La mort du français ?

Voici un extrait d’un entretien donné par Michel Zinck, spécialiste de la littérature française du Moyen – Âge (et agrégé de lettres classiques),  au Figaro, au sujet de la langue française, menacée selon lui. Quoique, après lecture, il évoque surtout la disparition d’un français « commun » écrit (je suppose qu’il veut dire codifié ?).

(…)

Y a-t-il un risque que le français devienne une langue morte tandis que se développeraient différents dialectes francophones ?
« Le français classique pourrait en effet devenir une langue artificielle qui ne serait plus utilisée que dans de grandes circonstances. Le risque est d’autant plus grand que pendant des siècles, on n’écrivait pas comme on parlait. Maintenant les deux tiers des romanciers essaient d’imiter le français oral. La littérature ne jouant plus son rôle de frein, le français se fragmente de plus en plus rapidement si bien que les groupes sociaux, les générations, les populations qui parlent le français ne se comprennent plus.
Il faut travailler à conserver une langue commune. Ce terme de fragmentation n’est pas anodin. On l’emploie pour désigner l’éclatement du latin en langues romanes. Et oui, on risque d’arriver à un nouveau phénomène de ce type, le français devenant une langue morte comme l’est devenu le latin.« 

Comment ralentir ce processus de fragmentation qui menace la cohésion sociale ?
« Chacun est responsable de la façon dont il parle et écrit. Néanmoins deux catégories de personnes ont un rôle capital dans ce sauvetage d’une langue commune. L’écrivain a le droit de prendre toutes les libertés avec la langue, de la sculpter selon son génie propre, à condition qu’il soit conscient de ce qu’il fait ; à condition que les libertés qu’il prend ne procèdent pas de l’ignorance, du relâchement ou de la paresse. Or, je dois dire qu’un grand nombre de romans que je lis sont écrits de manière extrêmement plate. Ils sont truffés de lieux communs, de formules toutes faites, de métaphores éculées. Ils écrivent platement parce qu’ils ne sont pas conscients de l’épaisseur de la langue ni des sédiments que les siècles y ont déposés.« 

Quelle autre catégorie de personnes est responsable du français ?
« Les professeurs. Ils ont un rôle presqu’opposé à celui des écrivains. Leur rôle est de modérer, de réguler, de ralentir l’évolution de la langue, de l’empêcher de s’emballer, d’éviter son morcellement, en éveillant leurs élèves à la conscience de son histoire, de son fonctionnement, de ses règles d’articulation, de sa beauté, de ses normes.
Le rôle du professeur est un rôle conservateur. Sa place est à l’arrière-garde. J’ai bien conscience que ce rôle n’est pas toujours gratifiant mais il est nécessaire. Ce combat conservateur, perdu d’avance puisque de toute façon la langue change, n’en est pas moins glorieux. Personne ne sait, sauf moi qui suis un cuistre, qui commandait l’avant-garde de l’armée de Charlemagne à son retour d’Espagne. Mais personne n’a oublié qui commandait l’arrière-garde: c’était Roland.« 

Parler une langue commune est un enjeu social mais aussi personnel ?
« C’est un enjeu immense, presqu’essentiel. Savoir dire et écrire ce qu’on pense et ressent est la seule façon d’être relié à soi. Lorsque nous ne pouvons pas nous exprimer d’une façon qui nous est propre, nous sommes réduits à rien. Lorsque nous n’avons plus conscience des effets que peut produire ce que nous disons selon la manière dont nous le disons, nous sommes mutilés.« 

Comment l’apprentissage du latin, fût-il rudimentaire, transforme-t-il notre conscience de la langue française ?
« Une langue vivante, on la comprend intuitivement. Le latin, non. Il exige une grande précision pour en sentir les nuances. Il oblige à une analyse exacte de la phrase. En latin, tout compte. Tout le sens d’une phrase peut être changé par une seule lettre. Apprendre le latin aide à mesurer la force qu’il y a à s’exprimer justement, donc à penser de façon concise. Quand on gravait dans la pierre, on cherchait la brièveté. Internet provoque l’effet inverse, une logorrhée que rien ne limite. Retrouvons le goût de la concision, des mots choisis, d’une langue amoureusement ciselée !« 

Ces propos me laissent perplexe par leur exagération. Son analyse de l’enjeu de la maîtrise d’une langue me convient. Par contre, je ne pense pas que le français risque de devenir une langue morte. Il commet là un contresens surprenant, en comparant la situation avec le latin. Le beau langage, le français hérité du XVIIIe siècle, va peut-être disparaître, en effet. Et c’est ce qu’il semble regretter. Mais ses propos sur la diversité du français parlé montre bien qu’il ne va pas mourir.  Or, c’est le latin parlé qui a disparu, il me semble, pas l’écrit. C’est donc tout le contraire.
Son attaque contre les écrivains contemporains rappelle évidemment le « c’était mieux avant ». Sans doute a-t-il raison pour certains d’entre eux, (n’est pas Julien Gracq qui veut !) mais il généralise outrageusement.
Pour terminer, il lance deux pauvres pavés dans la mare, très convenus. Commençons par le professeur comme gardien nécessaire du bel écrit et du bien penser, alignant soigneusement des idées baignant dans le formol, tout en sachant que c’est inutile. Très peu pour moi ! Je m’efforce bien sûr de faire écrire et parler les élèves, de leur faire remarquer leurs erreurs de langue et de langage (tout en en faisant moi-même)  ; mais je veux surtout les faire réfléchir, coûte que coûte, et même en mauvais français. Viens ensuite la défense, peu originale, du latin. Michel Zinck semble méconnaître Internet et son usage récent quand il parle de « logorrhée que rien ne limite » : twitter et ses 140 signes, utilisé n’importe comment par nos hommes politiques ? Facebook et son statut en quelques mots ? Les articles en ligne des journaux se contentant de recopier une dépêche de l’AFP ? Il me semble que c’est le contraire : Internet réduit l’écrit à la portion congrue le plus souvent.

One thought on “La mort du français ?”

  1. Ces propos ne me laissent pas perplexes, ils me désespèrent au plus haut point…
    C’est quand- même étrange de dénoncer l’écriture plate et sans style et les soi-disant poncifs de la littérature actuelle en alignant autant d’idées reçues…La langue française est une matière vivante qui se nourrit du jeu, de la parodie, de la rature et de la réécriture,, de l’ajout perpétuel de ses nouveautés. Elle n’est pas un code réservé aux âmes nobles.. Quand un élève de 13 ans parodie le monologue de Don Diegue il a tout compris …Je me refuse à avoir un rôle conservateur, et de plus je me sens mieux à l’avant-garde avec 30 mômes qu’à l’arrière-garde avec 3…

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