Célestin Freinet est mort il y a 50 ans

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Célestin Freinet et sa classe à Saint Paul de Vence

Cette année 2016 verra les cinquante ans de la disparition de Célestin Freinet (1896-1966), ce pédagogue qui a non seulement inspiré des dizaines de milliers d’instituteurs et d’institutrices mais également nourri  différentes instructions ministérielles et les programmes successifs de l’Éducation nationale.

Voici un texte qu’il avait rédigé en  février 1935 dans la revue L’Éducateur Prolétarien :

« Quand on vous parle d’école vous comprenez instinctivement instruction.

Et, effectivement, l’école actuelle a été créée par le capitalisme, elle est entretenue – si peu, hélas ! – pour vous instruire d’abord. Et non pas vous instruire dans le sens humain et philosophique qui serait de vous aider à connaître, dans ses plus intimes manifestations, la vie que vous devriez dominer, mais vous instruire seulement au point de vue technique, afin de mieux vous utiliser économiquement, de tirer de vous un meilleur rendement, tout comme on apprend aux bœufs à labourer ou au poulain naturellement si fier et si indépendant, à accepter le collier et à traîner la voiture en obéissant au mors impératif.

On vous envoie à l’école pour vous apprendre à lire, à écrire, à compter, parce que l’industrie actuelle a besoin d’ouvriers en possession de ces techniques élémentaires, parce que le commerce capitaliste a besoin de paysans sachant lire ses prospectus prometteurs, parce que le régime, enfin, compte beaucoup, pour se perpétuer, sur sa presse, qu’il faut bien que vous sachiez déchiffrer.

Et la preuve que ce ne sont pas, comme on a voulu nous le faire croire, des considérations philosophiques qui ont donné naissance à cette école, c’est que le capitalisme naissant fit de très grands sacrifices pour son installation mais que, à mesure qu’il en dédaigne les services, il se conduit en parâtre ingrat : les machines actuelles peuvent aussi bien être manœuvrées par des illettrés peu évolués, plus facilement exploitables, Le journal lui-même pas. sera bientôt au second plan des soucis capitalistes : le cinéma parlant semble favoriser les illettrés, le phonographe tend à remplacer le livre, et la Radio mieux que la presse bientôt suffira aux tâches urgentes de bourrage capitaliste.

Aussi l’école est-elle en dépérissement, on réduit les crédits qui lui étaient consacrés, on supprime des instituteurs, on laisse sans travail la partie la plus instruite de la jeunesse à laquelle le capitalisme préfère des étrangers incultes et dociles ou des manœuvres ignorants et sans exigences.

Telle est la trame véritable de l’évolution scolaire qui s’oriente vers la substitution à toute instruction du bourrage systématique, vers la décadence irrémédiable de l’école si tous ceux qui ont vu naître en eux de grands espoirs ne se lèvent et ne s’unissent pour opérer un redressement social et pédagogique indispensable.

Affirmations, direz-vous peut-être. Nous allons préciser.

Si les maîtres de ce régime voulaient véritablement l’instruction du peuple, il y a longtemps qu’ils se seraient rendus compte de deux faits incontestables sur lesquels nous croyons utile d’insister.

Le premier, c’est la faillite de la soi-disant mission instructive de l’école,

Si le capitalisme avait tenu à vous instruire, Il y a longtemps que lui, le rationalisateur, se serait rendu compte à quel point l’école travaille à vide et qu’il l’aurait taylorisé. Le récent et pourtant sommaire examen des conscrits l’a encore montré – sur 225.000 recrues, 16.500 Illettrés, 109.000 hommes sachant à peine lire et écrire, 100.000 ayant obtenu leur certificat d’études. Mais pour ceux-là encore, il serait hautement édifiant de contrôler la fragilité des acquisitions scolaires.

Si on nous disait : Que reste-il de tout l’effort scolaire pour l’immense masse des enfants, nous pourrions répondre sans gros risque d’exagération à peu près rien si ce n’est une technique rudimentaire de la lecture, del’écriture et du calcul. C’est beaucoup, diront peut-être quelques esprits obstinés ?

