Encore un donneur de leçon

Philippe Bihouix, ingénieur de formation, a publié un ouvrage sobrement intitulé le Désastre de l’école numérique. Voilà pourquoi selon lui :
L’école numérique « est née sous une «mauvaise étoile» (de l’italien disastro), celle du besoin compulsif d’innover à tout prix, de la fascination naïve pour la technique et la nouveauté. Elle est une défaite, celle du «combat» pour une école plus juste : la fuite en avant numérique est d’abord le signe de l’échec de décennies de réformes du système scolaire. On n’a plus que ça à proposer, la technologie pour panser toutes les plaies du système scolaire. »
Un peu plus loin dans l’entretien accordé à Libération, il répond ainsi à la question : les élèves apprennent-ils mieux avec le numérique ?
« Aucune étude ne le démontre. Les rapports officiels eux, s’enchaînent, et ne reculent devant aucune simplification outrancière du type : «Le Danemark réussit à l’école, le Danemark intègre le numérique, donc le numérique permet de réussir.» Et tant pis si l’on sait depuis les Grecs anciens que ce genre de syllogisme est une erreur de raisonnement ; et tant pis s’il y a d’autres facteurs explicatifs dans le système éducatif danois, comme la pédagogie active : quand l’élève ne fait pas que recevoir mais produit son propre contenu, réutilise, remâche. Mais ce n’est pas nouveau, cela date de Freinet, des années 20. Même le rapport Pisa 2015, produit par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) qui est très pro-numérique, révèle que plus on est exposé aux écrans et moins on comprend les textes écrits. »
Il égratigne ensuite la classe inversée, de manière assez juste me semble-t-il :
« L’école numérique exige aussi un suivi parental plus appliqué, comme avec la «classe inversée», où il s’agit de visionner une vidéo à la maison, puis de consacrer le cours lui-même à des approfondissements ou des exercices. Tous les élèves ne regarderont pas la vidéo de la même façon : certains seront concentrés, accompagnés par leurs parents ; d’autres la regarderont d’un œil, en surfant en parallèle sur les réseaux sociaux. La pédagogie sur écran ne fera pas reculer le phénomène de reproduction sociale.  »
Je pouvais le suivre et être, au  sujet de la classe inversée, d’accord avec lui, mais la suite de l’entretien gâche tout et montre sa vision conservatrice de l’école :
« L’école numérique, c’est un projet de déconnexion toujours plus grande de l’homme d’avec son milieu naturel. Nous allons élever des enfants «hors-sol», comme nos tomates insipides ! Avec le numérique, on ne promeut plus l’effort : face au découragement, l’école doit devenir ludique, gamifiée, l’enseignement doit être fun, les profs sympas. On ne laisse plus de place au hasard, à l’ennui, à l’apprentissage de la patience, de la lenteur, de la réflexion : tout doit devenir rapide, efficace, on veut tout, et tout de suite. L’école doit se consommer, comme le reste. Et tant pis pour les futurs poètes que l’ennui guidait parfois vers le ballet des feuilles d’automne. L’école moderne doit former des managers ou des chauffeurs «uberisés», pas des poètes. »
Il généralise, il simplifie de façon outrancière à son tour. Utiliser le numérique ne signifie pas aller vite, bien au contraire. Et j’ai posté sur ce blog des animations réalisées par des élèves qui montre que poésie et numérique peuvent faire bon ménage… De même l’école ne « doit » pas devenir ludique, mais elle le « peut » car cela aide certains élèves à certains moments.
C’est toujours la même chose : d’un côté comme de l’autre les donneurs de leçon rejettent tout en bloc, là où les professeurs, confrontés réellement au difficultés des élèves, piochent à droite et à gauche pour élaborer une pédagogie, la plus pertinente possible en fonction du public auquel ils s’adressent.

EDIT : je publie ci-dessous un extrait d’entretien avec Philippe Meirieu, trouvé ici, au sujet du numérique également et paru dans la revue AlterEco :
« Le numérique peut-il contribuer à ces innovations pédagogiques ?
Le recours au numérique, dans toutes ces transformations, peut s’avérer être la meilleur et la pire des solutions. Les élèves savent s’en servir techniquement mais demeurent culturellement démunis face à leur usage. Il faut donc voir cela comme une merveilleuse occasion pour l’Ecole d’apprendre aux jeunes à prendre une distance critique vis-à-vis de l’information. Comment se documenter sérieusement ? Autant de questions désormais incontournables.
Et si internet encourage des pulsions parfois agressives, souvent narcissiques et inutiles, comme la pulsion d’achat, il faut s’appuyer sur l’Ecole pour y résister. Utilisées intelligemment, ces technologies peuvent développer l’esprit critique des élèves, leurs capacités de résistance, y compris au consumérisme. Nous vivons dans une société qui, grâce à ces outils, est dans le culte de l’immédiateté. L’institution scolaire peut devenir le lieu d’une décélération où l’on prend le temps d’apprendre et de réfléchir.« 

One thought on “Encore un donneur de leçon”

  1. Le monsieur théorise mais ne sait pas de quoi il parle…Non, on ne peut plus enseigner de la même manière…Et j’ai un sentiment de gratitude énorme envers tous les tâcherons qui essaient de rendre leur enseignement efficace avec les outils dont disposent les enfants dans leur vie de tous les jours…Et même si je rejoins le monsieur sur « l’ennui nécessaire » (encore que le terme me gêne ) à la construction de soi, je ne pense pas que l’école en soit responsable.. Je ne pense pas non plus que l’ennui (synonyme de contemplation dans ce cas? )soit forcément à l’origine de la poésie…

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