Catégorie : Ils l’ont dit !

A propos de la langue française

« (…) Car, bien qu’en aient dit certains hommes qui n’avaient pas songé à ce qu’ils disaient, et parmi lesquels il faut ranger notamment celui qui écrit ces lignes, la langue française n’est pas fixée et ne se fixera point. Une langue ne se fixe pas. L’esprit humain est toujours en marche, ou, si l’on veut, en mouvement, et les langues avec lui. Les choses sont ainsi. Quand le corps change, comment l’habit ne changerait-il pas ? Le français du dix-neuvième siècle ne peut pas plus être le français du dix-huitième, que celui-ci n’est le français du dix-septième, que le français du dix-septième n’est celui du seizième. La langue de Montaigne n’est plus celle de Rabelais, la langue de Pascal n’est plus celle de Montaigne, la langue de Montesquieu n’est plus celle de Pascal. Chacune de ces quatre langues, prise en soi, est admirable, parce qu’elle est originale. Toute époque a ses idées propres, il faut qu’elle ait aussi les mots propres à ces idées. Les langues sont comme la mer, elles oscillent sans cesse. À certains temps, elles quittent un rivage du monde de la pensée et en envahissent un autre. Tout ce que leur flot déserte ainsi sèche et s’efface du sol. C’est de cette façon que des idées s’éteignent, que des mots s’en vont. Il en est des idiomes humains comme de tout. Chaque siècle y apporte et en emporte quelque chose. Qu’y faire ? cela est fatal. C’est donc en vain que l’on voudrait pétrifier la mobile physionomie de notre idiome sous une forme donnée. C’est en vain que nos Josués littéraires crient à la langue de s’arrêter ; les langues ni le soleil ne s’arrêtent plus. Le jour où elles se fixent, c’est qu’elles meurent. — Voilà pourquoi le français de certaine école contemporaine est une langue morte.« 

Préface de Cromwell de Victor Hugo, 1827.

Merci à Twitter de m’avoir fait connaître cette référence.

« L’école c’est la fabrique de la France »… Beurk !

On n’ a pas fini d’entendre des bêtises en cette période de campagne électorale, mais cette dame fait fort ! Si l’école est une chose si importante ( mais elle n’en croit pas à un mot, j’en suis persuadé), il faudrait faire autre chose que de décréter une énième journée symbolique. Et, pour information, Vercingétorix n’était pas Français, il était Celte. Cette vision de l’histoire est celle du XIXe siècle, aussi je préfèrerai quelqu’un de plus moderne au pouvoir.
L’école ne fabrique pas la France, elle aide à construire des êtres humains apte à réfléchir par eux-même et à repérer et contester les discours simplistes et de propagande, notamment.
Par contre, l’école apprend à calculer des pourcentages…

Et ce sont les enseignants que le gouvernement veut former à la laïcité ?

Si c’est cette laïcité-là, ce sera sans moi… Entre réécriture de l’histoire et croyance religieuse outrageusement mise en avant, cet homme politique devrait penser à démissionner. 

