Catégorie : Régis Debray

Une vie aux enchères

« Nantes, hôtel des ventes Couton et Veyrac : mise aux enchères de la succession Julien Gracq. Livres, correspondance, tableaux, mobilier, bibelots, jusqu’aux cendriers du salon, le pied de lampe de la chambre à coucher, la pendule, etc., provenant de son appartement rue de Grenelle et de sa maison à Saint-Florent. Tous les fidèles sont là, amis, anciens élèves, exégètes. Le dernier carré. La cérémonie des adieux — au milieu d’une foule d’acheteurs, de curieux venus d’un peu partout (avec des téléphones pour les acquéreurs d’outre-Atlantique). Arrivé la veille pour pouvoir déambuler tranquillement au milieu des restes et consulter à loisir les lots de correspondance, je sors de cette vente avant sa fin, en compagnie de Christine Piot, trop remué pour continuer, incapable de résister à un sentiment de cruauté, d’injustice du sort, mâtiné, tout de même, d’un contentement admiratif : Gracq a la cote, il casse la baraque, sidérantes surenchères.« Me voilà presque peintre », aurait-il pu dire, lui qui s’amusait souvent de voir la peinture se survivre grâce à la spéculation et aux prix pharamineux du marché de l’art. Les larmes me remontent aux yeux rien qu’à revoir cette mise à l’encan, cet équarrissage, ce désossage posthume. Tout se bouscule, mais prenons sur nous, essayons d’y voir clair, de démêler un écheveau d’émotions confuses.
1 – Quatre-vingt-dix-sept ans de vie, soigneusement préservés de toute indiscrétion, étalés, détaillés, impudiquement résumés dans un petit espace (une sorte de garage aménagé) qu’un quidam peut embrasser d’un seul regard. Sentiment d’un viol d’intimité, d’une sorte de perquisition domiciliaire perpétuée sur toute une existence à l’insu de l’intéressé, et contre ses vœux. Tous les secrets d’une vie soudain accessibles à qui en a l’envie ou les moyens, notamment à travers la correspondance privée. Les quarante lettres et cartes d’André Breton sont admirables (préemptées par la bibliothèque Jacques Doucet 75 000 euros, la Nationale ayant curieusement fait défaut) et appartiennent à l’histoire littéraire de l’époque. Mais le reste ? Les lettres de travail, les lettres d’amour, notamment de Sunsiaré de Larcône (la jeune et belle femme blonde qui s’est tuée en voiture avec Roger Nimier en 1962) — étonnantes d’invention et de fraîcheur —, les lettres de rattrapage (Paulhan, Gallimard), les confidences par écrit de tel ou tel (Mauriac, Camus, Char et tant d’autres), dont aucun épistolier ne pouvait se douter, à l’époque, qu’elles seraient un jour mises sur la place publique ? Dérangeante impression de surprendre par le trou de la serrure des choses et des gestes qui ne nous regardent pas, et n’étaient pas faits pour notre regard. »
2 – Le summum de la prise à revers. C’est notre destin à tous, à notre petite échelle, mais enfin… Le pied de nez du posthume au vivant atteint ici un sommet d’ironie. Un homme qui, certes, conservait tout, depuis le diplôme de bachelier (1 500 euros) et le livret scolaire (4 000 euros) jusqu’au dernier bouquin reçu en passant par les coupures de l’Argus, mais qui a toujours veillé à effacer son intime, à tenir pour nulles et non avenues ses anecdotes, qui se moquait de l’intérieur, du décor, des objets (vieillots et laids) au milieu de quoi il vivait — et dont le déchet se voit déballé, surévalué. L’enchanteur réticent à l’objectif dont les photos font florès. Morale de l’histoire : nul ne gouverne sa vie parce qu’il n’est plus là le lendemain. Et tel est pris qui croyait prendre, repris par les prix.
3 – La découverte, disons la confirmation, à la lecture de toutes ces missives, de l’entrelacs d’animosités et de ressentiments qui unit entre eux, si l’on peut dire, tous les membres d’une génération littéraire et artistique. Pas de la part de Gracq, étranger au cancan et au dépréciatif : je ne l’ai jamais entendu dire, au fil des jours passés ensemble, sur une dizaine d’années, et malgré sa causticité, du mal de quiconque. Mais dans les lettres reçues, que de mépris, que de fiel. Ne parlons pas de Cocteau, le voyou absolu, dont le nom même fait tache. Mais Breton sur Char, Char sur tout le monde, Barrault sur Clavel, Chardonne sur Malraux ( « un farceur, et qui écrit mal »)… On ne comprend pas vraiment une époque si l’on ignore le réseau des haines que se portent les uns aux autres ses têtes d’affiche, et qui lui donne à la fois sa trame et ses couleurs.
Reste l’effroi devant la dispersion d’une vie, l’émiettage d’une personnalité qui frappait par son ramassé et sa densité en objets de collection, aux quatre coins du marché mondial de la mémoire.
(…)
Le problème, aujourd’hui, c’est que le fétichisme n’est plus à la portée de toutes les bourses. J’aurais bien, cela dit, dépensé des mille et des cents pour acquérir le vieux fauteuil club en cuir marron des années 1940 dans lequel il se pelotonnait, à Saint-Florent, au salon, et qu’il lui arrivait, en riant, de me céder pour s’asseoir dans le fauteuil en bois paillé, juste en face. Pas de chance : c’est la cousine qui l’a pris pour chez elle. Je me rabattrai donc sur mon vieux volume de la Pléiade couleur tabac, pour m’adonner au culte funéraire du pauvre : la lecture. »

