Étiquette : Un monde migrants

Confusion des genres

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Lorsque l’artiste chinois Ai Weiwei est venu vivre en Europe, il a eu envie de connaître la situation des réfugiés et s’est ainsi rendu sur l’île grecque de Lesbos pour découvrir la situation des migrants qui y parviennent.
« C’était une expérience très intime que de voir débarquer des bateaux enfants, femmes et personnes âgées. Je voyais dans leur regard un vrai désarroi. Ils étaient terrorisés et ne savaient pas du tout à quoi s’attendre dans ce pays. C’est ce qui, plus encore, m’a poussé à en savoir davantage sur qui sont ces gens et pourquoi ils risquent leur vie en venant dans un pays dont ils ne connaissent pas les codes et où personne ne les comprend. J’avais énormément d’interrogations. C’est cette curiosité qui m’a incité à mettre en place une importante équipe de chercheurs pour étudier l’histoire des réfugiés et leur situation actuelle. En dehors de la guerre en Syrie, l’existence des migrants est née des guerres en Irak et en Afghanistan, du conflit israélo-palestinien, des différents conflits africains, de la persécution des groupes minoritaires au Myanmar et de la violence en Amérique centrale.« 

Ce matin, j’ai pu assister à une projection de ce documentaire beau et long, ce qui m’a parfois dérangé. Beau, car les images d’Ai Weiwei témoignent de sa vision d’artiste. Il parvient à rendre l’horreur photogénique, comme avec le cadavre d’un homme abandonné lors des combats autour de la ville de Mossoul en Irak. Long, car nous suivons les réfugiés dans le monde entier, en Europe, bien sûr, mais aussi au Moyen – Orient, en Afrique, en Asie et en Amérique, et cela durant 2h20.
J’ai eu l’occasion de visionner de nombreux documentaires sur la situation des réfugiés pour préparer les cours de quatrième et je ne vois pas ce que ce film apporte de plus, honnêtement. Dans sa quête poétique, Ai Weiwei abuse pour moi de l’usage des drones : les images sont belles, mais le message perd en force.
Il y a toutefois plusieurs passages qui agissent comme de véritables coups de poing : le cimetière avec les tombes anonymes en Turquie et les sanglots de cet homme qui a perdu en mer cinq membres de sa famille ; le Kurde posant devant sa maison ruinée par une guerre qu’il ne comprend pas, qu’il ne voulait pas. Ou encore la ville de Mossoul libérée de l’État islamique, ce qui entraîne l’exode de 300 000 réfugiés de plus.
C’est bien sûr un film à voir, surtout si l’on ne connaît pas grand-chose aux mouvements migratoires actuels. Mais pour être un documentaire vraiment efficace, il aurait fallu le condenser et oublier plus souvent l’esthétisme. De même, trop de passage montrent l’artiste lui-même, même s’il se mêle aux réfugiés.
En l’état, il ne me semble pas exploitable avec des élèves, de collège du moins, ce qui est dommage. Toutefois, un dossier pédagogique est disponible ici.

Ci-dessous, une émission de France Inter dans laquelle Ai Weiwei parle du film et de l’art :

 

la fin du cauchemar pour les Rohingyas ? Pas si sûr…

Le Bangladesh et la Birmanie se sont mis d’accord, mardi 16 janvier, pour permettre aux 650 000 réfugiés musulmans rohingyas de revenir dans le district de l’Ouest birman où ils vivaient jusqu’à l’automne 2017 d’ici deux ans.
Les opérations de rapatriement pourraient commencer dans les prochains jours et devraient concerner une trentaine de milliers de personnes, qui seront réparties dans 625 résidences en cours de construction dans le district de Maungdaw, dans le nord de l’état birman de l’Arakan, d’où ont été chassés les Rohingya lors d’opérations qualifiées d’« épuration ethnique » par différentes organisations internationales.
Mais on peut toutefois douter que les 650 000 réfugiés puissent tous rentrer chez eux. En effet, cinq camps de transit vont être construits côté birman afin que puissent s’effectuer les vérifications d’identité imposées par la Birmanie. Ce pays, qui ne reconnaît pas les musulmans rohingya comme appartenant aux 135 ethnies nationales, n’acceptera que les réfugiés pouvant prouver qu’ils étaient résidents en Birmanie avant leur départ en masse après août 2017. La Birmanie a peur que des Rohingyas exilés au Bangladesh depuis 25 ans à la suite à de précédents massacres ne tentent de franchir la frontière.
C’est une façon à peine déguisée de refuser le retour de nombreux Rohingyas, qui sont le plus souvent apatrides, n’ont pas de documents ou les ont perdus dans leur fuite désespérée vers le Bangladesh voisin.