Entendu en salle des profs

Lors d’une conversation à propos des élèves en situation de handicap.
– « Ils devraient s’adapter un peu. C’est à eux de s’adapter, pas à la société. »
– « Ils pourraient se forcer « .
C’est désespérant. Nombre de collègue sont restés sur la notion d’intégration et n’ont pas compris, ou ne veulent pas comprendre la notion d’inclusion. D’autre part, ils minimisent ou nient pour certains le handicap « invisible », car  d’ordre cognitif ou social.
Qu’est-ce qui différencie l’inclusion de l’intégration ? Je donne ici des extraits d’un entretien accordé par l’anthropologue Charles Gardou pour le site PRSIME (PRomotion des Initiatives Sociales en Milieux Educatifs).
Charles Gardou : « Intégrer consiste à faire entrer un élément extérieur dans un ensemble, à l’incorporer. Cet élément extérieur est appelé à s’ajuster au système préexistant. Ainsi, dans l’intégration, ce qui prime est l’adaptation de la personne : si elle espère s’intégrer, elle doit, d’une manière souvent proche de l’assimilation, se transformer, se normaliser, s’adapter ou se réadapter. Par contraste, une organisation sociale est inclusive lorsqu’elle module son fonctionnement, se flexibilise, pour offrir, au sein de l’ensemble commun, un “chez-soi pour tous”, sans toutefois neutraliser les besoins, désirs ou destins singuliers. »
(…)
Qu’est-ce qu’une société inclusive ?
Charles Gardou : L’idée de société inclusive tourne le dos à toute forme de captation qui accroît le nombre de personnes empêchées de bénéficier des moyens d’apprendre, de communiquer, de se cultiver, de travailler, de créer… Une société inclusive n’est pas un club dont certains membres, privilégiés, pourraient capter l’héritage social à leur profit pour en jouir de façon exclusive. Une société inclusive, c’est une société sans privilèges, exclusivités et exclusions. Chacun d’entre nous est héritier de ce que la société a de meilleur et de plus noble. Chacun a un droit égal à bénéficier de l’ensemble des biens sociaux, qu’il s’agisse de l’école et autres lieux de savoir, des transports, des espaces culturels, etc. Nul ne peut avoir l’exclusivité du patrimoine humain et social, légué par tous nos devanciers et consolidé par nos contemporains : il doit être accessible à tous.
Cet idéal d’inclusion concerne-t-il uniquement les personnes en situation de handicap ?
Charles Gardou : « Non, il va bien au-delà. Une société inclusive se conçoit à l’encontre de la dérive, trop fréquente, consistant à donner davantage aux déjà-possédant et des parts réduites à ceux qui, ayant le moins, nécessiteraient le soutien le plus affirmé. Elle rem et en question les mécanismes par lesquels les premiers augmentent leur avantage sur les seconds, en réalisant des plus-values et en capitalisant les conforts. La gageure d’une société inclusive est de réunifier les univers sociaux hiérarchisés pour forger un “nous”, un répertoire commun, une communauté où la solidarité avec les plus fragiles est dictée par une proximité de destin. »
(…)
Si tous les hommes sont égaux, pourquoi faudrait-il prendre des mesures spécifiques pour certains d’entre eux ?
Charles Gardou : « Les hommes sont égaux en droits, mais ils ne sont pas des copies conformes d’un modèle unique. Une société inclusive est une société consciente que l’égalité formelle – en droits – n’assure pas l’égalité réelle – dans les faits. Et que si des situations identiques appellent des réponses identiques, les citoyens les moins armés et les plus précarisés nécessitent des réponses spécifiques. »

Ci-dessous, un extrait des Matins de France Culture du 21 octobre 2021 consacré à l’inclusion à l’école :

 

« À coup de quelques heures en avion, on passe d’un pays en guerre à un pays en paix » (Oriane Zerah)

Les paroles de cette photographe qui vivaient en Afghanistan, rapatriée en France il y a deux semaines, pourraient servir en introduction des cours de géographie pour que les élèves dont je m’occupe prennent conscience du monde qui les entoure (et de sa complexité), même si dans le collège où je travaille se trouvent des élèves syriens ou irakiens ayant fui la guerre depuis un an ou deux, parfois moins.

Vont-ils entendre ?

