C’est un droit, monsieur le ministre et non un besoin…

Le ministre de l’Education nationale qui était, tout à l’heure, l’invité de RTL a ainsi commenté les grèves annoncées à la SNCF : « On n’a pas besoin d’avoir des grèves en France, ça ne rend service à personne. »
Bêtise ou provocation ? Monsieur Blanquer fait-il semblant d’ignorer que la grève en France n’est jamais l’expression d’un besoin, mais sans doute plutôt d’un manque ou d’une crainte ? Ne sait-il pas surtout que c’est un droit ?
Encore un bel exemple du mépris d’un homme politique pour la population qu’il est censé servir.

 

Un livre pour faire un sort à l’innovation en pédagogie ?

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Je pense comme monsieur Tricot, que ce que nous appelons souvent pompeusement innovation n’est le plus souvent que de la récupération de méthodes anciennes. Mais ce livre semble le démontrer de manière rigoureuse.

Un exemple de « vieux pot », cette citation d’Yves Chevallard didacticien des mathématiques, datant de 1986 :
« L’enseignant n’a pas pour mission d’obtenir des élèves qu’ils apprennent, mais de faire en sorte qu’ils puissent apprendre. Il a pour tâche, non la prise en charge de l’apprentissage mais la création des conditions de possibilité de l’apprentissage ».

 

Des voeux d’un monde tourmenté

Pour démarrer cette année 2018, Le Monde, The Guardian, El Pais et Der Spiegel,  ont demandé à 18 réfugiés (issus de 18 pays d’où proviennent près de 90 % de tous les déplacés) quels étaient leurs espoirs pour cette nouvelle année.

Nuela Etaku, 18 ans, Sud-Soudanais réfugié en Ouganda dans le camp d’Imvepi :
« J’aimerais que la guerre se termine et que nous puissions aller chercher mes parents. Si je dois rester ici, en Ouganda, alors j’espère que nous aurons assez à manger et que nous serons en sécurité. Mais avant tout j’aimerais commencer à être formé comme infirmier. »

Ahmed Khamis, 27 ans, Soudanais originaire du Darfour du Sud, réfugié en France à Vichy :
« Ça fait bientôt deux ans que je suis en France, six mois que j’ai le statut de réfugié et ça y est, j’ai mon appartement ! Ç’a été très difficile de le trouver, mais maintenant je peux souffler un peu. Ma priorité pour 2018, c’est de trouver un travail. J’aimerais pouvoir faire venir ma femme, qui est toujours à Nyala, mais je dois d’abord avoir une situation. J’ai eu un entretien pour être conducteur de poids lourd. J’espère que ça va marcher.»

Marwa Kadhim, 29 ans, Irakienne réfugiée en Turquie à Samsun :
« Mon espoir pour la nouvelle année est de retrouver mes parents, réfugiés en Allemagne. Mon inquiétude quotidienne est la possibilité de perdre un autre parent cher en Irak. Mon frère a été tué en 2014.»

Behrouz Boochani, 34 ans est un Iranien détenu en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il a envoyé ce message de l’île de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou le gouvernement australien a ouvert en 2012 un centre de détention pour les réfugiés et demandeurs d’asile ayant tenté d’entrer sur son territoire :
« Je vous écris de Manus, une île isolée au cœur de l’océan Pacifique. Je suis en détention indéterminée ici depuis près de cinq ans, comme environ 2 000 hommes, femmes et enfants que le gouvernement australien a exilés dans les îles Manus et Nauru. En 2018, j’espère que le gouvernement australien nous rendra notre liberté.
Je rêve que tous les gens qui ont quitté leur pays à cause de la guerre, de la discrimination et des persécutions se retrouvent dans un endroit sûr qui leur donnera l’occasion de commencer une nouvelle vie. À l’échelle mondiale, tant de gens sont morts à cause de la guerre et des millions de personnes sont devenues des réfugiés. Je souhaite que 2018 soit une année de paix, de justice et de compassion pour tous les réfugiés dans le monde. »