D’après un article du Monde.fr

«Il y a beaucoup de confusion chez les intellectuels»

Couverture de L_Obs

C’est par ces mots un peu courts et suffisants que le président de la République a répondu aux différents articles écrits dans le magazine L’Obs  à propos de la politique du gouvernement en matière d’immigration. J’ai lu ces articles et je n’y ai pas vu de confusion dans le texte de Patrick Boucheron ou celui de Jean-Marie Gustave Le Clézio.

« La formule célèbre de M. Rocard, sur « la France [qui] ne peut pas accueillir toute la misère du monde » – formule reprise récemment par M. Macron, pour justifier une politique de grande fermeté à l’égard des migrants économiques – est d’abord un total non-sens, si l’on pense à la proportion de réfugiés que comptent de petits pays comme le Liban ou la Jordanie. C’est surtout un déni d’humanité insupportable.
Comment peut-on faire le tri ? Comment distinguer ceux qui méritent l’accueil, pour des raisons politiques, et ceux qui n’en sont pas dignes ?
Comment faire la différence entre les demandeurs d’asile au titre du danger qu’ils encourent dans leur pays, et ceux qui fuient leur pays pour des raisons économiques ? Est-il moins grave de mourir de faim, de détresse, d’abandon, que de mourir sous les coups d’un tyran ? Est-ce que ces tyrans, que la France a souvent soutenus, encensés, qu’elle a choyés et auxquels elle a généreusement ouvert ses frontières lorsqu’un coup d’État les jetait à bas, est-ce que ce ne sont pas ceux-là justement qui menacent la vie de leurs concitoyens les plus pauvres ? Est-ce que la France n’a pas une responsabilité dans le système dont elle a profité longtemps, et dont elle profite encore ?
On parle de budget, de limites dans le partage. Sans doute, mais où est le partage quand un pays extrêmement prospère, qui bénéficie d’une avance remarquable dans toutes les techniques, d’un climat modéré, d’une paix sociale admirable, refuse de sacrifier un peu de son pactole pour permettre à ceux qui en ont besoin de se ressourcer, de reprendre leurs forces, de préparer un avenir à leurs enfants, de panser leurs plaies, de retrouver l’espoir ?
Comment comparer les destins, dire que ceux-ci sont respectables et que ceux-là ne valent rien ? Comment laisser entendre que ces gens qui se jettent sur les routes, traversent les déserts, s’embarquent sur des radeaux au risque de leur vie, ou franchissent les montagnes en hiver, vêtus seulement de leurs habits de pays chauds, comment laisser croire que ces gens ont un choix ? Comment ne pas comprendre que la route qu’ils ont prise est un déchirement, qu’ils laissent derrière eux tout ce qui est cher à tout humain, le pays natal, les ancêtres, parfois les enfants trop jeunes pour partir ?
Il n’est pas question ici de sentimentalisme, ni d’apitoiement facile. Regardons-les, ces migrants, sur le pont des navires, couchés sur le sol, brûlés par le soleil, desséchés par la soif et la faim, regardons-les. Ils ne nous sont pas étrangers. Ils ne sont pas des envahisseurs. Ils sont nos semblables, ils sont notre famille.
J’ai été l’un d’eux jadis, quand ma mère nous a emmenés mon frère et moi traverser la France, en compagnie de mes grands- parents maternels, pour fuir la guerre. Nous n’étions pas des demandeurs d’asile : il n’y avait pas d’asile. Nous cherchions un endroit où survivre. Nous ne savions pas si la guerre que nous fuyions allait durer dix ans, vingt ans, ou cent ans. La pauvreté et la faim sont des états de guerre. Ceux qui les fuient ne sont pas des réfugiés, ni des demandeurs d’asile. Ils sont des fugitifs.
La politique est un monstre froid : elle agit en suivant des lois et des instructions qui ne tiennent pas compte du sentiment humain. S’il est avéré que pour faire déguerpir les migrants qui dorment sous une bâche par six degrés au-dessus de zéro les milices crèvent leurs tentes ; s’il est avéré que l’on rafle les pauvres dans les rues, en séparant les familles, et qu’on les enferme avant de les expédier par avion dans leur pays supposé, s’il est avéré qu’on pourchasse les misérables comme s’ils étaient des chiens errants. Eh bien, cela est dégueulasse, il n’y a pas d’autre mot.
Soyons clairs et pragmatiques, puisque c’est le mot d’ordre – et que les discours pleins de pathos n’ont pas d’autre effet que de nuire à la cause qu’ils prétendent servir. C’est le merveilleux de notre monde contemporain que d’être uni par la communication, le savoir, la reconnaissance de l’autre. Mais prenons garde : cette merveille est fragile, elle peut nous apparaître non comme un devoir, mais comme un privilège. Prenons garde à ne pas dresser autour de nous des frontières mentales encore plus injustes que les frontières politiques. A ne pas nous habituer justement à « toute la misère du monde » comme si nous vivions sur une sorte d’île parfaite, inaccessible, et que nous puissions regarder de loin, d’un regard cruel d’entomologiste, les habitants des rivages désolés se
débattre et s’étouffer dans leur malheur. Prenons garde à ne pas devenir sourds et aveugles à cette misère, et nous réfugier dans l’illusoire protection de nos armées, de nos juges et de nos législateurs. S’il n’est pas question de partage, et d’humanisme, qu’il soit question de stratégie. Les empires fondés sur l’injustice, sur l’esclavage, sur le mépris n’ont jamais survécu. Ils se sont écroulés de l’intérieur, parce qu’ils étaient corrompus.
Il est encore temps d’agir. Cela n’est pas si compliqué : il suffit de renverser le raisonnement, de cesser d’agir sous l’impression de la menace. Le partage n’est pas seulement l’accueil : c’est aussi la préparation de l’avenir, c’est-à-dire le soutien et le changement. Que l’invraisemblable budget qui sert à alimenter la machine de guerre à travers le monde accorde une part, une miette seulement, pour aider les citoyens des pays en détresse, pour l’eau potable, l’éducation, la médecine, la création d’entreprise, l’équilibre – la justice. »

