Louis Poirier, professeur d’histoire -géographie

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En 1928, Louis Poirier, plus connu sous son pseudonyme de Julien Gracq, a été reçu au baccalauréat avec mention Très bien. Admis en classe préparatoire au Lycée Henri IV à Paris, il suivit les cours de philosophie d’Alain. En 1930, Louis Poirier fut admis à l’École normale supérieure et suivait en parallèle des cours à l’École libre des sciences politiques (il en sortit diplômé en 1933).
Choisissant d’étudier la géographie, en hommage à Jules Verne, dira-t-il par la suite, il fut l’un des élèves d’Emmanuel de Martonne et d’Albert Demangeon, deux grands géographes.

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En 1934, Louis Poirier publia son premier texte, un article en partie issu d’un mémoire universitaire, Bocage et plaine dans le sud de l’Anjou, qui parut dans les Annales de géographie. La même année, il fut reçu à l’agrégation d’histoire et géographie, et affecté, d’abord à Nantes, au lycée Clemenceau où il avait été élève, puis à Quimper.
Mobilisé lors de la drôle de guerre et la défaite, il fut fait prisonnier dans un stalag par les Allemands  et libéré en 1941 suite à une infection pulmonaire.
Julien Gracq reprit alors ses activités d’enseignement, au lycée d’Angers d’abord, puis, à partir de 1942, à l’université de Caen en qualité d’assistant de géographie, où il entama une thèse sur la « morphologie de la Basse-Bretagne », qu’il n’acheva cependant pas.
En 1946, Louis Poirier quitta l’université de Caen. Il fut nommé l’année suivante au lycée Claude-Bernard de Paris, où il enseigna l’histoire-géographie jusqu’à sa retraite en 1970.

Voici des extrait d’un entretien donné par Julien Gracq en 1995, à propos de l’un de ces ancien élève, devenu écrivain.

« Vous avez écrit de Jean-René Huguenin : «Il avait été mon élève. Mais d’un élève on ne sait rien.» Gardez-vous quand même un souvenir précis de l’adolescent Huguenin, et du groupe qu’il pouvait former autour de lui ?

Julien Gracq : « J’ai eu Huguenin comme élève en troisième, puis dans une classe de terminale. Il est certain – surtout en histoire – qu’on n’a pas des rapports directs, très fournis, avec les élèves; on ne les a que trois heures par semaine, cela reste un peu anonyme. Mais j’ai un souvenir assez net de Huguenin, et surtout d’une espèce de remous qui se promenait autour de lui dans la classe.
Une classe, ce n’est pas seulement quarante élèves et autant d’individualités : c’est aussi des agrégats. On perçoit cela très vaguement du bureau où on parle, mais on voit bien, à l’entrée, à la sortie, qu’il y a des attractions qui se produisent, des petits groupes qui se forment, par affinités ou hostilités…
Et visiblement, Huguenin était le centre d’un de ces groupes. Il y avait là surtout Renaud Matignon, qui a dû le suivre dans toute sa scolarité – en ce qui concerne Jean-Edern Hallier, je ne suis pas sûr de l’avoir eu comme élève, quoi qu’il le dise… – et puis quelques autres.
Huguenin n’était pas un élève particulièrement brillant; c’était un bon élève, travailleur, dont je crois qu’il ne portait pas un intérêt spécial par ailleurs à l’histoire et à la géographie… Mais il avait une physionomie, je me rappelle très bien qu’il tranchait sur les autres – d’abord, par une espèce d’aisance physique, et puis par un certain détachement coupant. C’était une personnalité, qui devait en imposer à ce groupe. Voilà l’idée qu’il m’a laissée de lui au lycée.
(…)
Je repense à ce sujet au lycée Claude-Bernard, où je l’ai eu comme élève: la première année où j’y ai enseigné, j’avais une sixième, que je n’ai pas gardée ensuite; j’ai eu des troisièmes, des terminales…
Chaque classe avait son étage, son couloir. Et à l’interclasse, quand les élèves de sixième sortaient, c’était une véritable danse de Saint-Gui, ils remuaient bras et jambes de tous les côtés! Chez ceux de cinquième et de quatrième, cela diminuait – pour en arriver à ceux de terminale, qui, à côté, étaient presque des petits vieux: il n’y avait pas de bruit, ils parlaient tout doucement, ils hochaient la tête avec sagacité…
C’est incroyable combien cela va vite, combien, entre onze et dix-sept ans, la vitalité cesse de s’extérioriser! C’est comme un feu qui pétille, et puis après… ce sont des braises.« 

