Catégorie : Ils l’ont dit !

Extrait d’un entretien avec Paul Veyne

Paul Veyne est un historien spécialiste de Rome, devenu professeur au Collège de France et auteur d’ouvrages importants comme Comment on écrit l’histoire. Il revient ici sur les origines chrétiennes de la France et de l’Europe.

La question des origines chrétiennes de la France continue d’agiter le débat public. Quelle est votre opinion sur la question
« C’est le type même de la fausse question. Comme je l’ai écrit dans mon ouvrage Quand notre monde est devenu chrétien, « ce n’est pas le christianisme qui est à la racine de l’Europe, c’est l’Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions ». La religion est une des composantes d’une civilisation, et non la matrice – sinon, tous les pays de culture chrétienne se ressembleraient, ce qui est loin d’être le cas ; et ces sociétés resteraient figées dans le temps, ce qui n’est pas plus le cas. Certes, le christianisme a pu contribuer à préparer le terrain à certaines valeurs. Mais, de fait, il n’a cessé, au fil des siècles, de changer et de s’adapter. Voyez par exemple le courant des catholiques sociaux de gauche : ce christianisme charitable qui oeuvre pour le bien-être du prolétariat découle directement du mouvement ouvrier socialiste du XIXe siècle. De même, il existe des courants du christianisme qui se revendiquent féministes et laïques. Mais auraient-ils existé s’il n’y avait eu, auparavant, la révolution féministe ? Et la laïcité, ce ne sont pas les chrétiens qui l’ont inventée : ils s’y sont opposés en 1905 ! En réalité, le christianisme se transforme en fonction de ce que devient la culture française, et s’y adapte.« 

Vous allez jusqu’à contester l’idée même de « racines ».
« Aucune société, aucune culture, n’est fondée sur une doctrine unique. Comme toutes les civilisations, l’Europe s’est faite par étapes, aucune de ses composantes n’étant plus originelle qu’une autre. Tout évolue, tout change, sans arrêt.« 

Vous relayez également l’interrogation du sociologue (pourtant croyant) Gabriel Le Bras, « la France a-t-elle été jamais christianisée ? », tant la pratique religieuse a, de tout temps, été défaillante.
« Absolument. Si, pour certains croyants, qui ne constituent qu’une toute petite élite, le christianisme correspond à une réalité vécue, force est de constater que pour l’immense majorité des autres, la religion n’est qu’un vaste conformisme, auquel ils adhèrent sans réellement s’y astreindre. C’est exactement la même chose que la notion de patrie avant 1914 : l’idée de « patrie française » tenait chaud au coeur.« 

Néanmoins, on ne peut nier l’apport réel du christianisme à notre culture.
« Bien sûr que cet apport est immense. Autour de nous, le christianisme est partout : les cathédrales, les églises jusque dans les plus petits villages, une bonne partie de notre littérature – Blaise Pascal – et de notre musique – Bach. Mais pour la majorité d’entre nous, il s’agit là d’un héritage, d’un patrimoine qui appartient au passé, à l’instar de Versailles ou de la pensée de Descartes. Moi-même, je suis ému quand je rentre dans une église et je fais le signe de croix. Le déclin du christianisme, le fait qu’il soit sorti de notre culture, de nos croyances et de nos pratiques, a réellement commencé à toucher l’ensemble de la population au XIXe siècle.« 

Vous écrivez que notre culture est aux antipodes des valeurs chrétiennes. Pourquoi ?
« L’Europe actuelle est démocrate, laïque, partisane de la liberté religieuse, des droits de l’Homme, de la liberté de pensée, de la liberté sexuelle, du féminisme et du socialisme. Toutes choses qui sont étrangères, voire opposées, au catholicisme d’hier et d’aujourd’hui. La morale chrétienne prêchait l’ascétisme et l’obéissance. L’individualisme de notre époque, par exemple, est aux antipodes de la soumission, de la piété et de l’obéissance chrétiennes.« 