Jean-Marie Gustave Le Clézio.

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Des voeux d’un monde tourmenté

Pour démarrer cette année 2018, Le Monde, The Guardian, El Pais et Der Spiegel,  ont demandé à 18 réfugiés (issus de 18 pays d’où proviennent près de 90 % de tous les déplacés) quels étaient leurs espoirs pour cette nouvelle année.

Nuela Etaku, 18 ans, Sud-Soudanais réfugié en Ouganda dans le camp d’Imvepi :
« J’aimerais que la guerre se termine et que nous puissions aller chercher mes parents. Si je dois rester ici, en Ouganda, alors j’espère que nous aurons assez à manger et que nous serons en sécurité. Mais avant tout j’aimerais commencer à être formé comme infirmier. »

Ahmed Khamis, 27 ans, Soudanais originaire du Darfour du Sud, réfugié en France à Vichy :
« Ça fait bientôt deux ans que je suis en France, six mois que j’ai le statut de réfugié et ça y est, j’ai mon appartement ! Ç’a été très difficile de le trouver, mais maintenant je peux souffler un peu. Ma priorité pour 2018, c’est de trouver un travail. J’aimerais pouvoir faire venir ma femme, qui est toujours à Nyala, mais je dois d’abord avoir une situation. J’ai eu un entretien pour être conducteur de poids lourd. J’espère que ça va marcher.»

Marwa Kadhim, 29 ans, Irakienne réfugiée en Turquie à Samsun :
« Mon espoir pour la nouvelle année est de retrouver mes parents, réfugiés en Allemagne. Mon inquiétude quotidienne est la possibilité de perdre un autre parent cher en Irak. Mon frère a été tué en 2014.»

