Un beau texte sur l’horreur de la guerre

M. Brana, ancien combattant invalide, directeur d’école à Bayonne, s’adresse à ses élèves venus lui adresser leurs compliments lors de sa remise de la Légion d’Honneur, le 15 août 1936.

« Tout récemment, dans un groupe de jeunes gens qui s’étaient réunis pour m’adresser des compliments, je disais: « le héros est mort. L’invalide seul demeure ». Voyez surtout en moi un homme qui n’a pu parcourir 500 mètres à pied depuis l’âge de 23 ans. Ne regardez jamais la guerre à travers cette atmosphère légendaire et romanesque tissée de galons et de décorations. Considérez-la avec vos yeux les plus réalistes, et vous ne verrez que ventres ouverts, figures en bouillie, membres déchiquetés, vos mamans qui pleurent, vos fiancées qui pleurent, des orphelins qui réclament leurs pères. J’aurais pu ajouter autre chose et ceci m’amène à vous faire un aveu, un aveu qui m’en coûte et que peu de combattants, faute sans doute de savoir lire en eux-mêmes, se hasardent à articuler.

La guerre a fait de nous, non seulement des cadavres, des impotents, des aveugles. Elle a aussi, au milieu de belles actions, de sacrifice et d’abnégation, réveillé en nous, et parfois porté au paroxysme, d’antiques instincts de cruauté et de barbarie. Il m’est arrivé, et c’est ici que se place mon aveu, à moi qui n’avais jamais appliqué un coup de poing à quiconque, à moi qui ai horreur du désordre et de la brutalité, de prendre plaisir à tuer. Lorsque, au cours d’un coup de main, nous rampions vers l’ennemi, la grenade au poing, le couteau entre les dents comme des escarpes [bandits], la peur nous tenait aux entrailles, et cependant une force inéluctable nous poussait en avant. Surprendre l’ennemi dans sa tranchée, sauter sur lui, jouir de l’effarement de l’homme qui ne croit pas au Diable et qui pourtant le voit tout à coup tonner sur ses épaules! Cette minute barbare, cette minute atroce, avait pour nous une saveur unique, un attrait morbide, comme chez ces malheureux qui, usant de stupéfiants, mesurent l’étendue du risque mais ne peuvent se retenir de reprendre du poison.

A l’issue de la guerre, de retour dans mon village, dans mon joli village basque – et ici je rougis à l’idée de vous avouer cette abominable déformation intellectuelle, mais je veux être sincère jusqu’au bout – c’est avec des yeux de guerrier que je voyais nos ravissants paysages couverts de fleur et de verdure. Ici, sur cette crête, un magnifique emplacement pour un groupe de combat; là, un cheminement admirable pour surprendre l’ennemi; plus loin, dans cet éperon, une position idéale pour une mitrailleuse. Ah, les belles vagues de tirailleurs ennemis qu’elle coucherait !

Partout, dans les cadres les plus poétiques, les plus reposants, l’obsession du combat, l’obsession du meurtre, l’obsession de la mort… C’est cette défloraison de l’âme que j’ai pardonnée le moins facilement à la guerre. « 

Discours publié dans Cahiers de l’Union fédérale (Union fédérale des associations françaises d’anciens combattants et victimes de guerre), 15 août 1936.

Ce texte montre bien la déshumanisation subie par les soldats de la Première guerre mondiale et explique l’émergence d’un courant pacifiste en France durant l’entre- deux guerre.

2 réponses sur « Un beau texte sur l’horreur de la guerre »

Votre commentaire

Choisissez une méthode de connexion pour poster votre commentaire:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s