Anastasia Gundar, 27 ans, Ukrainienne réfugiée en Russie :
« J’ai fui l’est de l’Ukraine en février 2015, lorsqu’il y avait des combats sévères dans le Donbass. J’espère retrouver une vie normale, une vie où je ne suis pas constamment nerveuse, où le sol ne cède pas en permanence sous mes pieds. Je crains pour ma famille à Louhansk. Les combats sur la ligne de front créent certains risques, mais je suis plus préoccupée par l’impact de la lutte pour le pouvoir entre les groupes rebelles. Plus je suis loin de ma famille, moins je peux aider et moins je comprends leur vie.
Les Ukrainiens doivent se réveiller pour cesser de tomber dans l’abîme. Peu de gens comprennent la réalité de la vie dans l’Est. Les deux camps sont coupables de crimes, mais les gens ont une compréhension très superficielle et voient tout en noir et blanc. La guerre n’est pas le problème principal de l’Ukraine, c’est la corruption. Sauf que les gens sont comme des petits rongeurs, ils courent vers le bord de la falaise et ne voient pas qu’ils se font voler. Cela doit changer. »

Akram Ben Boubker, 28 ans, est un Libyen réfugié en Italie. En Libye, il était mécanicien, puis, pendant la guerre, il a perdu son atelier et a été contraint d’accumuler des dettes pour rembourser les dommages. Sans travail et avec ses créanciers qui voulaient le tuer s’il ne rendait pas chaque centime, Akram a dû fuir. Pendant les conflits, en 2012, il a été touché par une balle à la jambe. Il a été opéré deux fois, à Tripoli, mais sa jambe a besoin d’une troisième opération :
« Je ne savais plus quoi faire, je n’avais pas l’argent et Tripoli était devenu trop dangereuse. J’ai décidé de fuir pour gagner ma vie en Europe. Je n’ai pas de maison, je vis dans la rue, je dors où je peux. Pour survivre, de temps à autre, je travaille dans les champs, en cueillant des fruits et légumes. Qu’est-ce que j’attends de la nouvelle année ? Tant de choses, comme chaque année. J’espère revoir mon frère. Il est tombé malade après un accident à Milan, où il a été heurté par un tramway. J’espère trouver un emploi stable. J’ai peur de ne pas trouver un foyer. J’ai peur de devoir dormir dans la rue pour le reste de ma vie. »

Ayaanle Ahmed Ibrahin, 24 ans, Somalien réfugié en Italie :
« Mogadiscio est devenue impossible à vivre. Des soldats partout dans les rues, des policiers corrompus, des miliciens Chebab. Mon père est mort il y a quelques années. Mon frère a été rendu aveugle par l’effondrement de sa maison. Nous n’avions ni argent ni travail. J’étais le seul espoir de soutenir ma famille. Je suis parti avec ma femme pour la Libye.
Mon rêve ? L’année prochaine, j’espère jouer au foot, trouver une équipe ici, en Italie. Je veux vivre ici. En Somalie, je n’ai pas eu la chance de montrer mon talent sur le terrain. J’espère pouvoir le faire en Europe. Ma peur ? J’ai peur de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de ma famille [il est sur le point de devenir père]. J’ai peur de ne pas trouver de travail. »

Ruaa Abu Rashed, 24 ans, est une Syrienne réfugiée en Allemagne :
« Ma famille et moi sommes arrivés en Allemagne en novembre 2013. J’ai vu un de mes meilleurs amis mourir à la guerre et j’ai failli me noyer dans la Méditerranée. J’ai appris l’allemand et j’ai travaillé pour atteindre mon objectif : étudier la médecine pour aider les personnes dans le besoin. Comme mes notes étaient bonnes mais pas extraordinaires, j’étudie finalement la technologie médicale. Cela me plaît, mais j’ai toujours l’espoir de devenir médecin. Je vais essayer de nouveau au printemps, je croise les doigts.
Mes parents ont beaucoup de mal à s’adapter en Allemagne. Ils ont tout perdu, leur maison, leur ferme. Aujourd’hui, ils sont en sécurité mais leur vie est faite de dépendances : protection sociale, cours de langue… J’espère qu’ils pourront retrouver le sentiment d’être les créateurs de leur propre vie. Ma plus grande crainte, c’est de ne plus revoir mes grands-parents. Ils vivent toujours à Damas, où la situation est dangereuse et la vie difficile. L’électricité est coupée régulièrement et les choses de base comme la nourriture deviennent de plus en plus chères. »