Comment interprétez-vous le fait que le thème de nos racines religieuses revienne si souvent sur le tapis depuis quelques décennies, malgré la sécularisation de la société ?
« Les raisons sont purement politiques. Parler de racines religieuses permet de se montrer vertueux, attaché à certaines valeurs comme la charité. C’est une manière de se faire bien voir. Je ne crois pas du tout au « retour du religieux » dont on parle en ce moment : les chiffres disent le contraire pour toute l’Europe, et plus encore pour la France. La moitié des Français ne sont plus baptisés.« 

Dans votre livre Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, vous écrivez : « Le Moyen Âge n’a rien de romanesque ; il est chrétien et fait donc partie de notre monde ennuyeux. » Voilà un jugement paradoxal au vu de ce que vous dites être le génie du christianisme !
« Quand j’étais petit, c’était mon sentiment. Je m’ennuyais à la messe ; par conséquent, à mes yeux, le Moyen Âge chrétien n’avait rien d’exaltant. Le paganisme, au contraire, était un monde totalement autre. J’aurais pu tout aussi bien m’intéresser au Japon, qui est également un monde radicalement autre. La société païenne antique est atroce, cruelle, effrayante. Si les supplices et les massacres ne m’attirent nullement, cette civilisation m’a fasciné. Sur le plan religieux, cependant, les sociétés païennes étaient plus pragmatiques, pour la simple raison que tous les dieux étaient considérés comme vrais : lorsqu’un Romain ou un Grec, en voyage à l’étranger, apprenait qu’on y vénérait tel ou tel dieu, il se disait qu’il serait peut-être utile de l’importer, de la même manière qu’on importait des plantes ou des denrées des pays étrangers. Il ne s’agissait pas de tolérance, mais d’une conception différente de la vérité. L’islam, qui a pris la mauvaise habitude d’être aussi intolérant que le christianisme, ferait bien de s’en inspirer. Car ni l’islam, ni le christianisme, ne disent que les dieux des autres peuples sont aussi vrais que le leur. Non, c’est leur Dieu qui est le vrai, et le seul.« 

(…)
Vous qui avez tant étudié l’histoire, comment jugez-vous notre époque ?
« Depuis qu’il n’y a plus de guerres mondiales en Occident, l’évolution est très positive. Certes, il y aura toujours des esprits chagrins pour dire que « c’était mieux avant ». Comme cette rengaine éculée est banale ! Rome a été fondée en 753 avant notre ère, et l’idée de la décadence a commencé dès 552… Cela fait 2 000 ans qu’on nous parle de décadence ! Pour ce qui nous concerne, je ne crois pas du tout à la décadence, au contraire. Il ne se passe pas une journée sans que l’on apprenne une bonne nouvelle. Ces cinquante dernières années, les progrès – en matière sociale ou de moeurs, notamment – ont été immenses. Je ne peux que m’en réjouir.« 

D’après un article du Monde.fr

La mort du français ?

Voici un extrait d’un entretien donné par Michel Zinck, spécialiste de la littérature française du Moyen – Âge (et agrégé de lettres classiques),  au Figaro, au sujet de la langue française, menacée selon lui. Quoique, après lecture, il évoque surtout la disparition d’un français « commun » écrit (je suppose qu’il veut dire codifié ?).

(…)

Y a-t-il un risque que le français devienne une langue morte tandis que se développeraient différents dialectes francophones ?
« Le français classique pourrait en effet devenir une langue artificielle qui ne serait plus utilisée que dans de grandes circonstances. Le risque est d’autant plus grand que pendant des siècles, on n’écrivait pas comme on parlait. Maintenant les deux tiers des romanciers essaient d’imiter le français oral. La littérature ne jouant plus son rôle de frein, le français se fragmente de plus en plus rapidement si bien que les groupes sociaux, les générations, les populations qui parlent le français ne se comprennent plus.
Il faut travailler à conserver une langue commune. Ce terme de fragmentation n’est pas anodin. On l’emploie pour désigner l’éclatement du latin en langues romanes. Et oui, on risque d’arriver à un nouveau phénomène de ce type, le français devenant une langue morte comme l’est devenu le latin.« 

