Il faut rendre à César ce qui appartient à César

En meeting à Clermont-Ferrand, le candidat de la droite s’est comparé à Vercingétorix, le chef celte vainqueur à Gergovie contre les armées de Jules César. « Là-bas, il y a quelques siècles, un rebelle gaulois, Vercingétorix, infligea une défaite magistrale à Jules César… qui était pourtant le favori des sondages ! », a osé François Fillon. Il faisait référence au siège de Gergovie par les légions romaines à Gergovie, brisé par les peuples celtes en 52 avant J.-C , soit il y a 2069 ans ! …. Quelques siècles, en effet !

Une nouvelle fois, un homme politique invoque les gaulois à son secours, ignorant que le concept de « gaulois » est une invention des vainqueurs romains. Ceux-ci ont combattu des Celtes et ont profité de leur division pour les écraser progressivement (comme pour les Vénètes) ou surtout recueillir leur soumission volontaire tant la civilisation romaine exerçait une fascination sur eux (pour la plupart des quelques 60 cités – états composant la Gaule celtique). D’autre part, le rapport des force n’était pas forcément en faveur de César à Gergovie, suite à la défection de ses alliées celtes Eduens !

Enfin, monsieur Fillon arrête l’histoire quand bon lui semble, mais tout le monde sait que quelques mois plus tard, les troupes de Vercingétorix, enfermées dans Alésia, furent contraintes de se rendre à César après un siège. «Vercingetorix deditur, arma proiciuntur» écrivit alors César, ce qui plutôt laisse penser que Vercingétorix a été amené à César comme otage, ce qu’il avait déjà été auparavant, devenant même l’ami de César à cette occasion. Des historiens pensent aujourd’hui que Vercingétorix a pu être l’allié des ennemis que César comptait à Rome. Ce qui expliquerait que Vercingétorix fut ensuite emprisonné plusieurs années à Rome avant d’être exécuté.

On le voit l’histoire est beaucoup plus complexe que la pensée politique !

Voici ce que dit L’histoire mondiale de la France de Vercingétorix :
« Il faut d’abord se résoudre à revenir sur ce qui forme le noyau et la fonction du mythe : une scénographie absurde avec des personnages célèbres. Jusqu’à un certain point toutefois, car avant qu’Amédée Thierry ne sorte Vercingétorix de l’oubli en 1828, et avant que Camille Jullian n’en fasse un personnage historique en 1899, le nom même du héros gaulois (pour Michelet encore) n’était qu’un titre ou surnom militaire, synonyme de « généralissime ». Comme le suggère avec malice Jean-Paul Demoule, la capitulation en armes de Vercingétorix n’a pas plus de vraisemblance que celle de Saddam Hussein en camion militaire devant George Bush. Et si le vaincu enchaîné est, six ans plus tard, en 46 avant notre ère, réduit à être un personnage-trophée du triomphe de César à Rome, il meurt dans des conditions aussi déplorables sans doute que le dictateur irakien. C’est bien plutôt l’iconographie édifiante des sculpteurs (Aimé Millet et la statue offerte par l’empereur à Alise en 1865) et des peintres d’histoire (Lionel Royer en 1899) qui a fixé un très efficace précipité mémoriel, où la reddition volontaire des armes de Vercingétorix aux pieds de César symbolise le sacrifice du destin de « l’homme providentiel », assurant le salut de ses compatriotes au sacrifice de sa vie. Voilà l’efficace du mythe. Après Christian Goudineau, Jean-Louis Brunaux a rappelé que la reddition n’était que la mise en fiction des récits fleuris, et tous postérieurs aux Commentaires de César – Plutarque, Diodore de Sicile ou Dion Cassius. Si César a voulu construire, tout au long de son récit, un Vercingétorix menaçant, tacticien hors pair, il se contente, dans son style lapidaire, de ne surtout pas décrire la reddition. Le recours au verbe impersonnel au passif : Vercingetorix deditur – Vercingétorix lui fut livré, ou encore « on livre Vercingétorix » – lui permet d’entretenir le flou sur les conditions de la défaite. Par qui Vercingétorix fut-il livré ? L’histoire ne le dira pas.
À cet égard, et compte tenu de notre dépendance envers le texte de César, tout est imaginable, y compris le fait que Vercingétorix, ancien otage et ami de César, ait pu être l’allié objectif, sinon l’agent indirect, des ennemis de César à Rome. En effet, la soudaine irruption, à la fin de l’année – 53, au livre VII de la Guerre des Gaules , de la rébellion de Vercingétorix n’est pas sans lien avec la crise politique majeure que connaît alors Rome. À la faveur de la mort de Crassus en Syrie, le Sénat confie à Pompée une forme de dictature qui menace directement les ambitions de César. La saison guerrière qui conduit à Alésia est donc aussi un épisode diplomatique dans la crise généralisée des institutions de la République, en résonance avec la géopolitique d’une Méditerranée romaine en construction. La « conspiration permanente » qu’est le triumvirat de – 59 se transforme en une lutte à mort entre César et Pompée pour la conquête d’un empire qui ne dit pas encore son nom.
Il n’empêche : ce n’est pas ce que veut retenir la tradition. Ne serait-ce que pour masquer l’évidence qui perle au cours des sept premiers livres de la Guerre des Gaules : en – 58, l’intervention annuelle de César en Gaule a répondu à la demande de « l’assemblée » de Bibracte, menée par les Éduens, en vue d’un protectorat contre des voisins turbulents, parfois eux aussi déclarés « amis de Rome » (ainsi d’Arioviste et ses « Germains » en – 59). L’alliance à Rome est au fond un objet de désir concurrentiel et, en fait de conquête, il s’agit bien d’une pacification et d’une opération de police dans un territoire déjà largement soumis, par le biais des institutions et du commerce. Cette même assemblée, qui confie, un temps sans doute, à Vercingétorix une part de sa légitimité, n’est-elle pas un instrument de pouvoir indirect de Rome ?
Les quelque soixante cités-États qui couvrent le territoire « gaulois », les Gaules plutôt que « la » Gaule, n’ont pas été conquises par Rome après une farouche résistance pour défendre leur liberté. Elles se sont livrées à Rome en toute liberté. »

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