Abubakkar Yousafzai, 27 ans, Pakistanais déplacé à Karachi :
« Je suis venu à Karachi et j’ai beaucoup lutté, j’ai soutenu mes deux frères et ma sœur. Je travaille avec une ONG dans le domaine de l’éducation. Nous faisons du travail de sensibilisation, mais nous sommes menacés par les talibans et par les forces de sécurité. Les services secrets nous prennent pour des espions et les talibans nous détestent.
Je n’ai pas de grands espoirs. Le truc, pour 2018, c’est plutôt de devenir réaliste. J’espère que le gouvernement sera stable, la société fonctionne mieux quand règnent la loi et l’ordre. La sécurité s’est un peu améliorée, mais les extrémistes ciblent toujours les gens. Si la situation actuelle se poursuit, le terrorisme reviendra et les mêmes incidents se reproduiront. J’espère que cela changera. »

Busine Diouf (c’est un nom d’emprunt), est une Centrafricaine vivant dans le camp de réfugiés de l’aéroport de la capitale :
« J’ai fui ma maison le 25 décembre 2013. Les miliciens de la Seleka sont venus dans mon quartier avec beaucoup de voitures, beaucoup de fusils, ils ont attaqué tout le monde et ont commencé à brûler des maisons et à tuer de jeunes hommes. Je suis partie avec ma famille pour aller au camp de réfugiés près de l’aéroport.
Quand je me suis enfuie, je n’ai rien pris, alors après un certain temps je suis retournée chez moi chercher des affaires et des vêtements. J’étais seule. Je n’ai pas vu que quatre hommes se cachaient près de la maison. Ils m’ont attaquée, m’ont violée un par un. L’un des hommes voulait me tuer, mais les autres l’en ont empêché. Puis ils sont montés dans une voiture et sont partis.
J’ai été découverte par des femmes qui étaient en route pour le camp de réfugiés. Il y avait un hôpital dans le camp, mais pas assez de médicaments. Je n’ai pas eu de test de dépistage de la maladie. J’aimerais obtenir justice et punir ces hommes. Mais je ne connais pas leurs visages. Même si je portais plainte, ça ne marcherait pas. Cela me fait beaucoup de mal.
Ce que je veux maintenant, c’est reconstruire ma vie. Je veux recommencer une nouvelle affaire. Je veux vraiment qu’on m’aide à commencer une nouvelle vie. »

Narul Amin, 12 ans, est un enfant Birman réfugié au Bangladesh :
« Je ne suis pas heureux au Bangladesh. Mon pays et mon village me manquent tellement. J’ai laissé deux chèvres, Lal Fari et Hasha, dont je me suis occupé quand elles étaient petites. Je ne sais pas si elles sont vivantes ou mortes. Je dois retourner en Birmanie et vivre à nouveau dans notre village. Si le gouvernement birman nous rend nos droits, nous serons en sécurité là-bas. J’aime aller à l’école. Sinon, je n’aime rien ici au Bangladesh. Je veux être une personne instruite. Une personne très instruite, comme un mollah. Mon grand-père était mollah très célèbre et je veux être comme lui. »

Edward Mola Rushambara, 24 ans, Congolais réfugié au Kenya est né dans le camp de réfugiés de Kakuma, au Kenya, dont il n’a pas bougé :
« Ma mère a fui la République Démocratique du Congo parce qu’elle craignait d’être emprisonnée ou peut-être tuée. Quand elle s’est enfuie, elle était enceinte de moi. Dans le camp, c’est très dur. Le pire, c’est pour les enfants, parce qu’ils ne savent pas ce qui se passe.
En 2018, si Dieu pouvait se souvenir de moi et me faire installer hors du camp, dans un pays développé, ce serait une bonne chose pour moi. Je pourrai retourner à l’école, obtenir de bonnes notes et réaliser mon rêve : travailler dans l’humanitaire, avec des enfants, partout dans le monde. »

Taqiah Ali Mansour, 45 ans, Yéménite déplacée à Sanaa :
« J’espère retourner chez moi, dans mon village, que quelqu’un m’aidera à reconstruire ma maison de toutes pièces et que la guerre prendra fin en 2018, car nous sommes dévastés. J’espère que je pourrai revoir ma famille, qui vit dans la ville de Taïz, où mon mari a été tué alors qu’il rentrait chez lui.
Ma santé s’est détériorée, je n’ai pas reçu de soins médicaux. Je suis vraiment triste que la guerre ait ravagé ma maison et ma vie. J’espère que l’Arabie saoudite mettra fin à ses bombardements et à son siège. J’espère également que les forces soutenues par les Houthi et les Hadi cesseront les combats et nous laisseront vivre en paix. »