Extrait de Dégagements de Régis Debray.

On peut encore trouver sur Ebay des objets issus de cette vente aux enchères, notamment des lettres de sa mains, des livres plus ou moins rares (notamment sur les échecs) et des photographies.

Les conversations avec Julien Gracq

« Au milieu de l’après-midi, chez Julien Gracq, comme on ne peut pas parler littérature sans discontinuer, on s’offre une pause vidéo (DVD, cédéroms et télécommandes ont moins de mystère pour lui que pour moi). Après avoir regardé la Tosca de Puccini, filmée à Rome en décor réel par Benoît Jacquot, avec Roberto Alagna, Ruggero Raimondi et Angela Gheorghiu, il m’explique pourquoi il préfère l’opéra au cinéma, et n’a pas le même entrain pour visionner des classiques du cinéphile. « Les vieux films sont datés, comme les automobiles. Les opéras ne le sont pas. Ils échappent au coup de vieux parce qu’ils sont protégés du réel par les conventions propres au genre. L’irréalisme du chant et des costumes leur permet de traverser le temps intacts. Il y a aussi des romans qui vieillissent bien, quand l’écriture est assez musicale pour passer outre le daté de l’intrigue.» N’en concluons pas que « le dernier des classiques » répugne au fait divers et à l’anecdotique. Tout le contraire. Sa conversation a le don de vivre et faire revivre le passé au présent, et le présent, comme s’il était passé. Il parle des vedettes du jour comme le médiéviste d’un roi wisigoth ou l’antiquisant d’un Ptolémée. L’histoire à Saint-Florent : un perpétuel printemps ou un passé qui ne passe pas et fait passer le présent. Il évoque la tentative de coup d’État de Malet à Paris, contre Napoléon toujours en Russie, comme si la nouvelle venait de tomber, compare longuement Napoléon Bonaparte à Octave Auguste (seul autre empereur à nom dédoublé), histoire de retomber sur ses pieds, disons le duel en cours Villepin-Sarkozy. « Octave a marqué son époque et est resté sur le trône alors que c’était un homme assez terne, sans rien d’éclatant. Pas de mot historique, pas de fait marquant. Un de ces personnages grisâtres mais qui mènent bien leur barque et ne font jamais d’erreur, comme Franco, comme Poutine. » Cette voltige à travers les siècles, qui ne sent pas l’école pour un sou, d’une parfaite bonhomie, décape et dessille en ce qu’elle confère un singulier relief à l’actualité, qui, sans ce jeu d’analogies à reculons, frôlerait le plat ou le fastidieux. Gracq qualifie Spengler, historien allemand politiquement incorrect, auteur d’un Déclin de l’Occident dont se sont nourris dans l’entre-deux-guerres Malraux et bien d’autres, de « grand excitant de l’histoire ». C’est exactement ce que je ressens en écoutant ce mémorialiste disert et bienveillant : dans la semaine qui suit nos échanges, le « 20 heures » insipide me met sur les dents (ça se gâte sur la longueur). Il signale un sondage en Belgique qui m’avait échappé : Jacques Brel a été élu le plus grand Belge de tous les temps (on parlait de Zidane, Hallyday et Noah). Cela amuse le guetteur averti, quatre-vingt-dix-sept ans, l’œil à tout, pas de mélancolie, ni de méchanceté. Rien du laudator temporis acti, du « c’était mieux avant ». Une gaieté caustique et, pour la foire sur la place, un regard de lynx, mais somme toute bon public et même indulgent.
Sur l’image : « J’ai toujours vu mes personnages de dos. Pour moi, ils n’ont pas de figure, ce sont des silhouettes. Une description n’est pas une photographie. Quand je les vois transposés à l’écran, ces personnages, je me dis : Tiens, ce n’est que ça ! C’est vexant, c’est rétrécissant. Le roman évoque, suggère des choses qui ne sont pas photographiables. Flaubert avait bien raison de ne pas vouloir qu’on “fixe en gravure sur le papier des gens que j’ai mis toute ma vie à empêcher qu’on voie”.»
Pour continuer avec la mnémotechnique, il me fait remarquer que la strophe ou le quatrain dont on se souvient est une forme sans zones grises, livrée dans le marbre de ses rimes, telle qu’en elle-même enfin, alors que le tableau ou la photo nous reviennent à l’esprit en flou, imparfaitement. Je songe à René Char, dans Feuillets d’Hypnos : « Le temps vu à travers l’image est un temps perdu de vue. » Autre observation : si la langue latine a tenu deux mille ans dans les écoles, jusqu’à hier matin, c’est parce qu’elle a eu la chance de se caler dans et de pouvoir se transmettre par des chefs-d’œuvre de haute tenue, les graffitis étant restés sur les murs de Pompéi et d’ailleurs. C’est son avis que Céline a fragilisé la langue française. « Je n’aime pas les vociférations. »
« La mort ? Anxiété ? Crainte ? Préoccupation ? Non. Chaque fois que je lui demande par téléphone des nouvelles de sa santé, il répond : « Rien à signaler. Ça suit son cours. » Dieu ? Croyance ? Athéisme ? « Pour se dire athée, précise-t-il, il faudrait au moins savoir en quoi consiste le “théos” que l’on nie. Ce n’est pas mon cas. Prier qui ? Il faudrait que Dieu soit une personne, un sujet, ce que je n’arrive pas à m’imaginer. Et sinon, si c’est la totalité, le monde, le cosmos auxquels on trouve quelque chose de divin, pourquoi pas, je l’admets bien volontiers, mais alors Dieu n’est au fond qu’un adjectif. »

(…)

