Le manuel qu’il vous faut ?

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Cachez ce sein et ce drapeau que nous ne saurions voir !

Présenté ici comme le symbole de la résistance à la réforme du collège, les édition de La Martinière ont commis un manuel en « association » avec la Fondation Aristote (dont le slogan est : « nous sommes ce que nous faisons de manière répétée, l’excellence n’est donc pas une action mais une habitude« , Aristote, Ethique à Nicomanque), le tout coordonné par « l’historien » Dimitri Casali.
En découvrant ce manuel, j’ai d’abord beaucoup ri devant son indigence et sa médiocrité ! On affirme ainsi à son propos : « Comme vous le voyez, dans ce manuel, pas d’approche thématique éclatée, pas d’EPI, pas de jugements anachroniques sur les pages sombres du passé : mais des leçons solides, une maquette claire, et quelques exercices ludiques pour intéresser les élèves. »
Prenons donc au mot ces affirmations et vérifions.

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Années 70, années disco !

Une maquette claire, parce que pleine de vide, qu’il ne faut pas trop regarder cependant sous peine de devenir aveugle !

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J’adore la légende du dessin représentant Charlemagne et ses informations inutiles !
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Vous apprécierez le serment du chevalier…

Les documents, surtout là pour illustrer, se résument souvent à des tableaux « pompiers » du XIXe siècle ou des illustrations tirées des magazines de scoutisme des années 70 , alors que les oeuvres patrimoniales sont réduit à l’état de vignette. Les rares documents ne sont pas du tout questionnés, ni critiqués (mais j’entends les auteurs me dire que ce sera le travail du professeur…).

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Les cartes sont visuellement ridicules et il faudrait penser à remercier le cartographe qui ne maîtrise pas le langage approprié.

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Ah, le rôle des femmes dans l’histoire selon la fondation Aristote !

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Par activité ludique, les auteurs entendent sans doute les quelques mots croisés et les vrai ou faux proposés dans des pages spéciales, très lisibles à force de vide. Ou bien, le détail du canon de 75 que le monde nous envie encore….

Les leçons solides ? Je concède aux auteurs que cela est massif, ces paquets de textes étant assez rébarbatifs. Pour le reste, c’est souvent une propagande nauséabonde ou bien un cours comme il y en a dans les autres manuels.

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Pour finir, je garde ce qui m’a le plus atterré. Non pas l’illustration, affligeante, mais la citation de Marc Bloch, sortie de son contexte pour lui faire sous-entendre une énormité ! Car à la lire, je ne comprends pas l’histoire… Or, je ne le pense honnêtement pas . Au contraire, je comprends que ce manuel est un retour en arrière, une machine à remonter le temps vers l’enseignement de l’histoire durant l’Etat français, entre 1940 et 1944.

Voici la citation de Marc Bloch, plus complète, à propos du Front Populaire :
« Surtout, qu’elles qu’aient pu être les fautes des chefs, il y avait, dans cet élan des masses vers l’espoir d’un monde plus juste, une honnêteté touchante, à laquelle on s’étonne qu’aucun cœur bien placé ait pu rester insensible. Mais, combien de patrons, parmi ceux que j’ai rencontrés, ai-je trouvé capables, par exemple, de saisir ce qu’une grève de solidarité , même peu raisonnable, a de noblesse : « Passe encore, disent-ils, si les grévistes défendaient leurs propres salaires. » Il est deux catégories de Français qui ne comprendront jamais l’histoire de France, ceux qui refusent de vibrer au souvenir du sacre de Reims ; ceux qui lisent sans émotion le récit de la fête de la Fédération. Peu importe l’orientation présente de leurs préférences. Leur imperméabilité au plus beau jaillissement de l’enthousiasme collectif suffit à les condamner. Dans le Front populaire – le vrai, celui des foules, pas celui des politiciens – il revivait quelque chose de l’atmosphère du Champ de Mars, au grand soleil du 14 juillet 1790». (L’Etrange défaite).

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Placer le Front populaire dans une leçon intitulée « La république ébranlée »… Et je souligne le « cette manifestation va créer le mythe d’une menace fasciste » …

On voit aussi toute la malhonnêteté intellectuelle des personnes qui ont conçu ce manuel. Il est vrai qu’il ne veulent pas former des élèves à penser et à avoir un esprit critique, mais des citoyens français capable de réciter leur leçon patriotique par coeur !

Marc Bloch mettait déjà en garde contre ces prétendus « historiens » dans L’apologie pour l’histoire ou métier d’historien : « sous sa forme la plus caractéristique, cette idole de la tribu des historiens a un nom : c’est la hantise des origines. Dans le développement de la pensée historique, elle a aussi eu son moment de faveur particulière ». Il ajoute plus loin dans son texte que « le proverbe arabe l’a dit avant nous : « Les hommes ressemblent plus à leur temps qu’à leurs pères. » Faute d’avoir médité cette sagesse orientale, l’étude du passé s’est parfois discréditée » (L’Histoire, la Guerre, la Résistance, Paris, Quarto Gallimard, 2006,  pp. 868 et 873).

Vous l’aurez compris, je ne recommande pas du tout ce manuel et je souhaite sincèrement que le ministère de l’Education nationale le désapprouve officiellement.

7 thoughts on “Le manuel qu’il vous faut ?”

  1. Professeur d’histoire moi-même, fidèle lecteur de votre blog et admiratif d’une partie de vos propositions pédagogiques, je n’en suis que déçu de votre jugement hâtif sur ce manuel dont je viens de recevoir un spécimen. Vous êtes clairement en opposition idéologique. Néanmoins, peut-être faudra-t-il un jour enterrer la hache de guerre…
    M.Ducros

    1. Mon opposition n’est pas seulement idéologique. La vision de l’histoire véhiculée par ce manuel est celle que j’ai connu et aimé lorsque je lisais enfant la série de La vie privée des hommes ou les Malet – Isaac de ma grand-mère. Mais la recherche historique a progressé depuis, notamment dans l’étude critique des documents d’archive ou dans le recours aux sciences, et notamment de l’archéologie, curieusement absente de ce manuel. Ce manuel me rappelle les fascicules que l’on peut acheter dans les stations-services, sur l’autoroute. C’est divertissant, mais ce n’est pas approfondi.
      Là où je suis en colère, c’est sur la malhonnêteté sous-jacente (revoir l’explication sur la citation de Marc Bloch) et sur le refus d’appliquer le programme défini par l’Etat. Qu’un manuel, construit part des professeurs, se vante de ne pas respecter les circulaires administratives (sur les EPI par exemple) me semble relever de la faute professionnelle. Nous ne sommes pas là dans le cas d’une désobéissance légitime à un ordre injuste, mettant en danger nos élèves.
      Reste le problème de la forme : la cartographie est mauvaise, je sanctionne les productions de mes élèves pour moins que cela ! Le corpus documentaire est d’une pauvreté anormale (faites la part entre les documents – textes, les documents images et les illustrations pures !).
      C’est vrai, je suis en désaccord avec l’idéologie sous-jacente dans ce manuel, étant un partisan de l’école des Annales, mais je pense que mon jugement n’est pas hâtif. Il est argumenté.
      Pour être complet, je trouve les textes évoquant la vie quotidienne avec notamment les données financières, intéressants. Le problème, c’est qu’ils ne disent pas d’où viennent ces données. L’histoire s’écrit avec des documents, vérifiables et critiquables selon moi.

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