Comment ralentir ce processus de fragmentation qui menace la cohésion sociale ?
« Chacun est responsable de la façon dont il parle et écrit. Néanmoins deux catégories de personnes ont un rôle capital dans ce sauvetage d’une langue commune. L’écrivain a le droit de prendre toutes les libertés avec la langue, de la sculpter selon son génie propre, à condition qu’il soit conscient de ce qu’il fait ; à condition que les libertés qu’il prend ne procèdent pas de l’ignorance, du relâchement ou de la paresse. Or, je dois dire qu’un grand nombre de romans que je lis sont écrits de manière extrêmement plate. Ils sont truffés de lieux communs, de formules toutes faites, de métaphores éculées. Ils écrivent platement parce qu’ils ne sont pas conscients de l’épaisseur de la langue ni des sédiments que les siècles y ont déposés.« 

Quelle autre catégorie de personnes est responsable du français ?
« Les professeurs. Ils ont un rôle presqu’opposé à celui des écrivains. Leur rôle est de modérer, de réguler, de ralentir l’évolution de la langue, de l’empêcher de s’emballer, d’éviter son morcellement, en éveillant leurs élèves à la conscience de son histoire, de son fonctionnement, de ses règles d’articulation, de sa beauté, de ses normes.
Le rôle du professeur est un rôle conservateur. Sa place est à l’arrière-garde. J’ai bien conscience que ce rôle n’est pas toujours gratifiant mais il est nécessaire. Ce combat conservateur, perdu d’avance puisque de toute façon la langue change, n’en est pas moins glorieux. Personne ne sait, sauf moi qui suis un cuistre, qui commandait l’avant-garde de l’armée de Charlemagne à son retour d’Espagne. Mais personne n’a oublié qui commandait l’arrière-garde: c’était Roland.« 

Parler une langue commune est un enjeu social mais aussi personnel ?
« C’est un enjeu immense, presqu’essentiel. Savoir dire et écrire ce qu’on pense et ressent est la seule façon d’être relié à soi. Lorsque nous ne pouvons pas nous exprimer d’une façon qui nous est propre, nous sommes réduits à rien. Lorsque nous n’avons plus conscience des effets que peut produire ce que nous disons selon la manière dont nous le disons, nous sommes mutilés.« 

Comment l’apprentissage du latin, fût-il rudimentaire, transforme-t-il notre conscience de la langue française ?
« Une langue vivante, on la comprend intuitivement. Le latin, non. Il exige une grande précision pour en sentir les nuances. Il oblige à une analyse exacte de la phrase. En latin, tout compte. Tout le sens d’une phrase peut être changé par une seule lettre. Apprendre le latin aide à mesurer la force qu’il y a à s’exprimer justement, donc à penser de façon concise. Quand on gravait dans la pierre, on cherchait la brièveté. Internet provoque l’effet inverse, une logorrhée que rien ne limite. Retrouvons le goût de la concision, des mots choisis, d’une langue amoureusement ciselée !« 