Voici maintenant ce que l’élève, devenu écrivain, disait de son professeur :
« Cette voix ouatée, secrète, qui chuchote la fin de ses phrases est celle de mon ancien professeur d’histoire au lycée Claude-Bernard, Julien Gracq. A cette époque, ses élèves ne connaissaient pas ce nom. Nous ne savions rien de lui. Sa réserve nous intimidait. Il avait le sourire trop rare, le regard trop froid. Nous pressentions un mystère. Ce mystère qui avait inquiété une classe de première, passionna d’un seul coup le monde littéraire et son public. »
Jean René Huguenin, Une autre jeunesse, Edition du Seuil, 1965.

Alain Jaubert, un autre élève de monsieur Poirier au lycée Claude-Bernard,  a raconté ses souvenirs de classe dans le Magazine Littéraire de décembre 1981 (merci madame Auzou !) :
« Mais monsieur Poirier n’était que le prof d’histoire-géo et jamais il ne nous parla de littérature. de petite taille, un visage sévère aux tempes rasées, les cheveux coupés « au bol »,, souvent vêtu de costumes sombres, toujours cravaté, l’énigmatique personnage impressionnait suffisamment pour n’avoir jamais besoin d’élever la voix. Je crois bien que toute sa carrière il ne connut aucun chahut. On ne le voyait jamais traîner dans les couloirs ni dans la cour de récréation comme ces professeurs un pu trop familier qui recherchaient la camaraderie de leurs élèves. Il surgissait de nulle part, à l’heure précise, accrochait son manteau, montait sur l’estrade s’asseyait devant son pupitre où il étalait, toujours de la même façon, ses carnets, un stylo, sa montre aussi je crois.Il ne souriait jamais. Au début du cours, il demandait le cahier de classe,, faisait rapidement l’appel, convoquait successivement au tableau trois ou quatre élèves qu’il interrogeait, puis, d’une voix monocorde, reprenait son cours exactement là où il l’avait arrêté à la fin de l’heure précédente.
les évènements historiques que nous vivions alors – Budapest, la guerre d’Algérie, le 13 mai 1958 – et qui nous agitait tant,ne provoquait chez lui pas lem oindre commentaire. Et, de toute façon, même s’il improvisait pour nous à partir de ses notes un cours bien à lui, distinct du livre officiel il ne débordait jamais du programme. Il ne dépassait pas non plus l’heure qui lui était impartie. Précis, méticuleux, il s’arrangeait pour que son discours s’achève à la seconde même où se déclenchait les sonneries. Il refermait alors ses carnets, remettait son stylo dans sa poche enfilait son manteau et repartait exactement comme il était venu, sévère, songeur discret.
A cette discrétion extrême il fit une fois une entorse. Au moment où il traitait de la puissance économique des Etats – Unis, il évoqua soudain un récent voyage à travers le continent nord-américain. Et pour nous décrire à la fois le gaspillage à l’américaine le sens du travail et le mythe du « self made man », (…). Ce souvenir de voyage, c’était comme une obscène confidence sur sa vie privée.
(…)
Un soir tard, comme j’arrivai à la Cinémathèque, rue d’Ulm,où, à la dernière séance on projetait l’Age d’or je tombai sur Gracq. Il me vit, parut surpris et même gêné de rencontrer un de ses élèves à une heure si tardive et dans ce lieu insolite.Il ne dit rien. Et moi, je fis semblant de ne pas le voir.Le lendemain, au début du cours d’histoire,, il m’appelait, ce qu’il n’avait encore jamais fait, et m’interrogea sur la politique de Guillaume II. je n’avais pas même jeté un coup d’oeil sur mes notes de cours ni sur le Mallet-Isaac et je ne savais donc rien du dernier des Hohenzollern. Aucun des noms que monsieur Poirier me jeta comme autant de bouées de sauvetage – Hohenlohe, Bülow, Bethmann – Hollweg – n’ayant déclenché en moi la moindre étincelle, il me fit une remarque cinglante sur mon manque de travail, et le masque encore plus sévère que d’habitude, me renvoya à ma place.je crois bien qu’il avait voulu me signifier par là qu’il n’était que le professeur d’histoire et rien d’autre.« 

