Ecouter de la musique américaine en URSS pendant la Guerre froide

La censure, mise en place dès 1932, étouffait la culture soviétique après la Seconde guerre mondiale. Si pendant la Seconde Guerre mondiale, le jazz, musique favorite des alliés américains, était toléré, son statut changea dès les premiers moments de la Guerre froide. Le son officiel des ennemis impérialistes et capitalistes fut interdit.
Les musiciens du jazz russe furent contraints à l’exil ou envoyés au goulag, mais les jeunes voulaient continuer à écouter Ella Fitzgerald, Duke Ellington ou Billie Holiday.
C’est dans ce climat que naissent d’étranges disques, les ribs. En 1946, à Leningrad, un Polonais est arrivé avec une machine extraordinaire, le Telefunken Recording lathe, un trophée de guerre, qu’il avait ramené de Berlin. C’était comme un gramophone à l’envers: au lieu d’une aiguille, il y avait une pointe qui coupait le groove sur un disque de plastique. C’était probablement utilisé par des journalistes pour rapporter les nouvelles du font.
Ce Polonais reçut l’autorisation d’ouvrir un petit magasin. Pour quelques roubles, les passants pouvaient enregistrer leurs voix sur ces disques de plastique. Le soir, en secret, le Polonais utilisait sa machine pour copier les disques interdits par le régime. Il les revendait aux mélomanes et devint le premier des pirates du genre.
Un russe, devenu un habitué du magasin suggéra une idée folle : fabriquer leurs propres disques après avoir construit sa propre machine. La première étape accomplie, il restait un problème de taille : il était alors totalement impossible d’acheter des disques vierges. Une alternative étrange s’imposa : des radios médicales étaient transformées en médias vierges et découpées en forme de disque, avec un trou au milieu. Les radios de cette époque représentaient un bon support grâce à la gélatine de protection qui les enrobait. On pouvait graver dedans sans toucher le matériel, ce qui entraînait sinon l’enregistrement de sons horribles provoqués par le procédé lui-même.
Le procédé n’a pas été inventé par les pirates. Dans les années 1930, en Tchécoslovaquie et en Hongrie, il était déjà utilisé par des stations de radios, pour leurs archives, et même par des particuliers, qui gravaient leurs propres disques à la maison.
Mais c’est ironiquement un décret dicté par l’État qui favorisa l’achat de radios par les pirates. Les radios de cette époque étaient très inflammables, alors les hôpitaux étaient sommés de les brûler une fois utilisées. Les pirates allaient à l’hôpital et pouvaient échanger ses radios dangereuses contre quelques roubles ou des bouteilles de vodka. Tout le monde y gagnait. Le personnel de l’hôpital n’avait pas à les brûler et eux avaient du support pendant un moment.

Le public se retrouva donc avec des dizaines de disques, tous uniques, sur lesquels figuraient des fémurs, des hanches ou des côtes cassées.
Le secret de fabrication se répandit et les risques avec lui. Le commerce se développa tellement, qu’il arriva aux oreilles des autorités, qui arrêtèrent tout le monde en 1950. L’un des deux pirates écopa de cinq ans de goulag et l’autre prit deux ans de plus, pour avoir enregistré ses propres morceaux, chose interdite. Par chance, les pirates ne furent pas vus comme des dissidents politiques, seulement comme des criminels. La punition fut donc moins terrible. Deux ans plus tard, à la mort de Staline, une amnistie générale fut prononcée : un million de personnes sortirent du goulag et le gang rentra à Leningrad et reprit ses affaires.

D’après un article de Slate.fr

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