« Ce qui rendait redoutablement subversifs les aperçus de Julien Gracq sur l’actualité, que ce soit dans ses lettres ou dans sa conversation, c’était, je crois, le mélange d’une attention amusée et plutôt indulgente portée à tout ce qui défrayait la chronique du jour — que ce soit Mitterrand, Zidane ou Amélie Nothomb — avec un complet désinvestissement personnel. Le « je n’en ai plus rien à faire » donne au regard sur les choses et les gens une acuité insolite. Quand on a encore, comme nous, une partie à jouer dans la société ambiante, une cause ou une réputation à défendre, des comptes à régler, etc., bref, quand on en est, on ne voit plus grand-chose, faute de profondeur de temps. Avec cet astronome quasi centenaire, j’ai perdu le seul homme qui pouvait, d’un trimestre à l’autre et pour quelques jours, changer mes verres de lunettes et me prêter son télescope. Le seul dont je ne pouvais prédire la fin de la phrase au premier mot, non plus que les réactions ou les jugements. Après ce décrassage, cette opération de la cataracte effectuée à petits coups de raccourcis et de zigzags dans le temps, au bord de la Loire, où nous devisions de tout et de n’importe quoi, retrouver, retour à Paris, le radical breveté, type Bourdieu ou Chomsky, me faisait l’effet de revenir à la table de famille pour le repas dominical, où chacun tient son rôle à coups de formules toutes faites. Le rail logomachique du rebelle encarté…
Évidemment, le décapage rétinien ne résistait pas longtemps aux imprégnations de la presse-radio-télé, et je recommençais assez vite, machinalement, à penser et à voir gris, ton sur ton, repris par l’inévitable détrempe du bocal. Qui me fera voir, maintenant qu’il est parti, une petite noblesse héréditaire dans notre brave fonction publique, le Napoléon de 1804 dans le Hitler de 1940, le chef magique auquel tout réussit, et le besoin qu’a de tout temps le gibier humain, pour pouvoir se reproduire, de taillis et de couverts sociaux, y compris fiscaux ? Il fallait pour ce genre d’incongruités, souvent cocasses, outre d’exceptionnelles connaissances en histoire, géographie humaine, géologie, littérature, etc., une sédimentation de souvenirs personnels chevauchant les siècles et les générations que favorisait la sidérante longévité d’une famille rurale. Le grand-père de Gracq, né en 1839, lui racontait, enfant, les anecdotes de la guerre de Vendée et des robespierristes du cru, qu’il tenait lui-même de la bouche des anciens Bleus et Blancs du village. Son propre père était né sous le second Empire, en 1868 ! Et l’on voyait au mur de la chambre-salon de Julien le portrait naïf et putatif d’un aïeul qui était garde national en 1793. Ce qu’apportait ce recul historique au « 20 heures » de TF1, quel autre oculiste pourrait me l’offrir ? L’actualité se referme sur moi comme une nasse. Avec son leurre préféré, si cher aux journalistes, l’impression fallacieuse du jamais-vu. Aujourd’hui va désormais juger aujourd’hui. Il n’est pire promesse d’aveuglement. »

Extrait Dégagements de Régis Debray.