Ces propos me laissent perplexe par leur exagération. Son analyse de l’enjeu de la maîtrise d’une langue me convient. Par contre, je ne pense pas que le français risque de devenir une langue morte. Il commet là un contresens surprenant, en comparant la situation avec le latin. Le beau langage, le français hérité du XVIIIe siècle, va peut-être disparaître, en effet. Et c’est ce qu’il semble regretter. Mais ses propos sur la diversité du français parlé montre bien qu’il ne va pas mourir.  Or, c’est le latin parlé qui a disparu, il me semble, pas l’écrit. C’est donc tout le contraire.
Son attaque contre les écrivains contemporains rappelle évidemment le « c’était mieux avant ». Sans doute a-t-il raison pour certains d’entre eux, (n’est pas Julien Gracq qui veut !) mais il généralise outrageusement.
Pour terminer, il lance deux pauvres pavés dans la mare, très convenus. Commençons par le professeur comme gardien nécessaire du bel écrit et du bien penser, alignant soigneusement des idées baignant dans le formol, tout en sachant que c’est inutile. Très peu pour moi ! Je m’efforce bien sûr de faire écrire et parler les élèves, de leur faire remarquer leurs erreurs de langue et de langage (tout en en faisant moi-même)  ; mais je veux surtout les faire réfléchir, coûte que coûte, et même en mauvais français. Viens ensuite la défense, peu originale, du latin. Michel Zinck semble méconnaître Internet et son usage récent quand il parle de « logorrhée que rien ne limite » : twitter et ses 140 signes, utilisé n’importe comment par nos hommes politiques ? Facebook et son statut en quelques mots ? Les articles en ligne des journaux se contentant de recopier une dépêche de l’AFP ? Il me semble que c’est le contraire : Internet réduit l’écrit à la portion congrue le plus souvent.

Montesquieu et la démocratie

J’ai trouvé cette citation sur ce blog et il me semble que ces propos peuvent toujours s’appliquer à notre démocratie :

« Le principe de la démocratie se corrompt, non-seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité ; mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême, et que chacun veut être égal à ceux qu’il choisit pour lui commander. Pour lors, le peuple, ne pouvant souffrir le pouvoir même qu’il confie, veut tout faire par lui-même, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats, et dépouiller tous les juges.
Il ne peut plus y avoir de vertu dans la république. Le peuple veut faire les fonctions des magistrats : on ne les respecte donc plus. Les délibérations du sénat n’ont plus de poids : on n’a donc plus d’égard pour les sénateurs, et par conséquent pour les vieillards. Que si l’on n’a pas du respect pour les vieillards, on n’en aura pas non plus pour les pères : les maris ne méritent pas plus de déférence, ni les maîtres plus de soumission. Tout le monde parviendra à aimer ce libertinage : la gêne du commandement fatiguera, comme celle de l’obéissance. Les femmes, les enfants, les esclaves n’auront de soumission pour personne. Il n’y aura plus de mœurs, plus d’amour de l’ordre, enfin plus de vertu.
On voit, dans le banquet de Xénophon, une peinture bien naïve d’une république où le peuple a abusé de l’égalité. Chaque convive donne, à son tour, la raison pourquoi il est content de lui. « Je suis content de moi, dit Chamides, à cause de ma pauvreté. Quand j’étais riche, j’étais obligé de faire ma cour aux calomniateurs, sachant bien que j’étais plus en état de recevoir du mal d’eux que de leur en faire : la république me demandait toujours quelque nouvelle somme : je ne pouvais m’absenter. Depuis que je suis pauvre, j’ai acquis de l’autorité : personne ne me menace, je menace les autres : je puis m’en aller, ou rester. Déjà les riches se lèvent de leurs places, et me cèdent le pas. Je suis un roi, j’étais esclave : je payais un tribut à la république, aujourd’hui elle me nourrit : je ne crains plus de perdre, j’espère d’acquérir. »
Le peuple tombe dans ce malheur, lorsque ceux à qui il se confie, voulant cacher leur propre corruption, cherchent à le corrompre. Pour qu’il ne voie pas leur ambition, ils ne lui parlent que de sa grandeur ; pour qu’il n’aperçoive pas leur avarice, ils flattent sans cesse la sienne.
La corruption augmentera parmi les corrupteurs, et elle augmentera parmi ceux qui sont déjà corrompus. Le peuple se distribuera tous les deniers publics ; et, comme il aura joint à sa paresse la gestion des affaires, il voudra joindre à sa pauvreté les amusements du luxe. Mais, avec sa paresse et son luxe, il n’y aura que le trésor public qui puisse être un objet pour lui.
Il ne faudra pas s’étonner, si l’on voit les suffrages se donner pour de l’argent. On ne peut donner beaucoup au peuple, sans retirer encore plus de lui : mais, pour retirer de lui, il faut renverser l’état. Plus il paraîtra tirer d’avantage de sa liberté, plus il s’approchera du moment où il doit la perdre. Il se forme de petits tyrans, qui ont tous les vices d’un seul. Bientôt ce qui reste de liberté devient insupportable. Un seul tyran s’élève ; et le peuple perd tout, jusqu’aux avantages de sa corruption.
La démocratie a donc deux excès à éviter : l’esprit d’inégalité, qui la mène à l’aristocratie, ou au gouvernement d’un seul ; et l’esprit d’égalité extrême, qui la conduit au despotisme d’un seul, comme le despotisme d’un seul finit par la conquête.
[…]
Autant que le ciel est éloigné de la terre, autant le véritable esprit d’égalité l’est-il de l’esprit d’égalité extrême. Le premier ne consiste point à faire en sorte que tout le monde commande ou que personne ne soit commandé, mais à obéir et à commander à ses égaux. Il ne cherche pas à n’avoir point de maîtres, mais à n’avoir que ses égaux pour maître.
Dans l’état de nature, les hommes naissent bien dans l’égalité ; mais ils n’y sauroient rester. La société la leur fait perdre, et ils ne redeviennent égaux que par les lois.
Telle est la différence entre la démocratie réglée et celle qui ne l’est pas, que, dans la première, on n’est égal que comme citoyen, et que, dans l’autre, on est encore égal comme magistrat, comme sénateur, comme juge, comme père, comme mari, comme maître.
La place naturelle de la vertu est auprès de la liberté ; mais elle se se trouve pas plus auprès de la liberté extrême qu’auprès de la servitude. »