Mais vous n’ignorez pas que, sous l’empire de la nécessité, un jeune homme ou un adulte – et il en serait de même pour l’enfant – peut apprendre à lire et à écrire en quelques jours, en quelques heures -, et que, lorsqu’il le faut, la commerçante la plus ignorante acquiert bien vite dans le calcul pratique une supériorité que lui envieraient bien des « certifiés ».

Tout cela est certain, démontré et démontrable. Mais il faut, dans l’intérêt du régime, qu’on vous amuse avec des méthodes scolastiques qui endorment votre esprit ; en interdit ou on boycotte les essais logiques de bonne, rationalisation du travail scolaire. Et vous autres, parents, qui avez pâti pendant dix ans sur les bancs de l’école et voyez maintenant vos enfants suer sang et eau pour une tâche sans intérêt et sans vie qui, de ce fait, est véritablement au-dessus de leurs forces ; les instituteurs eux-mêmes qui sont victimes de cette complication anormale de l’effort, tous vous vous persuadez que ce qu’on enseigne à l’école est vraiment bien difficile, que seuls en profitent les bien doués et que si la moitié des conscrits sont des illettrés ou des demi-illettrés, c’est que le peuple manque d »intelligence et d’allant.

Nous vous dirons qu’il existe des méthodes qui permettraient à des enfants vivant normalement au sein de la société d’acquérir immanquablement, sans pleurs ni souffrances, avec la joyeuse sûreté d’une vie qui s’épanouit, une instruction cent fois plus sûre et plus solide que celle que donne l’école capitaliste. Mais nous vous dirons aussi pourquoi le régime n’accepte ni ne recommande ces pratiques libératrices.

Le deuxième fait sur lequel nous avons promis d’insister est l’isolement anormal de l’école.

L’école est comme l’église. On s’y rend pour procéder à des pratiques sacramentelles qui n’ont rien à voir avec la vie extérieure. On se tait sur le seuil de l’une ou de l’autre en enlevant son chapeau ou en faisant un mécanique signe de la croix. Et puis, comme disait cet enfant trop spontané : on attend qu’on sorte. Et, sitôt sur le seuil, à la sortie, la vie reprend, à son rythme, avec su buts et sa moralité.

Comme l’église actuelle, l’école n’est de plus qu’un accident dans la vie de l’homme. L’enfant va à l’église jusqu’à sa première communion, à l’école jusqu’à son certificat d’études, puis la vie commence.

Peut-on appeler cela de l’éducation ? L’école ainsi comprise peut-elle avoir sur la destinée de l’homme une influence décisive ? Ne devrait-elle pas être un rouage spécial de la vie, participer à cette vie, s’y mêler intimement, apporter ses leçons et ses enseignements dans le milieu naturel ? La mère cane apprend-elle théoriquement la nage à ses canetons pour les précipiter un jour, leur apprentissage fini, dans la mare où ils se noieraient ? Et pourquoi l’école s’obstinerait-elle à enseigner ainsi loin du milieu social normal et naturel hors duquel il n’y a que verbiage et déformation ?

On inculque à vos enfants de beaux préceptes de morale, qui restent préceptes, car la moralité vraie vient des enseignements harmonieux de la vie ; on les prépare à résoudre des problèmes compliqués sur la vente ou le mélange des vins et quand vous leur demandez de vous faire un calcul simple imposé par la vie, ils restent coi, parce que l’école ne le leur a pas appris ; on impose à ces enfants le catéchisme complet et rebutant de toute l’histoire traditionnelle : noms de rois, dates de bataille, victoires, déclarations de guerre se mêlent dans leur esprit en une étrange mixture dont il ne reste rien. Mais, à l’âge où ils sont jetés dans la vie, les adolescents seront sans directives ni conseils devant les roueries de la politique ou l’exploitation de tous les parasites sociaux. Vos enfants sauront enfin réciter par cœur de belles pages cadencées des meilleurs auteurs bourgeois, mais ils seront incapables de comprendre et de commenter un article de journal, plus incapables encore d’écrire une lettre, de rédiger un rapport, de prendre la parole dans une réunion.