Olivier N., 19 ans, est un Burundais réfugié en Ouganda :
« J’espère que 2018 concrétisera mon rêve de poursuivre mes études, que ma passion pour la course à pied se réalisera, mais surtout que le Burundi redeviendra pacifique pour que les Burundais puissent y vivre ensemble sans peur d’être tués ou injustement emprisonnés. Etre loin de mon pays, de ma famille et de tout ce que j’avais est dur, mais j’ai de la chance et je remercie Dieu d’avoir pu fuir en Ouganda, où j’ai trouvé refuge depuis deux ans et demi. »

Orlando Burgos Garcia, 52 ans, Colombien déplacé à Bogota :
« Personnellement, j’ai peur que 2018 ne soit pas différente des autres années. J’ai été déplacé pour la première fois en 2000 et je n’ai toujours pas de qualité de vie digne de ce nom. Ceux d’entre nous qui ont été déplacés et qui ont fui sans rien n’ont toujours pas de soutien du gouvernement. Je suis une victime aux yeux de la société colombienne et cela signifie un statut inférieur.
J’espère que les miens continueront à se battre pour leurs droits. Heureusement, mes enfants travaillent maintenant et construisent une vie loin de là où nous avons été déplacés. Mais des familles comme la nôtre souffrent de traumatismes. La guerre [entre le gouvernement et les FARC] nous a fait du mal et nous avons besoin d’aide pour accomplir notre vie.
Je travaille depuis longtemps avec les personnes déplacées. Le gouvernement a adopté une loi sur les victimes en 2011, mais ce n’est qu’un écran de fumée. Il dit que les personnes déplacées recevront une indemnisation, mais ce n’est pas vrai. J’espère que la communauté internationale nous écoutera, mais je crains que nous ne continuions de vivre dans cette incertitude sur nos droits et notre sécurité. »

Aives Samuel Maiorana Flores, 34 ans, Vénézuélien réfugié en Espagne :
« Mon pays va de mal en pis. Il n’y a pas de médicaments, pas d’argent, pas de liberté. Il n’y a rien. Mon souhait pour 2018 est que la situation s’améliore, que la reconnaissance des droits soit rétablie, qu’il y ait une véritable démocratie. J’espère vraiment que ça arrivera vite, mais je n’y crois pas. Le Venezuela est dans une impasse. Le seul moyen est de changer de Constitution.
L’année 2018 sera déterminante pour moi, car je verrai si l’Espagne accepte ma demande d’asile. J’étais avocat et je fais une maîtrise en Espagne. Si la réponse est négative, je ne sais pas quoi faire.
Au Venezuela, j’avais peur tous les jours. J’ai reçu des menaces à la fois parce que j’étais homosexuel et pour mon idéologie, j’ai été enlevé par les militaires pour avoir participé à une manifestation de l’opposition. Ma vie ici est beaucoup plus calme, sur le plan personnel et émotionnel, mais je crois que chaque migrant aspire à mourir dans son pays. J’espère retrouver ma famille et mes amis et reprendre cette vie que j’ai laissée derrière moi. »

Deborah Morphus, 24 ans, est une Nigériane réfugiée au Tchad :
« Je suis venue ici à cause de Boko Haram, qui a attaqué notre village. Nous nous sommes enfuis, mais ma mère était trop vieille pour fuir, alors ils l’ont tuée. Il n’y a pas de paix dans notre village, Boko Haram y est toujours. Certains y sont retournés : ils ont peur mais ils ont des emplois là-bas. Mon père y est toujours. Je l’appelle toutes les semaines. Je demande toujours des nouvelles et si les gens sont vivants ou morts. Je ne veux pas retourner au Nigeria, je n’aime pas la vie là-bas, il n’y a pas de paix. J’aimerais avoir l’argent pour aller voir mon père, mais je ne resterai pas. »

Nasrat, 17 ans, Afghan réfugié en Suède :
« Nous rêvons juste de pouvoir vivre dans un pays où nous n’aurons pas peur de mourir. Je rêve de pouvoir faire sortir mon frère de 7 ans de l’Afghanistan. Il place beaucoup d’espoir en moi, mais il ne sait pas que j’ai reçu un avis d’expulsion.
Nos parents ont été tués par les talibans. Nous avons le droit de demander trois fois une révision de la décision d’immigration [en Suède], mais après trois refus, nous sommes arrêtés et mis dans un avion. Je fais trop de cauchemars. »

L’article original est ici.