De l’Esprit des lois, 1748. Livre VIII, chapitre II.

Et ça continue ! Ils n’apprendront jamais…

François Fillon a promis (s’il était élu président de la République) ce dimanche dans son discours à Sablé de « traquer toutes les démissions de la société française et d’abord celles de l’école« , proposant de revoir l’enseignement de l’Histoire à l’école primaire pour privilégier le « récit national » qu’il définit ainsi : « le récit national c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’événements qui trouve un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France« .
Pour construire ce roman national, il compte faire appel à « trois (pourquoi trois ?) académiciens (pourquoi des académiciens ?) de s’entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d’Histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national« .
Dans le cours d’histoire idéal de monsieur Fillon, les maîtres ne seraient alors « plus obligés d’apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d’interrogations« . En effet, « Faire douter de notre Histoire : cette instruction est honteuse !«  selon ce candidat à l’élection présidentiel.
Je suis atterré devant tant de bêtises et de médiocrité. Emporter dans son élan électoraliste, monsieur Fillon est allé jusqu’à promettre « de mettre fin dès la rentrée de 2017 aux enseignements de langues et de culture d’origine (…) dont les enseignants sont choisis et payés par des pays étrangers » et de faire en sorte que « les familles soient placées devant leur responsabilité éducative et sanctionnées quand elles se montrent incapables de faire rentrer leurs enfants le soir à la maison et de les envoyer le matin à l’école« .

Pour rédiger cet article, je me suis fié à une dépêche AFP, relayé par de nombreux médias nationaux (ici, ou ). Je n’ai pas entendu le discours dans son entier, mais je crains que les propos rapportés soient corrects…

EDIT : le discours est disponible ici, j’en reproduit les éléments en rapport avec l’histoire… On peut en trouver une critique assez approfondie ici qui montre que monsieur Fillon lit parfois mal le français.

