Une magnifique croix du Moyen – Âge

CroixBuryStEdmundsMET2

La Cloisters Cross, ou Croix de Bury St Edmunds, est une croix de production anglaise, datant des années 1150-60 qui aurait fait partie de la rançon versée pour la libération du roi Richard Coeur de Lion en 1194, à Mayence, en Allemagne. Celle-ci fut en effet amenée par Samson, abbé de Bury St Edmunds de 1180 à 1212. Ce qui expliquerait qu’on ait retrouvé la trace de cette croix en Hongrie dans les années 1930 et que ce soit un « aventurier » croate au passé trouble qui ait proposé cette croix à la vente au directeur du département Moyen Âge du Metropolitan Museum of Art, en 1956. Elle s’y trouve toujours conservée depuis dans la collection des cloîtres.
Selon le directeur du département Moyen – Âge qui en a fait l’acquisition, la croix lançait un fervent appel aux juifs, symbolisés sur la croix par leurs chapeaux coniques, à se convertir au christianisme. Les juifs semblaient en effet particulièrement ciblés par certaines inscriptions sur les parchemins tenus par les prophètes et par des diatribes criant vengeance, appelant à la destruction et la mort.
Cette interprétation permettrait de replacer la naissance de la croix dans l’Angleterre du XIe siècle. Les premiers juifs ne sont en effet arrivés sur l’archipel que vers 1070 dans le sillage de Guillaume le Conquérant et des normands. Les premiers persécutions ont eu lieu en 1144 quand la communauté juive a été accusée d’avoir tué un enfant, Guillaume de Norwich, pour la célébration de Pâques. En 1190, une cinquantaine de juifs furent massacrés à Edmunds St Bury, lieu où aurait été exposée la croix, suivant de quelques jours le massacre de 150 juifs à York.
De forme latine, elle mesure 57,7 cm de haut pour 36,2 cm de large. Le Christ (les trous présents sur l’une des face, dans les bras de la croix et sur le bas de la barre verticale indiquent la place de clous qui maintenaient un Christ sculpté en ronde-bosse, probablement aussi en ivoire), la base de la croix et les panneaux inférieurs ont aujourd’hui disparus. Elle est constituée de plusieurs morceaux assemblés via un système d’emboîtements, comme on peut le voir ci-dessous.

composition-de-la-croix

croix-et-corpus-doslo-expo-year-1200
Réunion du Christ d’Oslo et de la croix lors de l’exposition « The Year 1200 », New-York, The Metropolitan Museum of Art, du 12 février au 10 mai 1970

On a pendant un temps pensé que le Christ manquant pouvait être celui du Kunstindustrimuseet d’Oslo, également en ivoire de morse et de la même période ; mais des recherches ont par la suite montré que le Christ était postérieur à la croix.
La Cloisters Cross est en effet en ivoire de morse (une analyse au carbone 14 a indiqué que  le morse avait été tué entre 676 et 694) : produit de luxe, très fragile, il nécessitait un grand savoir-faire de la part de l’artiste qui le travaillait. Au Moyen-âge, l’ivoire était aussi précieux que l’or, et l’on utilisait principalement l’ivoire de morse, celui d’éléphant étant plus difficile à obtenir. Ce qui explique que la croix ait pu faire partie de la rançon d’un roi.
On a trouvé des traces de pigments sur la croix, par exemple à l’arrière-plan des scènes figurant sur les médaillons ou sur les panneaux rectangulaires, laissant deviner que la croix était polychrome à l’origine.

