Géographie de la classe

Le collègue du blog Géographies buissonnières a rédigé un article sur l’organisation de la salle dans laquelle il fait cours, à l’université. En voici un large extrait :
« Sauf que l’on est en 2018 et que cette salle vient d’être refaite. Elle l’a été sur un modèle très ancien, celui que l’on trouve encore peut-être à l’état de relique dans d’autres salles du même bâtiment. J’y enseignais parfois, peut-être même y ai-je étudié en d’autres temps. Il y avait déjà ces alignements de tables fixées au sol, ces rangées de bancs qui dataient très probablement de la construction initiale, à la fin du XIXe siècle. Hors les matériaux, dans cette salle qui sentait le neuf, rien n’a changé. Personne n’a songé à changer, à trouver une alternative à cette mise en ordre géométrique, à imaginer d’autres possibles spatiaux. La seule concession à la modernité ce sont les prises pour les ordinateurs sous les tables. Les étudiant(e)s sont rivé(e)s à leurs bancs comme les bancs et les tables sont rivés au sol, indifférents aux corps et aux postures.

J’ai pourtant dû faire cours. Mais j’étais piégé, sans rien pouvoir modifier : difficile de subvertir le dispositif pour favoriser la coopération et les échanges. Faire travailler les étudiant(e)s en groupe, pouvoir atteindre chacun(e) pour un conseil ou un échange particulier était simplement impossible. La seule issue était une forme atténuée de transmission magistrale appuyée sur des documents et en tentant de favoriser les interactions ; pas facile quand même. Le dispositif incite chacun à jouer son rôle : l’enseignant qui transmet, les étudiant(e)s qui écoutent et prennent des notes. Faire bouger les choses, c’est un combat continu. Ils/elles n’ont pas l’habitude de prendre la parole de manière longue et structurée, d’entrer dans la discussion, de contester la parole enseignante. Et le dispositif spatial légitime cette posture de retrait et d’attente.

Je n’ai même pas songé à aller râler. J’aurai dû sans doute, pour engager un débat, pour faire circuler des idées. Mais je voyais cette entreprise comme vaine. « Ce n’est pas bien important » (le savoir, toujours le savoir) ; « Vous comprenez, toutes ces chaises et toutes ces tables qui circulent de salle en salle… », « Ce n’est qu’une salle de cours », « Comme vous y allez avec vos grands mots : formatage, uniformisation, standardisation… », « Et vous pensez aux gens qui nettoient ? » (L’argument ultime, celui qui fait passer le gêneur pour un ennemi du peuple). On a tellement pris l’habitude de ces dispositifs fixes et contraignants que personne sans doute n’a fait de remarques ; on peut trouver « normal » qu’en 2018 on aménage une salle en fixant au sol des sièges et des tables. Personne ou presque n’y verra du politique.« 

J’aime beaucoup son titre :  » Enseigner, c’est dé-ranger ».

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