« A l’école, j’ai appris que la France était grande, que son Histoire était millénaire. Qu’elle était la plus vieille nation européenne.
C’est là, la première raison de ma candidature.
Je vois, depuis des années, nos dirigeants ignorer l’Histoire de France ou n’en retenir que les évènements qui renforcent leurs convictions partisanes.
Non, la France n’est pas née en 1789 et elle n’est pas passée de l’ombre à la lumière en 1981 !
Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du nord.
Non, la France n’a pas inventé l’esclavage.
La France c’est 15 siècles d’Histoire depuis le baptême de Clovis à Reims.
La France c’est Saint Louis, Louis XI, Louis XIV, les révolutionnaires de 1789, Bonaparte, Napoléon III, la Troisième République, Gambetta, Thiers, Jules Ferry, Clémenceau, Jaurès, Poincaré, De Gaulle, Pompidou, Giscard, Mitterrand, Chirac.
La France, c’est la fille ainée de l’Eglise et le pays des philosophes des Lumières.
La France c’est une langue magnifique qui mérite d’être défendue.
La France c’est une culture qui a marqué l’Histoire de l’humanité.
Etre français, c’est se sentir chez soi dans une épopée où tout s’enchaîne : le Moyen Age chrétien, la Renaissance humaniste, la monarchie absolue, la Révolution citoyenne, l’Empire triomphant, les Républiques progressistes…
La première condition du redressement national est dans le respect du passé, l’acceptation de l’Histoire, la reconnaissance des vrais héros qu’ont été les paysans français qui ont construit la puissance nationale, les scientifiques et les inventeurs qui lui ont donné les clés de son rayonnement international, la chrétienté qui a forgé sa conscience, les philosophes des lumières qui en ont fait l’avant poste du combat pour les libertés individuelles, les soldats de l’An II qui l’ont défendu contre ses ennemis, les poilus de Verdun, les Français libres et ceux de la Résistance, les ingénieurs et les ouvriers qui ont permis Concorde, Airbus, le TGV, Ariane, le nucléaire et la renaissance des années soixante.
Nous sommes uniques !
Pourquoi devrions-nous nous en excuser ?
Pourquoi les enfants chinois apprennent-ils par cœur la liste des dynasties qui ont régné sur leur pays durant trois mille ans et expriment-ils leur fierté d’appartenir à une grande civilisation quand les jeunes Français ignorent des pans de leur Histoire ou pire encore apprennent à en avoir honte ?
Le 15 août j’ai célébré l’Assomption à l’abbaye de Solesmes voisine.
Depuis plus de mille ans, des moines y observent la règle de Saint Benoît.
Mille ans d’Histoire !
Comment ne pas ressentir la force, la puissance, la profondeur de ce passé qui nous a forgés et qui nous donne les clés de notre avenir.
Renouer les fils de l’Histoire ! Retrouver nos racines pour comprendre notre passé et nous projeter dans l’avenir. Le monde a besoin de notre témoignage, de notre expérience accumulée au long des siècles pour trouver une voie entre la violence sauvage et la dictature de l’argent.
Nous avons besoin d’être fier de notre pays pour franchir les obstacles que dressent devant nous un nouveau monde prêt à nous faire sortir de l’Histoire.
Nous avons besoin d’être fiers de la France pour défendre son unité.
Cette unité n’est jamais allée de soi.
Les rois de France, la République, l’Etat moderne ont bataillé pour l’imposer aux féodaux, aux adversaires de la révolution, aux églises, aux financiers sans patrie.
Ce combat doit être sans cesse recommencé.
(…)
Le Président de la République doit incarner la France.
La France, elle coule dans mes veines. Je suis pétri de l’identité vendéenne dont mon grand père qui combattit au Chemin des Dames était si fier. J’admire la force de caractère des Basques dont la culture a résisté à toutes les invasions et à tous les pouvoirs. L’Anjou et le Maine ont façonné ma manière de penser et d’être, entre l’incomparable lumière de la Loire et la simplicité des bords de Sarthe.
Mes ancêtres étaient paysans, artisans aussi loin qu’on puisse remonter dans le temps.
La France n’est pareille à aucune autre Nation.
Son Histoire, les conditions de son unification, la profondeur de sa culture, sa géographie, les épreuves qu’elle a traversées en ont fait une Nation unique.
(…)
La France, celle du sacre de Reims comme celle de la Fête de la fédération s’est construite dans une lutte permanente pour sa souveraineté contre l’adversité et contre les empires. C’est là son identité. Il n’y a en a pas d’autres et vouloir poser en permanence cette question c’est soit vouloir entretenir un faux débat qui masque l’absence patente de solution permettant au pays de se redresser.
(…)
Je propose de revoir l’enseignement de l’Histoire à l’école primaire afin que les maîtres ne soient plus obligés d’apprendre aux enfants « à comprendre que le passé est source d’interrogations ». Faire douter de notre Histoire : cette instruction est honteuse !
Quand les thèses révisionnistes prolifèrent sur internet, à l’heure ou notre Nation est en quête de sens, qu’elle est menacée par des barbares, faut-il que l’école renonce à faire le récit de la Nation ?
Si je suis élu Président de la République, je demanderai à trois académiciens de s’entourer des meilleurs avis pour réécrire les programmes d’Histoire avec l’idée de les concevoir comme un récit national. Le récit national c’est une Histoire faite d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’évènements qui trouve un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France. »