Capture d’écran 2016-08-07 à 09.35.22

Sculptée sur les deux faces et sur les côtés, la croix présente près de 92 figures en haut-reliefs et 98 inscriptions en latin, toutes les scènes et inscriptions ayant été choisies de sorte à ce qu’elles correspondent entre elles, dans les deux sens du terme, et de manière à être tournées vers la figure centrale du Christ crucifié.
Sur la face avant est tout d’abord représenté le long du manche et des bras l’Arbre de Vie, dont les branches élaguées symbolisent la vie.
Au pied de l’Arbre de Vie, on trouve Adam et Ève, les parents de l’humanité, qui s’y accrochent. On a retrouvé des traces de pigment rouge sur les genoux d’Adam.
Le long du manche, de part et d’autre de l’Arbre de Vie, on trouve l’inscription « La terre tremble, la mort a vaincu les gémissements avec l’élévation de celui qui était enterré/La vie a été appelée, la Synagogue s’est écroulée dans un vain effort ». Il y a aussi une inscription sur les côtés de la croix : « Chams rit quand il voit la partie intime nue de son père, tout comme les Juifs se sont moqués de la passion du Christ ». Ces deux inscriptions sur la face avant et les côtés de la croix sont écrites en larges majuscules, et sont les plus visibles de la croix.
L’Arbre de vie relie les panneaux des extrémités au médaillon central, porté par quatre anges sans ailes ; au centre, la figure de Moïse, le premier prophète, celui qui reçoit la Loi ; il présente de sa main gauche à huit figures (quatre sont des Juifs, reconnaissables à leur chapeau conique, propre à l’iconographie médiévale) un bâton fourchu sur lequel est accroché le serpent d’Airain. Moïse tient un rouleau sur lequel est inscrit « Ta vie sera comme en suspens devant toi, tu trembleras la nuit et le jour, tu douteras de ton existence ». Autour de Moïse, se trouvent saint Jean, saint Pierre, et les prophètes Isaïe et Jérémie, qui tiennent également des rouleaux avec des inscriptions tirées des livres qui leur sont attribués, et qui évoquent la montée au ciel du Christ (saint Jean), la promesse de rédemption (saint Pierre), et la colère divine face à l’infidélité de son peuple (prophètes).
Placé au-dessus de la statue manquante du Christ crucifié tel un nimbe, le médaillon central rappelle que la venue du Fils de Dieu a été annoncée par les prophètes de l’Ancien Testament.
Le sacrifice du Christ et sa résurrection sont rappelés dans les scènes des panneaux aux extrémités des bras, qui se lisent dans un certain ordre. Tout d’abord, à droite, sont représentées deux scènes superposées : la déposition, avec Marie et Jean, les clous que l’on retire, le soldat romain. En-dessous, la lamentation, avec le corps du Christ dans un linceul, des personnages pleurant autour (la main au visage).
La plaque de gauche représente les saintes femmes au tombeau, venant pour verser de l’eau et de l’huile parfumées ainsi que des aromates sur le corps de Jésus, et qui découvrent les soldats endormis au pied du tombeau, ce dernier ouvert et vide, un ange assis sur le sarcophage ; le rouleau tenu par l’ange dit « Vous cherchez Jésus de Nazareth, le crucifié », le second ange, par son geste et la direction de son regard, indiquant que le Christ est ressuscité.
La plaque supérieure porte des inscriptions sur ses côtés : « Homme, Christ, Tout-puissant ». L’Ascension est représentée, dans une iconographie que l’on retrouve fréquemment dans l’art médiéval : le bas du corps du Christ s’élevant dans les nuages, au-dessus de Marie et des apôtres, deux anges sortant des nuages, tenant des rouleaux sur lesquels sont inscrits : « Hommes Galiléens, pourquoi vous arrêtez-vous à regarder au ciel ? », « Ce Jésus qui a été enlevé au ciel du milieu de vous, viendra de la même manière que vous l’avez vu allant au ciel ».
Sous la plaque supérieure, on trouve une scène assez rare : le débat entre le grand prêtre Caiaphas et Ponce Pilate, sur le texte apposé sur le titulus accroché à la croix ; le premier dit « N’écris pas : Roi des Juifs, mais écris qu’il a dit : Je suis roi des Juifs » (Jean, 19, 21), et le second lui répond « ce que j’ai écris, je l’ai écris » (Jean, 19, 22). Le dit titulus est sous les deux hommes, la main de Dieu sortant d’une coquille à son sommet, et porte l’inscription en grec, latin et hébreux « Jésus de Nazareth, Roi, Confesseur » au lieu de « Jésus, Roi des Juifs ».

Capture d’écran 2016-08-07 à 09.35.34

Sur l’envers de la Cloisters Cross, sur les manches et les bras de la croix, on a représenté des figures de l’Ancien Testament (sauf celle proche de la base, représentant Matthieu), treize en buste le long du manches, et six entières le long des bras. Les personnages sont identifiables à leurs noms gravés près d’eux ; ils tiennent des rouleaux avec des citations de la Bible, généralement écrites par le personnage qui la porte, et servent d’indicateur de discours. Le dernier, Jonas, est manquant.

Les panneaux des extrémités représentent les symboles des évangélistes (à gauche le lion de Marc, au sommet l’aigle de Jean, à droite le taureau de Luc, et en bas l’ange de Matthieu, qui manque), également identifiables grâce à leurs noms inscrits à leurs côtés
Le médaillon central est porté par des anges, et accueille en son centre l’Agneau mystique, dont le cœur est percé par la lance tenue par une allégorie de la synagogue, à gauche, les yeux cachés par un voile, se détournant de l’Agneau.

D’après des articles visibles ici et . Pour en savoir plus, un livre (en anglais) est consultable à cet endroit (les illustrations de cet article en sont tirées).

Laisser un commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s