Behrouz Boochani, 34 ans est un Iranien détenu en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il a envoyé ce message de l’île de Manus en Papouasie-Nouvelle-Guinée ou le gouvernement australien a ouvert en 2012 un centre de détention pour les réfugiés et demandeurs d’asile ayant tenté d’entrer sur son territoire :
« Je vous écris de Manus, une île isolée au cœur de l’océan Pacifique. Je suis en détention indéterminée ici depuis près de cinq ans, comme environ 2 000 hommes, femmes et enfants que le gouvernement australien a exilés dans les îles Manus et Nauru. En 2018, j’espère que le gouvernement australien nous rendra notre liberté.
Je rêve que tous les gens qui ont quitté leur pays à cause de la guerre, de la discrimination et des persécutions se retrouvent dans un endroit sûr qui leur donnera l’occasion de commencer une nouvelle vie. À l’échelle mondiale, tant de gens sont morts à cause de la guerre et des millions de personnes sont devenues des réfugiés. Je souhaite que 2018 soit une année de paix, de justice et de compassion pour tous les réfugiés dans le monde. »

Anastasia Gundar, 27 ans, Ukrainienne réfugiée en Russie :
« J’ai fui l’est de l’Ukraine en février 2015, lorsqu’il y avait des combats sévères dans le Donbass. J’espère retrouver une vie normale, une vie où je ne suis pas constamment nerveuse, où le sol ne cède pas en permanence sous mes pieds. Je crains pour ma famille à Louhansk. Les combats sur la ligne de front créent certains risques, mais je suis plus préoccupée par l’impact de la lutte pour le pouvoir entre les groupes rebelles. Plus je suis loin de ma famille, moins je peux aider et moins je comprends leur vie.
Les Ukrainiens doivent se réveiller pour cesser de tomber dans l’abîme. Peu de gens comprennent la réalité de la vie dans l’Est. Les deux camps sont coupables de crimes, mais les gens ont une compréhension très superficielle et voient tout en noir et blanc. La guerre n’est pas le problème principal de l’Ukraine, c’est la corruption. Sauf que les gens sont comme des petits rongeurs, ils courent vers le bord de la falaise et ne voient pas qu’ils se font voler. Cela doit changer. »

Akram Ben Boubker, 28 ans, est un Libyen réfugié en Italie. En Libye, il était mécanicien, puis, pendant la guerre, il a perdu son atelier et a été contraint d’accumuler des dettes pour rembourser les dommages. Sans travail et avec ses créanciers qui voulaient le tuer s’il ne rendait pas chaque centime, Akram a dû fuir. Pendant les conflits, en 2012, il a été touché par une balle à la jambe. Il a été opéré deux fois, à Tripoli, mais sa jambe a besoin d’une troisième opération :
« Je ne savais plus quoi faire, je n’avais pas l’argent et Tripoli était devenu trop dangereuse. J’ai décidé de fuir pour gagner ma vie en Europe. Je n’ai pas de maison, je vis dans la rue, je dors où je peux. Pour survivre, de temps à autre, je travaille dans les champs, en cueillant des fruits et légumes. Qu’est-ce que j’attends de la nouvelle année ? Tant de choses, comme chaque année. J’espère revoir mon frère. Il est tombé malade après un accident à Milan, où il a été heurté par un tramway. J’espère trouver un emploi stable. J’ai peur de ne pas trouver un foyer. J’ai peur de devoir dormir dans la rue pour le reste de ma vie. »

Ayaanle Ahmed Ibrahin, 24 ans, Somalien réfugié en Italie :
« Mogadiscio est devenue impossible à vivre. Des soldats partout dans les rues, des policiers corrompus, des miliciens Chebab. Mon père est mort il y a quelques années. Mon frère a été rendu aveugle par l’effondrement de sa maison. Nous n’avions ni argent ni travail. J’étais le seul espoir de soutenir ma famille. Je suis parti avec ma femme pour la Libye.
Mon rêve ? L’année prochaine, j’espère jouer au foot, trouver une équipe ici, en Italie. Je veux vivre ici. En Somalie, je n’ai pas eu la chance de montrer mon talent sur le terrain. J’espère pouvoir le faire en Europe. Ma peur ? J’ai peur de ne pas pouvoir subvenir aux besoins de ma famille [il est sur le point de devenir père]. J’ai peur de ne pas trouver de travail. »