Tout ce beau discours n’est pas sans me rappeler un certain manuel d’histoire proposé il y a peu, notamment la référence au sacre de Reims et à la fête de la fédération.

J’ajoute ensuite cette sortie contre l’école actuelle dont l’hypocrisie politicienne est exemplaire :
« La compétence et le dévouement des enseignants n’est pas en cause. C’est la démission de l’Etat devant les syndicats, la dictature des pédagogistes et des réseaux de pouvoirs au sein de l’éducation nationale qui est responsable du désastre. Deux millions de jeunes Français ne sont ni à l ‘école, ni dans une formation, ni dans un emploi. Deux millions de jeunes Français sont dans la rue, exclus de notre société, condamnés pour une majorité d’entre eux à toucher le RSA toute leur vie. Et on refuse de remettre en cause notre système éducatif ! Et on refuse toutes les réformes les unes après les autres ! Mais c’est un crime contre notre jeunesse dont les responsables devront répondre.« 

Des intelligences qui poussent

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Je lis en ce moment Littérature vagabonde de Jérôme Garcin , collection de visites d’écrivains dans leurs demeures, occasion pour moi de retrouver de vieilles connaissances (le livre s’ouvre sur une visite à Julien Gracq à Saint Florent – le – Vieil) ou bien de découvrir de « nouveaux auteurs » dans leur intérieur.

L’un d’eux est Jean – Louis Bory, qui habitait Méréville, dans la Beauce, et qui s’y suicida en 1979. Il était l’auteur de Mon village à l’heure allemande, un premier roman primé par le Goncourt, mais il était surtout un professeur, visiblement doué et passionnant. Voici ce qu’il disait de ses élèves :
 » Et ces intelligences poussent, constatait-il, émerveillé. Comme des arbres. Beau spectacle. Des arbres que l’on souhaite le plus vigoureux possible, dispensant les meilleurs fruits, le plus riche ombrage. Voilà un if, voici un bégonia. Tailler cet if, cultiver ce bégonia, mais non transformer cet if en bégonia, ce bégonia en if. »
« A la faveur de mon métier, j’ai vécu avec des gens qui ne vieillissent jamais, mes élèves : ils ont toujours le même âge puisqu’on les renouvelle chaque année« .

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Mon village à l’heure allemande, publié en 1945, dressait le portrait d’un village « fictif » (en fait Méréville) sous l’occupation. Vous pourrez en lire une chronique ici.

Un siècle de terreur ?