A propos d’Un balcon en forêt

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« Pèlerinage dans les Ardennes, ce doigt enfoncé dans le ventre de la Belgique, en compagnie du géographe Jean-Louis Tissier et de l’archiviste Yann Potin. Tous membres de la société Gracq — aristocratie plébéienne mais exigeante. Cette remontée aux sources du Balcon en forêt se double d’une curiosité fort peu touristique pour nos champs de défaite (Sedan, toujours Sedan), par où les panzers de Rommel firent leur percée en mai 1940. À l’heure du soixante-dixième anniversaire de l’Appel du 18 Juin, l’envers du flonflon me paraît un correctif salubre…
Le géographe déplie ses cartes géologiques, botaniques et d’état-major. Le médiéviste déroule la toile de fond carolingienne de ces confins d’empire. Avec en arrière-plan quelques millions d’années de formation géologique et une douzaine de siècles d’aménagement des sols, le paysage-histoire devient intelligible et on peut lire comme un texte ces lourdes brumes, ces méandres encaissés d’une Meuse toujours lente et sombre, ces thalwegs, ces plateaux de résineux déclinant du jaune au roux, cette forêt hercynienne silencieuse, d’avant les oiseaux. J’ai enfin compris, découvrant du haut d’un belvédère forestier « ce petit canton de l’Europe où passe encore le souffle des solitudes barbares », ce que pouvait signifier l’expression de beauté géodésique : celle que dessinent au loin des courbes de niveau régulières et continues.
Notre but : retrouver la maison forte des Hautes Falizes (que Gracq n’avait pas encore vue lorsqu’il écrivit son roman, s’en étant remis à une simple indication d’Aragon dans Les Communistes). Objectif atteint dès le deuxième jour. Oui, elle est bien là, en bordure d’un chemin vicinal désormais asphalté, l’ultime butte témoin, mi-blockhaus en bas, mi-maison de garde-barrière en haut. C’est confirmé. Il y a bien le trou d’obus au côté droit, en face nord, les embrasures de tir au ras du sol, et à l’étage, sous un toit d’ardoise, les trois pièces en encorbellement, avec l’âtre et les restes d’une cuisine. J’escalade le grillage et viole ce petit sanctuaire abandonné. Déception. Au rez-de-chaussée, aucune trappe de tunnel dans le sol bétonné. Le boyau souterrain débouchant dans les sous-bois avoisinants, par où s’échappent l’aspirant Grange et Gourcuff, est un ajout du romancier. Ce qui est bien historique, en revanche, c’est le fait d’armes attaché à cet avant-poste, comme l’indique une plaque sur la façade : « Passant recueille-toi, ici, le 12 mai 1940, tombèrent les premiers soldats français… » La veille, venant de Belgique, les premiers blindés allemands avaient franchi la Meuse, s’inventant un passage à travers un massif jugé infranchissable par notre état-major. Là était, là est encore l’« immense forêt de petits arbres » décrite par Michelet. Notre historien poète a gambadé, enfant, au milieu de ces chênes, ces hêtres, ces bouleaux, ces mélèzes. Bonheur de contempler sa maison maternelle, toujours debout, en pierres calcaires d’un blond tendre, à Renwez, rue Jean-Baptiste-Clément.
Comme Faulkner a extrait du Mississippi son domaine à lui, le Yoknapatawpha, l’alambic d’un style a transmué le pays ardennais dans la contrée envoûtante et brumeuse du Balcon. Il a changé les toponymes, Monthermé pour Moriarmé, les Hautes Fagnes pour les Hautes Falizes, interverti les clairières, gauchi la réalité (quitte à imaginer des châtaigniers sur ces pentes, espèce inconnue et climatiquement impossible). C’est en subtilisant et sublimant la carte Michelin qu’il a pu extraire de cette masse vert sombre l’esprit-de-forêt, tout comme Le Rivage des Syrtes qui, n’étant aucun littoral en particulier, les évoque tous par distillation.
Cela présuppose l’intime connaissance des schistes et des grès cambriens, des tourbières et des cresta, des amphithéâtres et des alluvionnements en pente douce, des gaulis et des cépées. L’agrafe du paysage — le jeu de mots est de Leiris — n’est pas donnée au premier venu. « Tant de bras pour transformer le monde, et si peu d’yeux pour le contempler ! » Oui, mais que de sciences à infuser pour un seul et bon coup d’œil ! »

Extrait de Un candide à sa fenêtre de Régis Debray.

(deux photographies de la maison forte au moment du combat)

(l’état actuel. Si les auteurs des photographies, que je n’ai pas pu joindre, veulent que je les retire, il suffit de me contacter)

Dans cet extrait, Régis Debray évoque le roman Un balcon en forêt et le blockhaus où se déroule l’action. Julien Gracq s’est inspiré d’un lieu et d’un affrontement de la Second guerre mondiale pour écrire son roman. Il s’agit de la maison forte de Saint Menges dans laquelle le lieutenant Boulenger et quatre hommes de la 10ème Batterie antichar du 78ème Régiment d’artillerie (le brigadier Colette, le pointeur Guilbert et les canonniers Bellenou et le Gleut) ouvrirent le feu sur les premiers chars ennemis au débouché de la forêt, le 12 mai 1940, et résistèrent jusqu’à la mort.