Un élève du lycée professionnel Louise-Michel, de Gisors, a publié le 26 mars sur les réseaux sociaux une vidéo pour alerter le chef de l’État et le ministre de l’Éducation sur le désarroi de la filière professionnelle face aux conséquences de la crise du Covid. En voici le texte :
« Monsieur le président
Monsieur le ministre de l’éducation
Je m’apelle Melvin Percebois.
Je suis élève de terminal bac pro au lycée Louise Michel de Gisors.
Cette vidéo à pour but de tirer la sonnette d’alarme quant à notre situation face à la crise sanitaire.
Actuellement nous nous sentons délaissés et démunis.
Nous sommes conscients de la grande complexité pour le gouvernement à gérer cette crise mais pour autant nous avons besoin d’écoute, de soutien et de réponses.
Monsieur le président, Monsieur le ministre de l’éducation,
Aujourd’hui on nous demande de nous préparer au bac pro avec épreuves classiques en fin d’année, et dans un même temps de travailler « au cas ou » nous passerions en contrôle continu.
Ce sont deux méthodes de travail bien différentes qu’il est difficile de cumuler, surtout lorsque l’on est seul à la maison.
La filière générale, elle, bénéficient d’un programme allégé et aménagé.
En effet elle sera soumise au contrôle continu et ne passera que l’épreuve de philosophie et le grand oral en fin d’année.
Pourquoi une telle différence ? Pourquoi aucune réponse concernant le bac professionnel ?
Nous devons étudier une bonne partie du temps chez nous, vous en connaissez les difficultés : l’isolement, la solitude face aux questionnements… Nos professeurs font de leur mieux mais ne peuvent pas consacrer 100% de leur temps à la fois aux distanciels et aux présentiels.
Aujourd’hui il y à dans mon lycée pas moins de 40 personnes qui contracté la covid 19. La situation est de plus en plus tendue, nous avançons au jour le jour dans la crainte d’être contaminé. La charge morale devient très importante.
Dans ce contexte, nous vous demandons qu’une décision soit prise pour nous. Une décision équitable et juste, comme celle prise pour la filière générale.
Nous demandons a ce que notre baccalauréat puisse être validé majoritairement en épreuve continue. Nous demandons les mêmes droits.
Nous avons besoin de nous sentir soutenu alors que nous nous préparons à devenir les jeunes actifs de notre pays.
Personne ne parle de nous, nous sommes les oubliés de l’éducation nationale. Le bac professionnel et technologique ainsi que Le Cap n’est pas un sous diplôme, nous avons besoin aujourd’hui de l’entendre et de voir les actes en conséquence.
Avant de conclure, je voudrais remercier mes professeurs pour leur soutien dans cette action, et tous mes camarades qui sont autour de moi.
Monsieur le président, Monsieur le ministre de l’éducation nationale,
Merci de m’avoir écouté. »

Comment faire de l’histoire ?

Dans cette interview, Jean – Claude Carrière dit très bien ce que je m’efforce d’expliquer à mes élèves :  » Quand on traite d’une histoire qui se passe dans une époque révolue que nous n’avons pas connue, il faut faire l’effort de se rapprocher de la mentalité de ces temps là. Si nous traitons les personnages du passé avec notre connaissance et notre arrogance d’aujourd’hui, je risquais précisément de tomber dans l’attitude qu’avaient les Espagnols à l’égard des Indiens. (…)C’est à dire nous considérer comme leur juge, comme étant mieux renseignés qu’eux, et avoir une opinion sur ce qu’ils disaient. » 

C’est beau comme un objet au musée !