« Le XVIIe siècle a été le siècle des mathématiques, le XVIIIe celui des sciences physiques, et le XIXe celui de la biologie. Notre XXe siècle est le siècle de la peur. On me dira que ce n’est pas là une science. Mais d’abord la science y est pour quelque chose, puisque ses derniers progrès théoriques l’ont amenée à se nier elle-même et puisque ses perfectionnements techniques menacent la terre entière de destruction. De plus, si la peur en elle-même ne peut être considérée comme une science, il n’y a pas de doute qu’elle soit cependant une technique.
Ce qui frappe le plus, en effet, dans le monde où nous vivons, c’est d’abord, et en général, que la plupart des hommes (sauf les croyants de toutes espèces) sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens. Eh bien ! Les hommes de ma génération et de celle qui entre aujourd’hui dans les ateliers et les facultés ont vécu et vivent de plus en plus comme des chiens.
Naturellement, ce n’est pas la première fois que des hommes se trouvent devant un avenir matériellement bouché. Mais ils en triomphaient ordinairement par la parole et par le cri. Ils en appelaient à d’autres valeurs, qui faisaient leur espérance. Aujourd’hui personne ne parle plus (sauf ceux qui se répètent), parce que le monde nous paraît mené par des forces aveugles et sourdes qui n’entendront pas les cris d’avertissements, ni les conseils, ni les supplications. Quelque chose en nous a été détruit par le spectacle des années que nous venons de passer. Et ce quelque chose est cette éternelle confiance de l’homme, qui lui a toujours fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des réactions humaines en lui parlant le langage de l’humanité. Nous avons vu mentir, avilir, tuer, déporter, torturer, et à chaque fois il n’était pas possible de persuader ceux qui le faisaient de ne pas le faire, parce qu’ils étaient sûrs d’eux, et parce qu’on ne persuade pas une abstraction, c’est-à-dire le représentant d’une idéologie.
Le long dialogue des hommes vient de s’arrêter? Et, bien entendu, un homme qu’on ne peut pas persuader est un homme qui fait peur. C’est ainsi qu’à côté des gens qui ne parlaient pas parce qu’ils le jugeaient inutile, s’étalait et s’étale toujours une immense conspiration du silence, acceptée par ceux qui tremblent et qui se donnent de bonnes raisons pour se cacher à eux-mêmes ce tremblement, et suscitée par ceux qui ont intérêt à le faire. « Vous ne devez pas parler de l’épuration des artistes en Russie, parce que cela profiterait à la réaction ». « Vous devez vous taire sur le maintien de Franco par les Anglo-Saxons, parce que cela profiterait au communisme. » Je disais bien que la peur est une technique.
Entre la peur très générale d’une guerre, que tout le monde prépare et la peur toute particulière des idéologies meurtrières, il est donc bien vrai que nous vivons dans la terreur. Nous vivons dans la terreur parce que la persuasion n’est plus possible, parce que l’homme a été livré tout entier à l’histoire et qu’il ne peut plus se tourner vers cette part de lui-même, aussi vraie que la part historique, et qu’il retrouve devant la beauté du monde et des visages; parce que nous vivons dans le monde de l’abstraction, celui des bureaux et des machines, des idées absolues et du messianisme sans nuances. Nous étouffons parmi les gens qui croient avoir absolument raison, que ce soit dans leurs machines ou dans leurs idées. Et pour tous ceux qui ne peuvent vivre que dans le dialogue et dans l’amitié des hommes, ce silence est la fin du monde.
Pour sortir de cette terreur, il faudrait pouvoir réfléchir et agir suivant la réflexion. Mais la terreur, justement, n’est pas un climat favorable à la réflexion. Je suis d’avis, cependant, au lieu de blâmer cette peur, de la considérer comme l’un des premiers éléments de la situation, et d’essayer d’y remédier. Il n’est rien de plus important. Car cela concerne le sort d’un grand nombre d’Européens qui, rassasiés de violences et de mensonges, déçus dans leurs plus grands espoirs, répugnant à l’idée de tuer leurs semblables, fût-ce pour les convaincre, répugnent également à l’idée d’être convaincus de la même manière. »

Albert Camus, « Le siècle de la peur« , Combat, 1948