« La maison forte des Hautes Falizes était un des blockhaus qu’on avait construits en pleine forêt pour interdire aux blindés l’accès aux pénétrantes descendant de l’Ardenne belge vers la ligne de la Meuse. C’était un bloc de béton assez bas, où on accédait vers l’arrière par une porte blindée et un sentier en chicane qui traversait une petite plantation de barbelés serrée contre le blockhaus à la manière d’un carré de choux. […] Le bizarre accouplement de ce mastaba de la préhistoire avec une guinguette décatie de la pire banlieue, au milieu du bric à brac de bohémiens en forêt, avait quelque chose de parfaitement improbable. »

Extrait de Un balcon en forêt de Julien Gracq.

C’est la lecture du roman d’Aragon, Les communistes, racontant la défaite française de 1940, qui apprit à Julien Gracq l’existence des maisons fortes des Ardennes. Pour Aragon, ces fausses fortifications constituaient, à juste titre, un exemple de l’impréparation française à la guerre moderne. Elles avaient été construites en 1938-1939, seulement dans les Ardennes, à l’extrémité occidentale de la ligne Maginot qui s’arrêtait près du massif boisé jugé infranchissable à cause de ses vallées encaissées, et qui était donc peu défendu. 22 maisons fortes avaient été édifiées aux points de passage obligés de la région.
En octobre 1955, il se mit en route à la recherche d’une maison forte qu’il ne trouva que beaucoup plus tard, après l’achèvement du roman, lors d’un autre voyage dans un autre secteur des Ardennes. Il prit le train à Paris pour Revin, d’où il continua à pied jusqu’aux Hauts Buttés, situés près de la frontière belge, il revint ensuite en longeant le méandre de la Meuse jusqu’à Monthermé, avant de reprendre le train pour Paris. Tout le paysage imaginaire d’Un balcon en forêt lui fut donné à voir lors de cette marche solitaire, notamment la vision de Moriarmé/Monthermé :

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« De là le regard effleurait le sommet du versant d’en face, un peu moins élevé ; on voyait les bois courir jusqu’à l’horizon, rêches et hersés comme une peau de loup, vastes comme un ciel d’orage. A ses pieds, on avait la Meuse étroite et molle, engluée sur ses fonds par la distance, et Moriarmé terrée au creux de l’énorme conque de forêts comme le fourmilion au fond de son entonnoir. La ville était faite de trois rues convexes qui suivaient le cintre du méandre et couraient étagées au-dessus de la Meuse à la manière des courbes de niveau ; entre la rue la plus basse et la rivière, un pâté de maisons avait sauté, laissant un carré vide que rayait sous le soleil oblique un stylet sec de cadran solaire : la place de l’église. Le paysage tout entier lisible, avec ses amples masses d’ombre et sa coulée de prairies nues, avait une clarté sèche et militaire, une beauté presque géodésique (…) »

Extrait de Un balcon en forêt de Julien Gracq.

Et voici comment le film de Michel Mitrani, réalisé en 1979,  a montré ce paysage et la maison forte :

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Le réalisateur a tourné les scènes de la maison forte à l’est de Sedan, sur la commune de Pouru-aux-Bois.