Ruaa Abu Rashed, 24 ans, est une Syrienne réfugiée en Allemagne :
« Ma famille et moi sommes arrivés en Allemagne en novembre 2013. J’ai vu un de mes meilleurs amis mourir à la guerre et j’ai failli me noyer dans la Méditerranée. J’ai appris l’allemand et j’ai travaillé pour atteindre mon objectif : étudier la médecine pour aider les personnes dans le besoin. Comme mes notes étaient bonnes mais pas extraordinaires, j’étudie finalement la technologie médicale. Cela me plaît, mais j’ai toujours l’espoir de devenir médecin. Je vais essayer de nouveau au printemps, je croise les doigts.
Mes parents ont beaucoup de mal à s’adapter en Allemagne. Ils ont tout perdu, leur maison, leur ferme. Aujourd’hui, ils sont en sécurité mais leur vie est faite de dépendances : protection sociale, cours de langue… J’espère qu’ils pourront retrouver le sentiment d’être les créateurs de leur propre vie. Ma plus grande crainte, c’est de ne plus revoir mes grands-parents. Ils vivent toujours à Damas, où la situation est dangereuse et la vie difficile. L’électricité est coupée régulièrement et les choses de base comme la nourriture deviennent de plus en plus chères. »

Abubakkar Yousafzai, 27 ans, Pakistanais déplacé à Karachi :
« Je suis venu à Karachi et j’ai beaucoup lutté, j’ai soutenu mes deux frères et ma sœur. Je travaille avec une ONG dans le domaine de l’éducation. Nous faisons du travail de sensibilisation, mais nous sommes menacés par les talibans et par les forces de sécurité. Les services secrets nous prennent pour des espions et les talibans nous détestent.
Je n’ai pas de grands espoirs. Le truc, pour 2018, c’est plutôt de devenir réaliste. J’espère que le gouvernement sera stable, la société fonctionne mieux quand règnent la loi et l’ordre. La sécurité s’est un peu améliorée, mais les extrémistes ciblent toujours les gens. Si la situation actuelle se poursuit, le terrorisme reviendra et les mêmes incidents se reproduiront. J’espère que cela changera. »

Busine Diouf (c’est un nom d’emprunt), est une Centrafricaine vivant dans le camp de réfugiés de l’aéroport de la capitale :
« J’ai fui ma maison le 25 décembre 2013. Les miliciens de la Seleka sont venus dans mon quartier avec beaucoup de voitures, beaucoup de fusils, ils ont attaqué tout le monde et ont commencé à brûler des maisons et à tuer de jeunes hommes. Je suis partie avec ma famille pour aller au camp de réfugiés près de l’aéroport.
Quand je me suis enfuie, je n’ai rien pris, alors après un certain temps je suis retournée chez moi chercher des affaires et des vêtements. J’étais seule. Je n’ai pas vu que quatre hommes se cachaient près de la maison. Ils m’ont attaquée, m’ont violée un par un. L’un des hommes voulait me tuer, mais les autres l’en ont empêché. Puis ils sont montés dans une voiture et sont partis.
J’ai été découverte par des femmes qui étaient en route pour le camp de réfugiés. Il y avait un hôpital dans le camp, mais pas assez de médicaments. Je n’ai pas eu de test de dépistage de la maladie. J’aimerais obtenir justice et punir ces hommes. Mais je ne connais pas leurs visages. Même si je portais plainte, ça ne marcherait pas. Cela me fait beaucoup de mal.
Ce que je veux maintenant, c’est reconstruire ma vie. Je veux recommencer une nouvelle affaire. Je veux vraiment qu’on m’aide à commencer une nouvelle vie. »

Narul Amin, 12 ans, est un enfant Birman réfugié au Bangladesh :
« Je ne suis pas heureux au Bangladesh. Mon pays et mon village me manquent tellement. J’ai laissé deux chèvres, Lal Fari et Hasha, dont je me suis occupé quand elles étaient petites. Je ne sais pas si elles sont vivantes ou mortes. Je dois retourner en Birmanie et vivre à nouveau dans notre village. Si le gouvernement birman nous rend nos droits, nous serons en sécurité là-bas. J’aime aller à l’école. Sinon, je n’aime rien ici au Bangladesh. Je veux être une personne instruite. Une personne très instruite, comme un mollah. Mon grand-père était mollah très célèbre et je veux être comme lui. »