Voici la tribune du collectif Jean Zay :
« La crise sanitaire a ravivé les sentiments contradictoires que nous inspire notre système scolaire et universitaire. Elle a placé au centre des regards l’ouverture ou la fermeture des établissements, a suscité l’expression d’un attachement très fort à l’école républicaine comme les plus vives critiques envers certains de ses fonctionnements.
L’école devrait être une promesse d’égalité sociale et d’émancipation pour tous les enfants. Or elle devient un instrument à formater, à broyer ceux qui n’entrent pas dans le moule au rythme prévu, ou selon les procédures gérées par les algorithmes d’orientation. Voulons-nous que les élèves soient de simple «machines à apprendre» ou à déchiffrer ? Que les étudiants soient renvoyés à leur solitude, sans accompagnement ou conseils, livrés à la responsabilité de «leurs» choix ? Que les chances de réussite soient à ce point dictées par le milieu social ? Est-ce le système scolaire que nous voulons ?
Notre école a plus que jamais besoin d’humanité, de justice, d’échanges et de coopération. Certes, nous savons qu’elle ne peut pas créer le progrès social à elle seule, et qu’il faut agir en parallèle sur son environnement : la santé, le logement, l’emploi, la lutte contre la précarité, l’exclusion sociale, tous les racismes et autres discriminations. Mais nous savons aussi qu’il ne peut y avoir ni justice, ni démocratie authentique sans que l’on rende à l’Ecole publique sa place centrale dans la construction d’un projet politique de gauche.
Des générations d’enfants vont devoir faire face à de nombreux bouleversements sanitaires, écologiques, économiques, sociaux, humains. C’est pourquoi il est urgent de permettre à toutes et tous de découvrir ce que sont et comment doivent s’incarner l’intérêt général, la solidarité et le partage. La transmission des connaissances est plus que jamais nécessaire mais à condition qu’elle s’accompagne d’une formation à la lucidité et à l’esprit critique, qu’elle soit animée par le souci constant de former chacune et chacun au véritable débat démocratique.Notre école va mal. Malgré les efforts et l’engagement de ses personnels, elle demeure inégalitaire, trop inégalitaire. L’architecture du système éducatif est sans cesse démontée et remontée par une frénésie de réformes, surtout depuis trois ans, souvent inefficaces, parfois délétères, aujourd’hui illisibles. Une seule certitude : tout le monde y perd.
Tant de défis mettent la République face à ses devoirs : aucun personnel enseignant ne doit être mis devant des élèves sans une solide formation académique, didactique et pédagogique permettant le travail collaboratif, la connaissance du système éducatif et celle du développement des élèves dans toutes ses dimensions, cognitives et émotionnelles, physiques et sociologiques. Aucun personnel de vie scolaire, aucun médecin, aucun psychologue, aucun agent intervenant auprès d’eux ne doit manquer au sein du service public. Et tous doivent pouvoir disposer de temps pour travailler ensemble.
Il faut en finir avec toutes les précarités et privatisations des aides éducatives qui ruinent la qualité du travail. En finir également avec l’entassement de dispositifs et de directives contradictoires émises dans la précipitation ; en finir avec des rythmes scolaires inadaptés, avec des classes surchargées dans des établissements trop grands et mal entretenus ; en finir avec la logique de concurrence et de tri social induite par l’inflation des évaluations, en finir surtout avec une politique qui se réfugie derrière le paravent des restrictions budgétaires pour justifier ses errances.
Commençons donc par admettre que toutes celles et ceux qui sont sur le terrain ont quelque chose à dire à ceux qui les dirigent – et non seulement l’inverse – et que les élèves eux-mêmes, ainsi que leurs parents doivent être associés aux réflexions. Ainsi, la première tâche à laquelle devra s’atteler le ou la prochaine ministre de l’Education nationale est la construction d’une réelle démocratie scolaire qui donne aux acteurs et actrices toute leur capacité d’initiative et de réflexion. Alors on verra que les colères actuelles sont nées des erreurs majeures de ces trois dernières années : les faux-semblants des dédoublements de CP, argument publicitaire qui cache des situations diverses et inégalitaires selon les écoles ; la réforme du lycée qui désorganise les établissements et désoriente les élèves ; les programmes indigestes ne laissant plus aucune place ni aux savoirs critiques, ni à la liberté pédagogique ; les instrumentalisations des sciences cognitives dévoyées et transformées en produits de substitution aux approches sociologiques et philosophiques de l’école etc. Hélas, la liste est longue.
Nous avons besoin d’un projet éducatif à long terme, de la maternelle à l’université, solide et stable, échappant aux caprices d’un ministre, à la temporalité politicienne, et garanti par l’existence d’une instance supérieure représentant toutes les forces vives de la société, indépendante, garante de l’acceptation, du suivi et de la continuité des réformes éducatives. Nous appelons donc à ce que l’éducation soit au cœur des échéances électorales à venir et que ceux et celles qui solliciteront nos suffrages nous montrent concrètement comme elle peut relever les défis écologiques et sociaux auxquels nous sommes confrontés.
Certaines expériences historiques peuvent nous inspirer. Celle du ministère Jean Zay par exemple sous le Front Populaire, ou du plan Langevin Wallon en 1947 malheureusement resté lettre-morte. Les deux plaçaient, au-dessus de tout, la boussole de la démocratisation scolaire. Mobilisons-nous contre les coups portés à une Education nationale caporalisée et vendue à la découpe. Nous créons aujourd’hui le collectif Jean Zay pour bâtir le projet d’une école démocratique, progressiste, laïque, républicaine. Le chemin est long et ce texte n’est qu’un premier pas. Nous invitons toutes celles et ceux qui partagent nos idées à les porter ensemble. »

J’ai l’impression de lire ce type de texte tous les ans. Je suppose que cela fait du bien aux auteurs de l’écrire… Mais je doute que la société française en ait la moindre chose à faire. Pour la majorité des Français, l’école est le lieu de garde des enfants : point.