Les quatre Frances

« La France, je ne puis l’envisager que sur le modèle de ces disques optiques, le rotorelief à la Duchamp. Si je ralentis avec l’index le tournoiement, tout en me fiant aux assonances, l’affaire se complique, se détachent plusieurs pays de rattachement, j’en vois se profiler au moins quatre. Chacun d’eux m’enjoignant de faire l’indigène d’une certaine manière, peu compatible avec les autres, du moins pas en même temps.
Il y a une France élégance. Celle des gens bien et des gens de goût. Un art de vivre, de s’exprimer, de s’habiller. Les hussards, LVMH, Plaisir de France (la revue d’après-guerre sur papier glacé), Connaissance des Arts. Watteau, Rivarol, Blondin, d’Ormesson. Elle est droitière, flâneuse, gourmande, boulevardière, sceptique, dix-huitiémiste et libertine. Souvent érudite. Elle aime la conversation. Version Tout-Paris : Sacha Guitry. Version Limousin : Giraudoux. Couleur : bleu pervenche. Ton : mieux qu’incisif, enjoué.
Il y a une France souffrance. Celle des hommes de gros temps et des héros obscurs. Plus belle que les larmes, la patrie en danger est une femme aimée, séquestrée, martyrisée, que de pieux chevaliers se jurent de délivrer. « L’embêteuse du monde. » Les dernières cartouches, le poilu dans sa tranchée, l’Affiche rouge. La garde meurt et ne se rend pas. Cette Armée des ombres respirait encore à Dachau, dans le Vercors, voire sur un piton dans les Aurès. Elle va de Michelet à Eluard, en passant par Bernanos, Péguy, Char, Aragon et Pierre Schoendorffer aussi. Elle est noueuse, rancunière, colérique, parfois grandiloquente. Elle apostrophe en alexandrins. Sa couleur : sang-de-bœuf, avec tendance au violacé. Intonation : Sambre-et-Meuse.
Il y a une France enfance. Elle a la plume Sergent-Major, chère aux gavroches amoureux de cartes et d’estampes, fleuves verts et départements saumon. Elle musarde à cheval sur la Sologne et Ménilmontant, Le Grand Meaulnes et Robert Doisneau. Entre les comptoirs de comptine (« Pondichéry, Chandernagor, Mahé… ») et ceux en zinc de la rue Villain. Elle est rêveuse, humaniste, centre gauche, gouailleuse, doucement anarchisante. La France de Laforgue, de Perec, de Brassens et de Truffaut. Elle aime le calembour. Couleur : du gris tourterelle (les toits de Paris) au bleu-noir (l’encre Waterman). Le ton : à la confidence, avec un grain de mélancolie.
Il y a enfin une France romance. D’Alexandre Dumas à Romain Gary, elle ne marche pas au pas mais au pas de charge. Celle-là traverse des trous d’air — Crécy, Fronde, collier de la Reine —, mais elle peut se fier à sa ligne de chance. « Pays qui chante Orléans Beaugency Vendôme […] Sol semé de héros ciel plein de passereaux. » Plus émoustillante qu’un destin, l’intrigante a une destinée. Elle est cascadeuse, fatigante, querelleuse, maniaco-dépressive, parfois mythomane. Version gaie : Edmond Rostand. Version haute : de Gaulle 1940. Low cost : Édith Piaf. Elle aime Rocambole et le feuilleton. Couleur : bleu blanc rouge. Ton : exalté tirant, en hauteur, sur le drapé.
La France-élégance est un esprit. Ses champions en ont à revendre. Ils finissent rituellement sous la Coupole.
La France-souffrance est un caractère. Il en faut pour ne pas rendre les armes. Dans les années noires, les plus irréconciliés finissent avec deux trous rouges au côté droit.
La France-enfance a une âme. Ses truchements en ont besoin pour que leur « sourire à travers les larmes » ne soit pas une comédie. Elle finit de nos jours en chansons douces, Alain Souchon à son meilleur.
La France-romance tient du rêve éveillé. Il faut se monter le bourrichon pour échapper à la déprime et faire un opéra avec trois bouts de ficelle. À l’heure actuelle, seuls des somnambules peuvent relever le gant. »

Extrait de Un candide à sa fenêtre de Régis Debray.