Voilà les Grecs maintenant !

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C’est au tour de Mélenchon d’utiliser l’histoire, où plutôt le mythe historique de la fondation de Marseille par les Grecs, lors d’un discours aujourd’hui !
Voici encore un extrait de l’Histoire mondiale de la France pour rétablir la vérité historique :
« Vers 600 avant J.-C., un navire phocéen accoste non loin de l’embouchure du Rhône, après un long périple qui l’a conduit de la côte ionienne, en Turquie actuelle, jusqu’à l’Espagne du Levant et l’Andalousie. Menés par deux chefs, nommés Simos et Protis, les marins grecs vont alors trouver le roi des Ségobriges, un certain Nannos, sur le territoire duquel ils désirent fonder une cité. D’après l’historien romain Justin, à la fin du II e siècle après J.-C., l’accueil fut chaleureux : « Justement ce jour-là le roi était occupé à préparer les noces de sa fille Gyptis, que, selon la coutume de la nation, il se disposait à donner en mariage au gendre choisi pendant le festin. Tous les prétendants avaient été invités au banquet ; le roi y convia aussi ses hôtes grecs. On introduisit la jeune fille et son père lui dit d’offrir l’eau à celui qu’elle choisissait pour mari. Alors, laissant de côté tous les autres, elle se tourne vers les Grecs et présente l’eau à Protis qui, d’hôte devenu gendre, reçut de son beau-père un emplacement pour y fonder la ville.
L’histoire est belle : des aventuriers grecs s’installent paisiblement, avec l’accord amiable des populations indigènes, sur le territoire de ce qui deviendra la France. Dans ce récit enchanté, les Celtes, encore ensauvagés, se mettent immédiatement à l’école de la Grèce pour leur plus grand bénéfice : « Sous l’influence des Phocéens, les Gaulois adoucirent et quittèrent leur barbarie et apprirent à mener une vie plus douce, à cultiver la terre et à entourer la ville de remparts. Ils s’habituèrent aussi à vivre sous l’empire des lois plutôt que sous celui des armes, à tailler la vigne, à planter l’olivier, et le progrès des hommes et des choses fut si brillant qu’il semblait, non pas que la Grèce eût émigré en Gaule, mais que la Gaule eût passé dans la Grèce » (Abrégé des histoires philippiques , XLIII, 3). Ainsi la France d’avant la France aurait-elle été fécondée par des colons grecs, initiant des populations encore semi-barbares à la vie en cité, tant sur le plan urbanistique (les remparts) que politique (les lois), tout en introduisant la trilogie méditerranéenne (céréales, vignes et oliviers) sur des territoires encore incultes.
(…)
Assurément, la mariée est ici trop belle et il importe de soulever un coin du voile pour y regarder de plus près. En l’occurrence, Justin s’inspire librement de Trogue Pompée, un Celte originaire de Vaison-la-Romaine, écrivant en grec à la fin du I er siècle avant J.-C. Comment ne pas voir, dans l’agencement même du récit, le reflet de la position d’un auteur entre deux mondes, à la charnière entre cultures grecque et celte ? Comment dès lors accorder le moindre crédit à une histoire qui, par ailleurs, fourmille d’erreurs factuelles, tant chronologiques que géographiques, et qui suit le canevas stéréotypé de nombreux mythes grecs de fondation, où des indigènes accueillants cèdent volontiers leur territoire aux nouveaux arrivants, comme à Cyrène en Libye ou à Mégara Hyblaea en Sicile ?
À rebours de cette vision enchantée de l’aventure coloniale grecque, la fondation de Marseille mérite d’être analysée dans la perspective élargie d’une histoire méditerranéenne connectée et conflictuelle. Car la fondation de Marseille ne s’effectua pas dans une mer sillonnée par les seuls marins phocéens : vers 600 avant J.-C., le delta du Rhône était depuis longtemps fréquenté par d’autres Grecs (probablement des Chypriotes et des Rhodiens) et, surtout, par des Étrusques et des Phéniciens, et l’on connaît même une tradition tardive qui attribue la fondation de Marseille aux habitants de Tyr ! La fondation de Marseille n’éradiqua d’ailleurs nullement ces réseaux commerciaux concurrents : pendant près d’un siècle, la zone demeura un espace d’échanges multiples et croisés, où des acteurs grecs et non grecs pouvaient venir vendre leurs produits, sans exclusive aucune. Dans les épaves retrouvées à proximité – à Porquerolles, notamment –, les cargaisons accueillent ainsi, à parts égales, céramiques grecques (corinthienne, laconienne, ionienne), étrusques et phéniciennes et, durant plusieurs décennies, Marseille fut probablement davantage un vaste emporion – un port de commerce et un lieu d’échange ouvert à tous – qu’une cité grecque en bonne et due forme.
Cette coexistence n’allait toutefois pas sans heurts. Naviguant sur des navires de guerre propulsés par « par cinquante rameurs – et non sur des bateaux ronds, comme c’était l’usage pour le transport des marchandises –, les Phocéens avaient en effet tendance à considérer la piraterie comme la continuation du commerce par d’autres moyens ! Au milieu du VI e siècle, la situation dégénéra même en guerre maritime, après la fondation d’Alalia, en Corse, par les Phocéens fuyant l’avancée des Perses en Asie Mineure. Si la bataille tourna finalement à l’avantage des Grecs face aux Étrusques et Carthaginois coalisés, les pertes furent lourdes des deux côtés. Et, sur la terre ferme, les relations des Marseillais avec les populations locales n’étaient guère plus apaisées : entourée par des falaises abruptes, la ville fut ceinte de remparts dès le VI e siècle, pour protéger les colons des assauts extérieurs, et Strabon, au I er siècle avant J.-C., ne fait pas mystère des affrontements incessants qui opposèrent les Marseillais aux Ibères, aux Salyens et autres Lygiens (Géographie , IV, 1, 6). Le conflit fut ainsi une donnée structurante de la vie de la colonie durant les premiers temps de son existence.
N’en déplaise à Justin : la greffe mit longtemps à prendre et l’arrivée des Grecs n’eut d’ailleurs, au départ, que fort peu d’impact au-delà des murs de la cité. Menacés de toutes parts, les Marseillais vivaient en effet largement coupés de leur propre territoire, d’autant que celui-ci n’était guère attractif en raison de son sol rocailleux : « Aussi les Massaliotes ont-ils d’abord compté sur la mer plus que sur la terre et tiré parti, de préférence, des avantages naturels qui s’offrent à la navigation » (Strabon, Géographie , IV, 1, 6). Cette disjonction entre la ville et son arrière-pays prévalut jusqu’au milieu de l’époque hellénistique : la chaîne de l’Estaque, située pourtant juste au nord de Marseille, ne fut véritablement intégrée à la cité qu’après 150 avant J.-C., tandis que l’oppidum de la Cloche, à quelques kilomètres à peine du centre urbain, conserva son caractère indigène jusqu’au milieu du I er siècle avant J.-C. De la même façon, il fallut attendre près d’un siècle pour que le commerce avec l’intérieur des terres se développe et enclenche des processus d’hybridation substantiels : ce n’est qu’à la fin du VI e siècle que le Rhône devint un axe commercial important, mettant en contact étroit Grecs et Celtes.
C’est que les Phocéens n’avaient pas fondé Marseille pour développer des échanges avec les populations locales – et encore moins pour les civiliser –, mais dans le but de créer un point d’appui sur une route maritime transméditerranéenne bien établie.
 »

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