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Dans la revue 303, Alain Boulanger, un autre de ses élèves, évoque les cours du professeur Poirier : « Vêtu de son éternel veston gris, il commençait par s’installer à sa chaire,, dénouer son bracelet-montre de son poignet pour le poser devant lui nous observer (c’est alors que nous étions fascinés par sa verrue du coin de la lèvre) puis il désignait successivement deux d’entre nous pour venir au tableau, sur une estrade en bois (que nous sommes en train de rénover), et réciter la leçon précédente. Chaque cours était donc à revoir pour le cours suivant mais pas d’interrogations écrites surprises, seulement les compositions trimestrielles programmées bien à l’avance.
Son cours était une succession bien ordonnée de grands A et de grands B de petits a et de petits b qui facilitait l’assiduité et la prise de note au moins pour ceux qui acceptaient cet ordonnancement. la possibilité de s’exprimer et de montrer son intérêt était de lever le doigt lorsqu’il posait une question rappelant un cours précédent.
Il imposait le respect mais non pas toujours le silence et je dois dire qu’il s’arrêtait souvent pour reprendre ceux dont l’attention faiblissaient, les bavards perturbateurs.
En dépit de la grande qualité de son cours, tous n’y portaient pas la même attention. Je me souviens de la réflexion qu’un camarade m’a faite : « Toi,, on voit que ça t’intéresse. » Lui ça ne l’intéressait donc pas.
Je crois que cela venait de l’élément de la personnalité que l’on retrouve partout chez Julien Gracq : refus d’entrer dans la compromission, rejet de tout artifice pour capter l’attentionnée son public. Aussi, pas d’anecdotes à côté du sujet dont les élèves sont souvent friands, pas d’illustration de cours par des projections pas de sorties pédagogiques (cela se faisait d’ailleurs assez peu à l’époque). Seulement un cours clair et documenté. »

Autre élève ayant laissé son souvenir du professeur Poirier, Michel Volkovitch :
« Taille : moyenne. Visage : banal. Habillement : neutre. Pas de signes particuliers, sauf une verrue sur la joue.
Je n’ai jamais été son élève. Il n’était qu’une silhouette croisée dans les couloirs, carte de géographie sous le bras, sérieux, perdu dans ses pensées ou semblant ne pas en avoir.
Si je parle de ce fantôme, c’est que derrière cet anodin M. Poirier, professeur d’histoire-géographie au lycée Claude-Bernard à Paris, se cachait un personnage fabuleux. Oui : Julien Gracq. J’ai côtoyé pendant sept ans l’un des grands de ce siècle, un des écrivains dont les livres, par la suite, ont le plus compté pour moi. J’aurais même pu l’avoir comme professeur, si au lieu de passer en première littéraire je n’avais préféré suivre en section scientifique mes bons copains Jean-Marie Clément, Jean Sotiriadis, Olivier Moch, Pierre Strobel, Christian Dispot, Didier Chartier, Claude Rambach… Et cela n’a fait à l’époque ni chaud ni froid au petit crétin que j’étais.
Nous savions pourtant qu’il écrivait, que dix ans plus tôt cet homme d’une discrétion maladive avait causé, ô paradoxe, un scandale énorme en refusant le prix Goncourt. Mais nous ne l’avions pas lu, il n’était pas encore statufié, pléiadisé, et l’humble apparence de ce Poirier-là aurait eu de quoi doucher les plus brûlantes ferveurs.
Plus tard, j’ai regretté le rendez-vous manqué de 1963. J’ai harcelé de questions ses anciens élèves, pour essayer d’imaginer les cours du grand homme. Échec total. Rien à dire. Bon prof, oui, sans doute, mais distant, absent ; ne parlant jamais de ses livres ou même de ceux des autres. Rien que l’histoire et la géo, rien que le programme. »
Sur son site Internet, il cite un autre témoignage d’élève, Pierre Strobel :
« Froid, à la fois hautain et effacé, ponctuel, ne souriant jamais, Poirier me terrorisait et sa réputation de prof ennuyeux et sévère — fortement argumentée par ceux qui l’avaient subi — n’était en rien contrebalancée par le bruit qui courait, mais que personne n’avait vérifié en remontant à ses livres, qu’il était un grantécrivain. Au contraire, cela le lestait d’une tare supplémentaire : il aggravait son cas et nous donnait ainsi de bons arguments pour nous méfier de la littérature contemporaine. »

Si je suis un grand admirateur de Julien Gracq je ne suis pas certain que j’aurais apprécié les cours du professeur Poirier, même s’il est évident que la pédagogie (à défaut des programmes…) et les élèves étaient très différents à l’époque.

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