L’école a dressé des écoliers. Elle a oublié de préparer des hommes.

Elle n’a pas oublié : c’est à dessein qu’elle ne prépare pas des hommes parce que former des personnalités sincères et viriles serait lutter contre l’exploitation capitaliste et que vous ne pouvez pas demander au capitalisme qui veut bien vous laisser votre école de saper ainsi sa propre autorité et sa propre domination.

C’est parce qu’on ne veut pas vous libérer, qu’on veut au contraire vous asservir chaque jour davantage qu’on endoctrine vos enfants au lieu de les préparer à la vie ; qu’on les parque entre quatre murs, loin des bruits de la rue, loin des spectacles édifiants du travail, de l’effort et de la lutte qui pourraient dangereusement leur ouvrir les yeux.

Et, pour leur donner cette instruction à laquelle, avec raison, vous accordez tant de prix, on vous déforme votre enfant ; par une discipline autoritaire impitoyable, on use ses forces vitales tendues désespérément vers la création et l’avenir ; on l’habitue à souffrir, à supporter passivement, à accepter ce qui est ; on brise définitivement son élan. Et, quand cette besogne a été menée à bien – pour notre malheur à tous – on jette dans la vie des enfants ou des adolescents coupés de l’activité sociale, sans élan et sans foi, tout juste capables d’œuvrer passivement comme des bêtes de somme, de croire tous les bobards des journaux ou de la radio, d’aller voter ou de partir à la guerre.

Pessimisme ! Que non pas. C’est, hélas ! la réalité des faits.

Mais nous ajouterons, pour notre réconfort, qu’il y a de plus en plus des natures que l’école capitaliste n’a pas réussi à annihiler totalement, qui sont capables de rejeter, de « dégorger » tout ce qui leur a été imposé pendant des années, qui font peau neuve et qui, avec des objectifs nouveaux, avec une volonté décuplée par le sentiment d’œuvrer maintenant utilement et intimement au sein de la communauté réalisent ce que l’école aurait dû puissamment préparer : l’épanouissement individuel et social des personnalités.

Car ce devrait être là, en définitive, le rôle de l’école.

Que nous importe que nos enfants sachent lire ou calculer si toute vie est éteinte en eux, s’ils sont comme ces malades incapables même de mastiquer et qu’on nourrit à la bouillie ou à la sonde.

Ce qui caractérise le jeune être, vous le savez, c’est son immense potentiel de vie, c’est son besoin d’agir, de créer, d’enrichir sa personnalité, de s’épanouir, disons-nous. L’école n’aurait-elle rien appris, n’aurait-elle fait que stimuler, par des techniques spéciales, cet instinct de vie ; si à treize ans l’enfant se sentait solide, intrépide et puissant, comme à pied d’œuvre, il ferait des merveilles.

Mais il ferait des merveilles à condition encore qu’on les lui permette. Il s’épanouirait, à condition du moins que la vie ne contrarie pas brutalement cet épanouissement.

Vos enfants aujourd’hui sont déformés, dégoûtés de la vie et de l’effort, sans enthousiasme et sans élan. Ils quittent l’école pour entrer à l’usine ou dans la mine, ou pour mener aux champs une vie morne qui les rapproche de la bestialité. L’exploitation capitaliste le veut ainsi : à treize ans, l’enfant a perdu déjà assez de temps ; la société a fait assez de sacrifices pour lui – je parle des fils de prolétaires, certes – il faut qu’il produise maintenant : il a fini de s’instruire, de se développer, de s’épanouir…

C’est cela qui est monstrueux. L’instruction, l’éducation ne finissent pas à 12 ou 13 ans ni même a 14. Cette première enfance est tellement dominée par tout le rythme de développement et d’adaptation qu’elle est même la moins propice à l’instruction formelle. Et les bourgeois le savent bien, eux qui font traîner jusqu’à 22 ou 25 ans cette période d’acquisition. »

Il y a là toujours de quoi réfléchir…

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