Edward Mola Rushambara, 24 ans, Congolais réfugié au Kenya est né dans le camp de réfugiés de Kakuma, au Kenya, dont il n’a pas bougé :
« Ma mère a fui la République Démocratique du Congo parce qu’elle craignait d’être emprisonnée ou peut-être tuée. Quand elle s’est enfuie, elle était enceinte de moi. Dans le camp, c’est très dur. Le pire, c’est pour les enfants, parce qu’ils ne savent pas ce qui se passe.
En 2018, si Dieu pouvait se souvenir de moi et me faire installer hors du camp, dans un pays développé, ce serait une bonne chose pour moi. Je pourrai retourner à l’école, obtenir de bonnes notes et réaliser mon rêve : travailler dans l’humanitaire, avec des enfants, partout dans le monde. »

Taqiah Ali Mansour, 45 ans, Yéménite déplacée à Sanaa :
« J’espère retourner chez moi, dans mon village, que quelqu’un m’aidera à reconstruire ma maison de toutes pièces et que la guerre prendra fin en 2018, car nous sommes dévastés. J’espère que je pourrai revoir ma famille, qui vit dans la ville de Taïz, où mon mari a été tué alors qu’il rentrait chez lui.
Ma santé s’est détériorée, je n’ai pas reçu de soins médicaux. Je suis vraiment triste que la guerre ait ravagé ma maison et ma vie. J’espère que l’Arabie saoudite mettra fin à ses bombardements et à son siège. J’espère également que les forces soutenues par les Houthi et les Hadi cesseront les combats et nous laisseront vivre en paix. »

Olivier N., 19 ans, est un Burundais réfugié en Ouganda :
« J’espère que 2018 concrétisera mon rêve de poursuivre mes études, que ma passion pour la course à pied se réalisera, mais surtout que le Burundi redeviendra pacifique pour que les Burundais puissent y vivre ensemble sans peur d’être tués ou injustement emprisonnés. Etre loin de mon pays, de ma famille et de tout ce que j’avais est dur, mais j’ai de la chance et je remercie Dieu d’avoir pu fuir en Ouganda, où j’ai trouvé refuge depuis deux ans et demi. »

Orlando Burgos Garcia, 52 ans, Colombien déplacé à Bogota :
« Personnellement, j’ai peur que 2018 ne soit pas différente des autres années. J’ai été déplacé pour la première fois en 2000 et je n’ai toujours pas de qualité de vie digne de ce nom. Ceux d’entre nous qui ont été déplacés et qui ont fui sans rien n’ont toujours pas de soutien du gouvernement. Je suis une victime aux yeux de la société colombienne et cela signifie un statut inférieur.
J’espère que les miens continueront à se battre pour leurs droits. Heureusement, mes enfants travaillent maintenant et construisent une vie loin de là où nous avons été déplacés. Mais des familles comme la nôtre souffrent de traumatismes. La guerre [entre le gouvernement et les FARC] nous a fait du mal et nous avons besoin d’aide pour accomplir notre vie.
Je travaille depuis longtemps avec les personnes déplacées. Le gouvernement a adopté une loi sur les victimes en 2011, mais ce n’est qu’un écran de fumée. Il dit que les personnes déplacées recevront une indemnisation, mais ce n’est pas vrai. J’espère que la communauté internationale nous écoutera, mais je crains que nous ne continuions de vivre dans cette incertitude sur nos droits et notre sécurité. »

Aives Samuel Maiorana Flores, 34 ans, Vénézuélien réfugié en Espagne :
« Mon pays va de mal en pis. Il n’y a pas de médicaments, pas d’argent, pas de liberté. Il n’y a rien. Mon souhait pour 2018 est que la situation s’améliore, que la reconnaissance des droits soit rétablie, qu’il y ait une véritable démocratie. J’espère vraiment que ça arrivera vite, mais je n’y crois pas. Le Venezuela est dans une impasse. Le seul moyen est de changer de Constitution.
L’année 2018 sera déterminante pour moi, car je verrai si l’Espagne accepte ma demande d’asile. J’étais avocat et je fais une maîtrise en Espagne. Si la réponse est négative, je ne sais pas quoi faire.
Au Venezuela, j’avais peur tous les jours. J’ai reçu des menaces à la fois parce que j’étais homosexuel et pour mon idéologie, j’ai été enlevé par les militaires pour avoir participé à une manifestation de l’opposition. Ma vie ici est beaucoup plus calme, sur le plan personnel et émotionnel, mais je crois que chaque migrant aspire à mourir dans son pays. J’espère retrouver ma famille et mes amis et reprendre cette vie que j’ai laissée derrière moi. »

Deborah Morphus, 24 ans, est une Nigériane réfugiée au Tchad :
« Je suis venue ici à cause de Boko Haram, qui a attaqué notre village. Nous nous sommes enfuis, mais ma mère était trop vieille pour fuir, alors ils l’ont tuée. Il n’y a pas de paix dans notre village, Boko Haram y est toujours. Certains y sont retournés : ils ont peur mais ils ont des emplois là-bas. Mon père y est toujours. Je l’appelle toutes les semaines. Je demande toujours des nouvelles et si les gens sont vivants ou morts. Je ne veux pas retourner au Nigeria, je n’aime pas la vie là-bas, il n’y a pas de paix. J’aimerais avoir l’argent pour aller voir mon père, mais je ne resterai pas. »

Nasrat, 17 ans, Afghan réfugié en Suède :
« Nous rêvons juste de pouvoir vivre dans un pays où nous n’aurons pas peur de mourir. Je rêve de pouvoir faire sortir mon frère de 7 ans de l’Afghanistan. Il place beaucoup d’espoir en moi, mais il ne sait pas que j’ai reçu un avis d’expulsion.
Nos parents ont été tués par les talibans. Nous avons le droit de demander trois fois une révision de la décision d’immigration [en Suède], mais après trois refus, nous sommes arrêtés et mis dans un avion. Je fais trop de cauchemars. »

L’article original est ici.

 

La Birmanie tente de cacher le massacre des Rohingyas

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Un village rohingya incendié, dans l’Etat birman d’Arakan, le 27 septembre 2017

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L’armée birmane empêche toute enquête de terrain indépendante dans les territoires où vivaient les Rohingyas et refuse de travailler avec les agences onusiennes ou les Organisations Non Gouvernementales, n’acceptant que la collaboration de la Croix-Rouge. Les autorités birmanes ont fait d’ailleurs savoir mercredi à la rapporteuse spéciale de l’ONU sur la Birmanie qu’elles lui fermaient l’accès au pays pour le reste de son mandat. Jusqu’ici, l’armée birmane a toujours nié toutes représailles contre les civils, assurant que seules 400 personnes avaient été tuées, parmi lesquelles « aucun innocent ».

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Deux journalistes birmans de l’agence Reuters ont été interpellés le 12 décembre à Rangoun. Le ministère de l’information les accuse d’avoir « illégalement obtenu des informations dans l’intention de les partager avec les médias étrangers ». Une loi sur les secrets officiels, datant de l’époque coloniale, peut les faire condamner à quatorze ans de prison. Les deux journalistes s’étaient rendus à Inn Din, un village où un massacre de Rohingyas a été commis il y a quelques semaines. Des habitants bouddhistes du village auraient pu photographier les événements d’Inn Din et transmis les images aux journalistes. L’arrestation de ceux-ci s’expliquerait par la crainte que ces clichés ne viennent susciter des critiques internationales encore plus vives contre l’État birman.
L’organisation Human Rights Watch a dénoncé, mardi 19 décembre, un autre massacre, dans le village de Tula Toli, en se fondant sur 18 témoignages. Elle affirme que les soldats y ont, des heures durant, tué au moins une centaine d’hommes qui avaient été rassemblés sur les berges d’une rivière le 30 août. Les femmes ont ensuite été violées et les bébés jetés à l’eau ou dans des fosses. A Tula Toli et dans les hameaux alentour, 746 habitations de Rohingya ont été détruites, tandis que les maisons des bouddhistes sont restées intactes.
Le flot de réfugiés rohingyas s’est considérablement réduit, mais chaque jour plusieurs centaines d’entre eux franchissent la rivière Naf, qui marque la frontière avec le Bangladesh. Il ne reste aujourd’hui qu’environ 300 000 Rohingyas  en Birmanie.

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D’après un article du Monde.fr